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L’ « ère des tablettes » en entreprise

2 septembre 2011

En matière de journalisme, il y a comme partout des modes. Par exemple, la presse anglo-saxonne adore ces temps-ci des titres sous forme de « pourquoi » (« Pourquoi Microsoft n’est pas mort », « Les 5 raisons pourquoi l’ère de Windows touche à sa fin », etc.). Ou une introduction rabâchant le fait que les choses ont changées : « Fini est le temps où les entreprises pouvaient bla bla bla. De nos jours, les managers demandent de faire plus avec moins bla bla bla ».

Une mode récente est d’annoncer l’ère des tablettes en entreprise. Le PC est mort, Microsoft est terminé (une fois de plus), et les entreprises ne vont pas échapper au bouleversement de l’iPad. Quelques exemples :

  • Un article d’un blog de Harvard Business Review (excusez du peu) affirme que « les smartphones et tablettes du 21e siècle créent des attentes radicalement différentes autour de l’efficacité au bureau » et que « tout le monde utilisant [un smartphone ou une tablette] au travail – n’est-ce pas le cas de tout le monde ? » L’article donne comme exemple une serveuse hypothétique d’un restaurant qui peut utiliser un iPad pour être plus efficace.
  • Le géant du CRM en ligne, Salesforce.com, oppose le Cloud 1 (Amazon.com, taper/cliquer, PC/Mac) au Cloud 2 (Facebook, interface tactile, Android/iOS). Son PDG et Fondateur, Marc Benioff, a écrit un article dans TechCrunch où il affirme avoir vu le futur et que le futur est l’iPad.
  • Un article d’Infoboom intitulé « Pourquoi les tablettes remplaceront les ordinateurs portables d’ici à 5 ans » qui prédit que les tablettes (« sans doute à base de Windows ») remplaceront les portables PC en entreprise d’ici 5 ans.
  • InformationWeek affirme que les DI doivent se préparer car les tablettes arrivent.

Beaucoup de belles prédictions. Sauf que pour l’instant cette vision n’est encore qu’une chimère. Beaucoup trop de monde est aveuglé par les chiffres de ventes spectaculaires de l’iPad, oubliant que ses ventes sont avant tout sur le marché du grand public.

A la grande surprise de Steve Jobs, l’iPad se vend même en entreprise – bien qu’Apple n’ait pas fait grand effort pour viser ce marché. Les tablettes restent cependant épisodiques sur le lieu de travail. Les quelques rares tablettes que j’ai vu en entreprise sont 1) des tablettes achetées par les employés mêmes et 2) des tablettes offertes comme cadeau de motivation ou lot de tombola (l’iPad est un cadeau de choix en entreprise). Le service de Salesforce.com est principalement utilisé par des PC et non pas par des tablettes.

Même pour les commerces qui vendent au grand public, les tablettes n’ont pas fait une entrée fracassante. Apple a certes prévu d’équiper les vendeurs de ses magasins d’iPads, mais non seulement c’est une forme de publicité, mais Apple est la seule entreprise à bénéficier d’iPads à prix coûtant. Et aux dernières nouvelles, les serveuses utilisent toujours des calepins pour noter les commandes des clients.

Les smartphones sont certes plus répandus en entreprise, mais sont encore cantonnés à certains employés : les managers et les personnes sur la route. Les employés sédentaires ont rarement droit à un smartphone. On voit bien plus de jeunes dans la rue utiliser des smartphones que sur le lieu de travail.

L’article d’Infoboom a au moins le mérite de voir la nécessité d’une transformation pour s’imposer en entreprise. D’où la prédiction de tablettes « certainement » sous Windows. Par contre, je ne suis pas convaincu par les prix donnés. On peut douter qu’une tablette Windows ne coûte que $800 comparé à un portable PC à $2000. Les tablettes Windows actuelles sont plus chères que les portables. Je ne vois pas en quoi ajouter un écran tactile (même plus petit) va diviser le prix par deux.

Autre domaine auquel personne ne semble penser : les applications d’entreprise ne sont pas encore conçues pour une interface tactile. Dans les années 80, il a fallu plusieurs années pour que les applications tirent véritablement partie des possibilités de l’interface graphique. Dans un premier temps, tout le monde s’est contenté d’afficher une interface texte au sein d’une fenêtre. Le même phénomène se produit avec l’interface tactile, où les tablettes Windows affichent purement et simplement des applications Windows traditionnelles prévues pour le clavier et la souris.

