Internet peut-il aider la presse?

La presse est moribonde ces temps-ci. Selon l’OJD, nombreux sont les quotidiens nationaux qui ont perdu des lecteurs au cours des 10 dernières années (parfois plus de 10%). Aux Etats-Unis, plusieurs journaux ont fermé boutique dont certains comme le Rocky Mountain News, fondé en 1859.

Le coupable communément désigné est Internet. La bulle Internet a peut-être éclaté mais elle a laissé derrière elle des habitudes tenaces. Comme l’habitude qu’ont les internautes d’accéder à tous les sites Web gratuitement. Aux Etats-Unis, Craiglist, site non-commercial de petites annonces, a siphonné les revenus des petites annonces sur lesquels comptaient nombres de journaux pour vivre.

Beaucoup de sites Web de presse se sont mis à vivre de la publicité, ce qui a deux inconvénients. Le premier est que plus la presse est dépendante des recettes publicitaires, moins elle est libre. L’autre inconvénient est qu’en période de crise les budgets publicitaires fondent comme neige au soleil, laissant de nombreux journaux dans le rouge.

Mais Internet a apporté d’autres changements. Les internautes peuvent en effet facilement comparer les articles de différents journaux… et se rendre compte que beaucoup d’entre eux ont les mêmes sources! Quelle est l’utilité en effet de lire certains quotidiens lorsqu’ils réimpriment les dépêches de l’AFP, d’Associated Press ou de Reuters? Il y a 20 ans les dépêches de l’AFP n’étaient pas facilement accessibles au grand public, les publier apportait donc vraiment quelque chose. Plus maintenant.

Pourtant, Internet n’a pas eu que des inconvénients. Le Réseau des réseaux a en effet réconcilié nombre d’entre nous avec la presse écrite. Cette dernière n’a jamais eu autant de lecteurs! Elle a cependant moins de lecteurs qui payent que jamais.

Repenser le journal

S’il n’existe pas de recette miracle, on peut imaginer des solutions.

La première chose à faire est de repenser le journal. Aujourd’hui les lecteurs ne veulent plus lire tous les articles d’un ou deux journaux, ils veulent lire quelques articles de beaucoup de journaux. La difficulté est de mettre en oeuvre un système qui permette au lecteur de lire plusieurs journaux et de ne payer que pour les articles lus.

Un système simple pourrait être mis en place, qui ne demande pas de s’identifier sur chaque site. Qui ne nécessite pas une facture par article lu – mettre un prix à côté de chaque article tue l’aspect impulsif.

Par exemple un abonnement permettant de lire un certain nombre d’articles par mois (ou l’équivalent d’un certain nombre de centaines de mots par mois) quel que soit le journal participant à l’opération.

On pourrait même imaginer la possibilité pour les internautes d’imprimer leur propre journal personnalisé chaque matin. Cependant, les techniques d’impressions individuelles actuelles sont trop lentes pour être vraiment pratiques (imaginez-vous imprimer des dizaines de pages chaque jour sur une imprimante à jet d’encre standard). Dans le futur peut-être.

Découplage et avantage compétitif

Mais qui dit découplage entre l’article et son support implique un besoin de spécialisation. A l’heure actuelle les quotidiens nationaux traitent des affaires étrangères et des affaires nationales. Les quotidiens régionaux, quant à eux, publient des nouvelles locales, nationales et internationales. Dans un modèle de découplage les quotidiens doivent se concentrer sur les articles qu’ils produisent eux-même, étant donné que republier des articles de l’AFP n’apporte que peu de valeur ajoutée.

Car ce qui compte est l’avantage compétitif: qu’est-ce qui va différentier les articles d’un journal de ceux de la concurrence? Passons en revue les différents types d’articles:

  1. L’actualité: si elle constitue le gros d’un journal, elle permet rarement de se différentier. Et pour cause, quasiment tout le monde a les mêmes sources: l’AFP, le Journal Officiel, les déclarations officielles des politiques, etc. Exception peut-être de l’actualité locale qui a moins de concurrence que son homologue nationale.
  2. Les reportages et autres articles de fond: c’est le type d’article qui permet véritablement à un journal de se différentier de la concurrence et qui constitue l’essentiel du journalisme.
  3. Les éditoriaux: sur le Web ils sont concurrencés par une multitude de blogs (gratuits), mais la plupart des blogs ont du succès quand leurs auteurs ont suffisamment d’expérience sur les sujets qu’ils traitent. Les journalistes ont donc une carte à jouer sur le Web, mais ne doivent pas s’attendre à être lus uniquement parce qu’ils sont journalistes travaillant pour un journal de renom.

L’importance du portail

La dernière pièce du puzzle est un portail qui permette de facilement trouver les articles des journaux participants. L’importance du portail ne doit pas être sous-estimée car la manière même d’organiser les articles peut avoir une importance capitale.

