Il y a visionnaire, visionnaire et… pas visionnaire du tout

Le terme de « visionnaire » est une constante ces temps-ci. De la même manière qu’être un « leader » est beaucoup plus classe qu’être un « manager », il est beaucoup plus noble d’être un « visionnaire » que d’être effectif opérationnellement.

Nombreux sont les PDG qui se sont pris pour des visionnaires mais qui n’en sont pas : John Sculley (ancien PDG d’Apple qui a lancé le Newton), Jean-Louis Gassée (ancien d’Apple qui a fondé Be Inc), Dean Kamen (inventeur du Segway, qui prédisait que ce dernier allait révolutionner les transports) et tant d’autres. Ces personnes sont souvent opérationnellement fort compétentes, mais n’ont pas réussi à créer un produit ou un modèle qui a eu du succès.

Fort heureusement il existe de nombreux visionnaires qui ont changé le monde. Dans la suite de cet article, j’entends par « visionnaire » quelqu’un qui a poussé une vision envers et contre tout et qui l’a transformée en quelque chose de concret. Simplement imaginer ce que sera le futur en laissant à d’autres le soin de le créer ne constitue pas le qualificatif de « visionnaire » à mes yeux. Quelques exemples :

  • Henry Ford a démocratisé l’automobile en constamment baissant les prix – même lorsque les carnets de commande étaient pleins.
  • Bill Gates et Paul Allen ont créé avec Microsoft le concept d’éditeur de logiciel à une époque où le matériel était considéré comme le composant le plus important.
  • Marc Benioff, le co-fondateur de Salesforce.com, a répandu le concept de « Software as a Service » à une époque où les gens pensaient que les entreprises ne mettraient jamais leurs données importantes sur Internet – sentiment qui s’est renforcé après l’éclatement de la bulle Internet en 2000.
  • Ed Catmull et Alvy Ray Smith, les co-fondateurs de Pixar, ont pensé à créer un film entièrement en image de synthèse 25 ans avant que la technologie ne le permette.
  • Thomas Watson Jr, le fils du fondateur d’IBM, a su voir que l’avenir était aux ordinateurs alors que Big Blue était assis confortablement sur le marché des tabulatrices. Il a joué à quitte ou double en lançant la série de mainframe 360.

Quel est le point commun de tous ces visionnaires ? Ils ont tous eu une seule vision. C’est bien plus que la plupart d’entre nous, mais cela ne correspond pas à l’image que l’on se fait du visionnaire qui peut constamment changer le monde.

Trouver une vision valide et arriver à la mettre en oeuvre est tout sauf facile. Outre l’idée de départ, de nombreux autres facteurs sont nécessaires tels que la chance et un bon timing. Réussir ce tour de force une seule fois dans sa vie est rare. Le réussir plusieurs fois l’est encore plus. Il existe des personnes qui ont eu plusieurs visions, comme cette personne dont je tairais le nom (car trop souvent mentionné) qui a démocratisé l’interface graphique, converti le marché du smartphone au grand public et popularisé les tablettes. Mais la plupart des visionnaires trouvent leur vision (souvent par hasard) qu’une fois dans leur vie.

Depuis le succès de Salesforce.com, Marc Benioff cherche une nouvelle vision mais pour l’instant n’a pas trouvé. Il y a quelques années, Salesforce n’arrêtait pas de parler de « social enterprise » qui, Benioff l’a admit depuis, n’a pas marché. Désormais la compagnie ne parle plus que de « the Internet of customers« . Mais un mot-clé reste toujours tout autant utilisé : « révolution »

Dans d’autres cas, la vision initiale peut aveugler. Ce phénomène fut fort bien exprimé par Bill Gates : « Le succès est un piètre enseignant, il séduit les gens intelligents en leur faisant penser qu’ils ne peuvent pas perdre. » Il est de nature que l’on préfère ses idées – même dans le cas d’expérience où « son » idée est plus due au hasard qu’à autre chose. L’effet est encore plus puissant lorsque l’idée en question a eu beaucoup de succès.

Avec sa Ford T, Henry Ford a révolutionné le monde de l’automobile. Mais obnubilé par son idée d’automobile bon marché, il a ignoré le changement suivant introduit par Alfred Sloan, PDG de General Motors. Conscient qu’il ne pouvait pas concurrencer Ford sur le prix, Sloan a en effet introduit des changements que les clients voulaient une fois que l’idée d’une voiture s’est démocratisée. Des voitures de différentes couleurs, l’apparition du prêt auto, et le concept de sortir un nouveau modèle tous les ans. Henry Ford, par contre, est resté focalisé sur des prix toujours plus bas, même si cela voulait dire un modèle unique disponible seulement en noir (c’était la couleur qui séchait le plus vite, ce qui accélérait le rendement des chaînes de production)

Bill Gates -et par extension Microsoft- a ironiquement été victime du phénomène qu’il a lui-même décrit. La compagnie, qui a commencé en vendant le langage de programmation BASIC pour ordinateurs personnels, a failli manquer le marché du système d’exploitation qu’IBM lui offrait, trop occupée à vouloir vendre son BASIC. Par la suite, Microsoft est devenu obnubilé par ses deux produits phare : Windows et Office. Dans les années 90, Gates a tué un concept de liseuse électronique parce que l’interface ne ressemblait pas à celle de Windows. La stratégie actuelle de Redmond est « Windows everywhere » (de la Xbox aux tablettes), que le système d’exploitation soit adapté ou pas. Même son de cloche avec Office. Bill Gates a récemment critiqué l’iPad pour son absence de support pour MS-Office – même si cela ne semble pas gêner le grand public. Et une publicité de Microsoft qui critique le Chromebook de Google note une fois de plus -vous l’aurez deviné- l’absence d’Office.

Attention, je ne parle pas de changement qu’il n’est facile de ne voir qu’après coup. Ford a pu juger très rapidement du succès de General Motors, et même s’apercevoir que de nombreux particuliers dépensaient de l’argent pour faire repeindre leur Ford d’une autre couleur. Quant à Microsoft, les critiques du concept de « Windows everywhere » ne datent pas d’hier.

La rançon du succès

Pour être tout à fait honnête, dés qu’un visionnaire rencontre la notoriété, toute erreur devient beaucoup plus visible. Si un visionnaire échoue plusieurs fois avant de trouver sa vision, on oubliera souvent ses échecs (évidemment, ils se sont produits avant qu’il ne soit célèbre). Au mieux on saluera sa persistance. Mais si un visionnaire échoue après qu’il ait eu du succès, chacun de ces échecs sera étalé dans la presse, avec son cortège de gens qui penseront que cette personne est has been.

Très peu de gens savent que l’éditeur de jeux vidéo Rovio a publié pas moins de 51 jeux avant de lancer Angry Birds (la compagnie était d’ailleurs proche du dépôt de bilan). Par contre, si désormais ils ne sortent ne serait-ce que 5 bides, tout le monde dira qu’ils sont terminés.

Conclusion

Avoir un talent est rare. Sa combinaison encore plus. Et de fait, beaucoup des visionnaires reconnus n’auront qu’une seule vision dans leur vie. Cela n’enlève toutefois rien à leur mérite. Des gens comme Henry Ford ou Bill Gates restent des gens brillants, et n’avoir « que » une vision est bien plus que 99,99% d’entre nous.

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One Comment sur “Il y a visionnaire, visionnaire et… pas visionnaire du tout”

  1. alefebvre Says:

    Très bien analysé : la réussite est aussi question de chance et de timing, comme tu le souligne fort justement.


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