Apple, de son côté, a complètement réecrit sa suite bureautique pour utiliser l’interface de l’iPad. Mais Apple est Apple et aime bien de temps en temps tout réécrire. En entreprise au contraire, la tendance est de rajouter une couche sur l’existant. Marc Benioff trouve « inacceptable » que beaucoup d’entreprises n’en soit même pas encore au Cloud 1 et que certaines en soient encore aux mainframes. La réalité est que les entreprises ont beaucoup de contraintes, et qu’elles ont donc une forte inertie.

Et même dans le cas d’Apple, la bureautique sur un iPad reste difficile. Tout ceux qui ont utilisé Page sur iPad vous diront que c’est loin d’être aussi pratique que MS Office sur PC. L’interface tactile n’est par exemple pas encore idéale pour les opérations au pixel près. Et contrairement à ce qu’en pense l’auteur du blog de Harvard Business Review, une tablette n’est pas la recette miracle pour améliorer la productivité.

Les opportunités en entreprise

Maintenant, cela ne veut pas dire que les tablettes n’ont pas d’avenir en entreprise. L’adoption sera sans doute plus lente que prédit, et dans un premier temps sera sans doute moins un replacement qu’un outil pour les employés n’utilisant pas de PC à l’heure actuelle. Les exemples mis en avant sont souvent dans ce cas-là : des traders, des médecins, des pilotes d’avion (l’iPad vient d’être autorisé pour remplacer les manuels de vol). Autrement dit, des employés qui sont rarement devant un bureau et qui n’ont pas envie de trimbaler avec eux un ordinateur portable.

Mais étant donné qu’Apple ne s’intéresse pas au marché d’entreprise, cela veut dire qu’il existe une opportunité pour la concurrence, à savoir Google, RIM et Microsoft. Microsoft vous répondra que ce n’est pas faute d’essayer. Le problème de Redmond est que les tablettes en entreprise représentent une technologie disruptive, et que par conséquent les bons vieux réflexes ont la vie dure. Microsoft ne semble avoir que les utilisateurs existants en tête et a du mal à imaginer les besoins des non-utilisateurs. La compagnie a (tout naturellement) énormément de mal à produire une offre qui propose de faire moins que son offre actuelle. C’est ainsi que la firme de Steve Ballmer essaie toujours de refourguer Windows et Office sur les tablettes, ayant en tête les utilisateurs actuels. Les non-utilisateurs tels que les médecins ou les pilotes d’avion, eux, se fichent sans doute de pouvoir faire tourner MS-Office sur une tablette.

Comprendre les non-utilisateurs pourrait cependant être clé pour percer le marché d’entreprise. Par exemple, pas besoin de tablettes aussi puissantes et avec un écran aussi grand qu’un iPad (au contraire, plus c’est portable mieux c’est). Le but n’est en effet pas de surfer le Web ou de jouer à des jeux en 3D, mais de faire tourner des applications professionnelles. De la même manière, le circuit de distribution est sans doute différent. Les ventes professionnelles ne sont pas des ventes en magasin mais des ventes en direct (où les fournisseurs ont leur propre force de vente) et en gros (on imagine mal un hopital acheter des tablettes au compte-goutte).

Pour aider à une transition vers ce marché, Google, RIM et Microsoft feraient peut-être même bien d’écrire des logiciels verticaux (c’est-à-dire pour une industrie donnée) pour leur système d’exploitation mobile. Par exemple, le marché des professionnels de la santé et/ou des vendeurs de grands magasins (à l’instar des employés des Apple Stores) sont des marchés potentiellement importants qui bénéficieraient d’applications dédiées à leur profession. Cela ne veut pas dire exclure des logiciels tiers, mais juste doter son système d’exploitation de logiciels qui peuvent aider à la vente – exclusif au système d’exploitation de surcroit.

Jusqu’alors, Google, RIM et Microsoft ont laissé les éditeurs de logiciels spécialisés écrire les logiciels sur leur plateforme. Le problème est que ces derniers portent leurs applications sur de nombreux systèmes d’exploitation (comme c’est le cas pour Angry Birds). Nintendo a par contre su produire des jeux exclusifs sur ses consoles de jeux pour favoriser les ventes de ces dernières. De la même manière, Apple a cassé les prix de sa suite bureautique sur iPad pour rendre ce dernier plus attrayant. Les deux constructeurs n’ont pas fermé la porte aux logiciels tiers, au contraire. Ils se sont juste assurés que leur plateforme possède quelques logiciels exclusifs de qualité.