Prenons le cas de Google Actualités. Ce site agrège les articles de nombreux journaux en ligne. Par soucis de simplicité il les regroupe par sujet d’actualité (le dernier sommet du G20, etc.), affichant l’entête de l’un des articles. Le problème est que le principe d’agrégation même favorise les articles d’actualité au détriment des reportages ou des éditoriaux. Google Actualité va trouver des dizaines d’articles sur un point d’actualité et va donc y consacrer un sujet, mais va ignorer un reportage exclusif, ce dernier étant unique dans sa catégorie.

Par conséquent Google Actualité dilue complètement la « marque » des journaux. Chaque sujet de ce portail pointe vers des dizaines voir des centaines d’articles – la plupart semblables. Sur l’équivalent américain Google News, un sujet peut pointer vers des milliers d’articles. Le résultat est que sur Google Actualité les journaux mêmes sont remplaçable à merci. Seule la presse locale évite ce triste sort. Sur Google News où l’on peut avoir des articles associés à son code postal, ces derniers ont très peu de doublons.

Là où les journaux peuvent par contre se différentier et faire valoir leur image de marque c’est avec les reportages et les éditoriaux. Il est donc important que le portail mette en valeur ces articles, permettant au lecteur peut survoler rapidement les reportages de ses journaux favoris et les rubriques de ses chroniqueurs favoris. Si le portail permet une personalisation locale, on peut imaginer des petits quotidiens hyper-spécialisés couvrant une zone délimitée (voire même une seule commune) publiant leurs articles – actualité y comprise.

Les lecteurs suivront-ils?

La grande question est, comment convaincre les lecteurs de mettre la main à la poche alors qu’ils peuvent lire gratuitement les articles en ligne? L’aspect facilité est primordial. Sur ce point, un portail payant a un handicap sur plusieurs sites gratuit – le lecteur doit s’enregistrer, entrer un numéro de carte bleue et se reconnecter régulièrement. D’un autre côté, éviter au lecteur d’aller sur plusieurs sites apporte une certaine facilité, comme c’est le cas pour Google Actualité. Enfin, un portail payant peut apporter d’autres avantages: pas ou peu de publicité ainsi que la possibilité de télécharger au format PDF.

Sur ce point, mesdames messieurs les éditeurs, oubliez le format protégé. Qu’on se le dise, la protection numérique ne fait qu’empêcher l’adoption du contenu numérique payant – sans pour autant protéger les ventes. Même les maisons de disques ont fini par le reconnaître! Autrement dit, les articles doivent être au format HTML et/ou Acrobat (PDF) uniquement!

Finalement, les journaux peuvent même se payer le luxe de mettre certains reportages exclusifs en accès payant uniquement. Contrairement à l’actualité, les lecteurs ne peuvent pas facilement trouver un équivalent gratuit.

Et concrètement?

Voila pour la théorie. Maintenant, quid de la mise en oeuvre?

Mesdames, messieurs les rédacteurs de presse, la première chose à faire et de vous concerter. Pour la mise en oeuvre, la presse peut soit construire son propre portail, soit passer par Google, par Relay, etc. – voir par plusieurs d’entre eux. Google a en effet acheté les droits d’articles d’Associated Press. Le géant de la recherche n’est donc pas contre faire des affaires avec la presse. Relay, quant à lui, s’est déjà lancé dans la vente de journaux en ligne avec Relay.com.

Un autre médium à explorer est celui des e-books ou livres électroniques. Tout d’abord, beaucoup d’e-books possèdent déjà un système de facturation. Ensuite, un des gros freins à l’adoption des livres électroniques est que les gens veulent garder une copie papier de leurs livres. Mais ce n’est pas autant le cas pour les magazines, la plupart des lecteurs les jetant après coup.

Quoi qu’il en soit, la presse ferait bien de garder un certain contrôle sur le portail pour s’assurer que les journaux puissent mettre en avant leurs différences. Google n’a sans doute pas fais exprès de diluer l’avantage compétitif de la presse (Google Actualité a été conçu par un ingénieur de Google dans son coin), mais les faits sont là.

Conclusion

Nombreux sont ceux qui pensent que les internautes ne veulent pas payer pour la presse sur Internet. En fait, rien n’est moins sûr. Le plus gros problème des abonnements Internet actuels est qu’ils ne correspondent pas au mode de fonctionnement des internautes – quand ils ne sont pas également complexes d’accès.

Dans le domaine de la musique, Steve Jobs a démontré que le public était prêt à mettre la main au porte-monnaie alors qu’ils pouvaient télécharger de la musique gratuitement. Le tout est que la solution soit facile et adaptée à ses attentes.

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