Aux Etats-Unis, ont trouve des tablettes Android bas de gamme à moins de $200. Imaginez une tablette, même modestement puissance, avec un écran de 7″ vendue à $150 lorsqu’achetée par lot de 1000. Une tablette accompagnée d’applications verticales, le tout packagé en une offre qui peut être mise en oeuvre facilement – tout en permettant l’installation d’applications tierces. Une solution visant de nombreux segments de non-utilisateurs d’entreprise : les professionels de la santé, les pilotes d’avion, les employés de magasin, etc. Certes, ce n’est pas en ciblant les hopitaux et les pilotes d’avion que l’on va vendre des millions de tablettes. Mais les non-utilisateurs sont les adopteurs précoces des tablettes en entreprise.

P.S: il existe une autre opportunité pour les concurrents d’Apple sur le domaine des tablettes grand public : les enfants, en particulier en bas age. Si l’iPad est idéal pour ce public (un enfant est beaucoup plus habile avec le toucher qu’avec une souris ou un touchpad), il reste un joujou fort cher pour un public qui est tout sauf doux avec les appareils électroniques. C’est là où une tablette peu chère ciblant les enfants peut se tailler une place de choix.

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Hostilités Google / Microsoft

10 juillet 2009

Les hostilités sont lancées. Google et Microsoft s’attaquent ouvertement au marché historique de l’autre.

Après que Microsoft ait gagné du terrain sur le marché du moteur de recherche avec Bing, Google vient d’annoncer son système d’exploitation Google Chrome OS pour la fin de l’année.

Dans les deux cas, on ne va pas assister à un bouleversement rapide, mais à terme cela peut avoir des conséquences.

Microsoft Bing à l’Assaut de Google

Après un départ prometteur, Bing a conforté sa position. Sergey Brin a effectivement du soucis à se faire. Microsoft a toutes les chances de viser les types de recherches qui sont à même de générer le plus de publicité – car c’est le marché de la publicité que Redmond vise.

Que peut faire Google? Bien évidemment améliorer son produit. Il est vrai que le moteur de recherche numéro un n’a pas eu de grandes améliorations depuis longtemps. Un peu de concurrence ne fera de mal à personne.

Mais Google ferait bien d’éviter les erreurs qu’a commis Netscape en perdant des yeux l’objectif principal. Lorsque Microsoft a lancé Internet Explorer contre Netscape, ce dernier contrôlait la très grande majorité du marché du navigateur Web. Mais, obsédé par l’idée de remplacer Microsoft, Netscape a voulu trop en faire. Au lieu de vouloir faire que son navigateur Web soit le plus agréable à utiliser, il a voulu le transformer en un super programme d’entreprise avant l’heure. Résultat, alors que Netscape 3 était un excellent produit, Netscape 4 était beaucoup trop lourd et beaucoup trop lent. Certes, les méthodes douteuses de Redmond n’ont pas aidé, mais Netscape aurait pu beaucoup mieux résister s’il ne s’était pas fait rattraper techniquement par Internet Explorer.

Pour Google, cela veut dire résister la tentation de trop complexifier son moteur de recherche, et se focaliser sur la manière de faciliter d’avantage la recherche sur Internet. Le service pourrait par exemple proposer des précisions lorsque la recherche peut prêter à ambiguïté – lorsque je cherche « avocat », est-ce que je cherche des informations sur la personne de loi ou sur le fruit? Mais garder la simplicité à tout prix.

Car c’est quelque chose que Microsoft ne sera pas faire: rester simple. Tous les produits de Redmond ont subi le même sort au fil du temps. De plus en plus complexes et lourds à chaque version.

Google Chrome OS à l’assaut des Netbooks

Google Chrome OS exauce (du moins sur le papier) un de mes vœux le plus cher: un système d’exploitation qui se charge en quelques secondes et qui n’affiche qu’un navigateur Web sans s’encombrer de traitement de texte.

Chrome OS est une technologie disruptive dans la mesure où ce produit ne doit pas être vu comme un remplacement de Windows (la très grande majorité des articles qui ont couvert l’annonce ont commis cette erreur). Les utilisateurs qui ont besoin d’un traitement de texte n’auront que faire de Chrome OS. Mais il existe toute une catégorie d’utilisateurs qui peuvent être intéressés: ceux qui ne veulent se servir que d’un navigateur Web, ainsi que ceux qui n’ont pas d’ordinateurs, trouvant ces derniers trop compliqués.

Les critiques de Chrome que j’ai lu font tous partie du premier type d’utilisateurs et ne comprennent pas que certaines personnes n’ont pas besoin de Microsoft Office.

Finalement, il est possible que beaucoup d’utilisateurs veuillent utiliser Chrome OS en complément de Windows – c’est mon cas. Utiliser leur système d’exploitation favori pour lancer leurs applications favorites, mais pouvoir également rapidement surfer sur le Web lorsque leur ordinateur est éteint.

Les deux facteurs qui vont influer le plus sont le positionnement officiel de Chrome OS ainsi que la couche matérielle.

Le positionnement est important, car Google ferait bien d’éviter de présenter Chrome OS comme un remplacement de Windows. Affirmer par exemple que Google Document peut remplacer Microsoft Word est une blague qui promet un retour de bâton à coup sûr.

L’autre aspect est la couche matérielle: quels types d’ordinateurs vont utiliser Chrome OS? Vont-ils se comporter comme un ordinateur ou une borne Internet? Google va-t-il réussir à convaincre des constructeurs de PC d’installer Chrome OS en parallèle de Windows?

Si Google réussi à générer de l’intérêt autour de son système d’exploitation, Chrome OS peut se creuser une niche sur les PC d’entrée de gamme. A commencer par les Netbooks, ce qui le met en concurrence directe avec Windows 7 Starter Edition, conçu exclusivement pour ce marché. Windows 7 Starter Edition sera sans doute bon marché (dans les $50 par licence), mais quand on sait que les netbooks ont de faibles marges, $50 veut dire de 10% à 15% du prix total de la machine.

Microsoft étant par nature paranoïaque, il va vouloir contrer Google – même si officiellement Redmond va railler Chrome OS, comme il l’a fait pour l’iPod et l’iPhone. Il peut utiliser deux angles d’attaque.

Tout d’abord convaincre ses utilisateurs qu’ils ont besoin de Windows. Sur ce terrain-là, je ne suis pas certain que Redmond ait grande influence. Son pouvoir de persuasion a fortement diminué depuis Windows 95, comme l’a prouvé le flop médiatique de Vista. Le consommateur a plus de chance d’ignorer Chrome OS si Google fait un mauvais travail de promotion que si Redmond fait un bon travail de sape.

L’autre angle est d’attaquer par les partenaires, et s’assurer que les constructeurs de PC ne vont pas installer des produits Google. Sur ce point, les constructeurs de PC ont des rapports ambivalents avec Redmond. D’une part, ce dernier leur impose une chape de plomb: il les force à fournir le support technique de Windows, leur interdit de trop personnaliser le système d’exploitation, etc. Mais d’un autre côté Windows est une excellente source de revenu pour les constructeurs de PC, car chaque nouvelle version – plus gourmande ne ressources – pousse à l’achat de nouvelles machines – Vista a été un parfait exemple.

Le seul problème est l’engouement du public pour les Netbooks force les vendeurs à limiter les prix. Même Sony, qui a clamé pendant longtemps qu’il ne se lancerait jamais de Netbook en clamant que c’était une « course vers le fond », a finalement annoncé un Netbook. Il est donc probable que les constructeurs de PC aient une attitude schizophrène vis-à-vis de Redmond. Pour leur marché haut de gamme où les fonctionnalités priment sur le prix, Windows est indétrônable. Pour les PC d’entrée de gamme, par contre, la donne change. Le prix est un facteur d’achat important et les marges sont plus faibles. Dans ces conditions, un système d’exploitation gratuit est très tentant.

La grande question est de savoir le type de matériel qui va se développer autour de Chrome OS. Le système d’exploitation est une chose, mais sans machine un tant soi peu sexy autour il sera voué à l’échec.

Les successeurs de Google

22 mai 2009

C’est un signe que Google n’est plus une startup: la presse désormais ne cesse d’annoncer des successeurs.

Qu’il y ait de nombreuses startups qui veulent devenir le prochain Google n’est pas nouveau. Il faut dire que l’histoire du géant de la recherche en ligne a de quoi faire de nombreux émules. Arrivé tard sur un marché déjà bondé, Google a néanmoins réussi à devenir le numéro un de la recherche sur Internet, et ce uniquement grâce à la qualité de son service. Et en faisant payer les publicités liées aux recherches il a bâti un empire financier.

Ce qui est plus nouveau est que la presse parle de ces « successeurs ». En juillet 2008 la presse grand public annonçait Cuil, un moteur de recherche sur le même modèle que Google qui affirme être « le plus gros moteur de recherche du Monde ». Quelques mois plus tard, c’était au tour Aardvark d’avoir ses 15 minutes de succès. Il y a quelques jours, CNN.com postait un article New search engines aspire to supplement Google (« Des nouveaux moteurs de recherche aspirent à compléter Google »).

Parmi tous ces prétendants au trône, il existe deux types: les moteurs de recherche Web « traditionnels » qui essaient de trouver des meilleures manières de chercher sur la toile et/ou de présenter les informations différemment (c’est le cas de Cuil). D’autres sites essaient eux de répondre aux questions des internautes en exploitant d’autres ressources que les pages du Web. C’est par exemple le cas d’Aardvark qui va rediriger vos questions à un autre utilisateur du site sensé s’y connaître sur le sujet. Wolfram Alpha, quant à lui, est un « moteur de connaissance » (computational knowledge engine) qui essaie de répondre aux questions – principalement d’ordre scientifique – en interrogant des bases de données. De même, nombreux sont ceux qui essaient d’exploiter les nombreux Tweets de Twitter pour fournir des informations en temps réel.

Mais le problème est que beaucoup de ces sites sont annoncés beaucoup trop tôt au grand public. Et cela nuit à la future concurrence de Google. D’une part, on n’a jamais une seconde chance de donner une autre première impression. Et sur Internet la patience est minimale. Quand le public entend parler d’un nouveau moteur de recherche il va bien souvent faire un tour, ne serait-ce par curiosité. Mais il ne va tester ce service qu’en quelques requêtes uniquement. Si le résultat n’est pas satisfaisant, il risque de quitter le site à jamais. C’est ce qui s’est passé pour Cuil qui n’était pas encore au point lorsqu’il a été annoncé.

L’autre risque est de fatiguer le grand public à force de ces annonces excessives. On risque de créer du scepticisme, ce qui rend la patience pour tester encore plus courte.

Mais même si un site a du succès, pour devenir le prochain Google il lui faudra franchir une autre étape: monnayer son succès de manière très lucrative. Twitter gagne peut-être en popularité, mais le site n’a encore aucun revenu. Et il ne sera pas forcément facile d’avoir des revenus publicitaires lorsque l’on fait du microblogging.

Car ce qui différentie un Google ou un Microsoft du reste des entreprises est que leur activité principale est tellement lucrative qu’ils peuvent se lancer dans beaucoup d’autres activités, mêmes si ces dernières ne sont pas profitables. Très peu de divisions de Microsoft sont rentables, mais les divisions Windows et MS-Office compensent largement. Pareil pour Google: les recettes publicitaires de son moteur de recherche sont tellement importantes qu’il peut se permettre de lancer une pléthore d’autres services gratuits. C’est ce qui permet à Google ou à Microsoft d’avoir autant d’influence sur le marché de l’informatique.

Voir un remplacement quand il n’y en a pas

11 mars 2009

Lorsqu’il s’agit de produits réellement novateurs, nous avons tous tendance à les voir comme un remplacement à une solution déjà existante. C’est ainsi que le concept du bureau sans papier prédisait que l’ordinateur allait remplacer toute utilisation du papier au bureau. Le Web et sa soi-disant « nouvelle économie » étaient sensés remplacer l’ancienne économie. Le Network Computer d’Oracle était sensé remplacer le PC. Linux était sensé remplacer Windows. Les e-books sont sensés remplacer les livres. Et ainsi de suite. Nous savons comment ça s’est passé, mais nous persistons dans notre acharnement. Lorsque Google a lancé Google Spreadsheet tout le monde l’a immédiatement comparé à Excel. Comme si les deux produits visaient le même public.

En réalité, les produits novateurs qui réussissent ciblent toujours – dans un premier temps du moins – un marché de niche. Ils ciblent souvent des utilisateurs actuels frustrés par les solutions actuelles voire des non-utilisateurs. Et lorsque les produits novateurs remplacent les solutions actuelles, cela prend beaucoup de temps. La micro-informatique a pris 20 ans pour sérieusement menacer les serveurs et stations de travail Unix.

L’attrait du marché déjà occupé

Il existe plusieurs raisons à ces grandiloquentes prédictions – même si elles sont pratiquement toujours erronées. Tout d’abord, les experts et journalistes ont tout intérêt à parler de « révolution » car c’est ce qui attire l’attention. Les vendeurs des nouvelles solutions ont également parfois leur intérêt propre. Si Sun a sauté pieds joints sur la « nouvelle économie » c’est que ça aidait ses ventes en jouant sur la peur d’un phénomène à l’époque encore peu compris. Et puis il faut avouer que nous autres spectateurs avons également une part de responsabilité. Nous nous laissons en effet trop souvent entraîner par le piège de la « révolution ».

Mais au-delà des prédictions intéressées, les compagnies qui essaient de lancer des produits novateurs bien souvent essaient de remplacer les solutions existantes, se plaçant ainsi en compétition directe avec ses dernières – avec pertes et fracas. Là encore il existe plusieurs raisons. D’une part, le marché qu’occupent les technologies actuelles est le plus connu. Le manager d’une startup aura souvent fait ses armes sur ce marché. C’est également le plus appétissant car le plus gros. Les produits novateurs qui réussissent ciblent en effet les utilisateurs survendus et les non-utilisateurs. Les utilisateurs survendus adoptent les nouvelles technologies car ils ont des besoins limités, et n’ont donc pas besoin de l’offre étoffée des solutions pereines. Un utilisateur qui va utiliser Google Spreadsheet n’a de toute évidence pas besoin de toutes les fonctionnalités perfectionnées d’Excel. En terme de business, ce type de client est un client à faible marge. Bien moins intéressant que les gros clients avides d’offres haut de gamme. Quant aux non-utilisateurs, les compagnies n’ont que peu d’information sur eux. Comment réagiront-ils face à une nouvelle offre? La seule manière de le savoir est de se jeter dans le vide en espérant qu’on a eu suffisamment de flair pour bien tomber.

C’est pour ces raisons qu’Oracle a positionné son Network Computer contre le PC. Oracle ne voulait pas cibler les non-utilisateurs, il voulait renverser Microsoft et Intel et ainsi être une force dominante de l’industrie de l’informatique. Ce désir de succès rapide – on s’attaque directement au gros marché plutôt que de patiemment grandir – aveugle les partisans des nouvelles technologies. Ils se focalisent uniquement sur les avantages de ces dernières et oublient les avantages des technologies pereines. Réduire la consommation de papier est une bonne chose, mais une feuille de papier reste beaucoup plus pratique qu’un écran à beaucoup de points de vue. Et si de nombreux utilisateurs de Windows détestent Microsoft, ça ne veut pas dire qu’ils sont prêts à se passer de leurs applications Windows favorites.

Cet aveuglement est parfois politique. Par exemple le marché de l’énergie renouvelable. Les énergies solaires et éoliennes ont trop de fois été positionnées contre les solutions actuelles (essence, nucléaire) pour la simple raison qu’elles sont « vertes ». On oublie rapidement que les solutions pereines sont moins chères, plus performantes et plus pratiques. C’est sans surprise que les énergies renouvelables ne subsistent que grâce aux subventions publiques. Il existe plusieurs marchés où elles pourraient prospérer, se développer et à terme remplacer les énergies existantes. L’armée est l’un d’entre eux, étant donné qu’elle a beaucoup de moyens et de gros besoins énergétiques (un char d’assaut consomme énormément, et l’équipement moderne est gourmand en électricité) Et acheminer les besoins en énergie sur le terrain est fort coûteux et contraignant. Mais ces marchés n’intéressent personne car les promoteurs des énergies renouvelables n’ont pas la patience requise.

Un remplacement… mais à terme

Mais cela ne veut pas dire que les nouvelles technologies ne remplacent jamais les technologies actuelles. Cela prend juste du temps et n’arrivent pas forcément où l’on croit. Si le mythe du bureau sans papier a bel et bien mort, les ordinateurs ont contribué à une baisse de la consommation de papier dans de nombreux domaines inattendus. L’utilisation du fax a quasiment disparu. Les gens envoient beaucoup moins de lettres et envoient des emails à la place. Beaucoup n’achètent plus de journaux car les lisent en ligne – au grand dam de la presse écrite. Les gens consultent Wikipedia au lieu d’acheter des encyclopédies. De la même manière, si Linux n’a pas remplacé Windows il le concurrent sérieusement côté serveur ainsi que dans le domaine de l’embarqué – un marché qui un jour pourrait bien sérieusement menacer la dominance de Microsoft sur le poste de travail (j’ai dit « un jour »)

En d’autres termes, si nous voyons parfois juste quant au résultat, nous nous trompons souvent sur le chemin que vont emprunter les nouvelles technologies ainsi que sur le timing.