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Il y a visionnaire, visionnaire et… pas visionnaire du tout

22 janvier 2014

Le terme de « visionnaire » est une constante ces temps-ci. De la même manière qu’être un « leader » est beaucoup plus classe qu’être un « manager », il est beaucoup plus noble d’être un « visionnaire » que d’être effectif opérationnellement.

Nombreux sont les PDG qui se sont pris pour des visionnaires mais qui n’en sont pas : John Sculley (ancien PDG d’Apple qui a lancé le Newton), Jean-Louis Gassée (ancien d’Apple qui a fondé Be Inc), Dean Kamen (inventeur du Segway, qui prédisait que ce dernier allait révolutionner les transports) et tant d’autres. Ces personnes sont souvent opérationnellement fort compétentes, mais n’ont pas réussi à créer un produit ou un modèle qui a eu du succès.

Fort heureusement il existe de nombreux visionnaires qui ont changé le monde. Dans la suite de cet article, j’entends par « visionnaire » quelqu’un qui a poussé une vision envers et contre tout et qui l’a transformée en quelque chose de concret. Simplement imaginer ce que sera le futur en laissant à d’autres le soin de le créer ne constitue pas le qualificatif de « visionnaire » à mes yeux. Quelques exemples :

  • Henry Ford a démocratisé l’automobile en constamment baissant les prix – même lorsque les carnets de commande étaient pleins.
  • Bill Gates et Paul Allen ont créé avec Microsoft le concept d’éditeur de logiciel à une époque où le matériel était considéré comme le composant le plus important.
  • Marc Benioff, le co-fondateur de Salesforce.com, a répandu le concept de « Software as a Service » à une époque où les gens pensaient que les entreprises ne mettraient jamais leurs données importantes sur Internet – sentiment qui s’est renforcé après l’éclatement de la bulle Internet en 2000.
  • Ed Catmull et Alvy Ray Smith, les co-fondateurs de Pixar, ont pensé à créer un film entièrement en image de synthèse 25 ans avant que la technologie ne le permette.
  • Thomas Watson Jr, le fils du fondateur d’IBM, a su voir que l’avenir était aux ordinateurs alors que Big Blue était assis confortablement sur le marché des tabulatrices. Il a joué à quitte ou double en lançant la série de mainframe 360.

Quel est le point commun de tous ces visionnaires ? Ils ont tous eu une seule vision. C’est bien plus que la plupart d’entre nous, mais cela ne correspond pas à l’image que l’on se fait du visionnaire qui peut constamment changer le monde.

Trouver une vision valide et arriver à la mettre en oeuvre est tout sauf facile. Outre l’idée de départ, de nombreux autres facteurs sont nécessaires tels que la chance et un bon timing. Réussir ce tour de force une seule fois dans sa vie est rare. Le réussir plusieurs fois l’est encore plus. Il existe des personnes qui ont eu plusieurs visions, comme cette personne dont je tairais le nom (car trop souvent mentionné) qui a démocratisé l’interface graphique, converti le marché du smartphone au grand public et popularisé les tablettes. Mais la plupart des visionnaires trouvent leur vision (souvent par hasard) qu’une fois dans leur vie.

Depuis le succès de Salesforce.com, Marc Benioff cherche une nouvelle vision mais pour l’instant n’a pas trouvé. Il y a quelques années, Salesforce n’arrêtait pas de parler de « social enterprise » qui, Benioff l’a admit depuis, n’a pas marché. Désormais la compagnie ne parle plus que de « the Internet of customers« . Mais un mot-clé reste toujours tout autant utilisé : « révolution »

Dans d’autres cas, la vision initiale peut aveugler. Ce phénomène fut fort bien exprimé par Bill Gates : « Le succès est un piètre enseignant, il séduit les gens intelligents en leur faisant penser qu’ils ne peuvent pas perdre. » Il est de nature que l’on préfère ses idées – même dans le cas d’expérience où « son » idée est plus due au hasard qu’à autre chose. L’effet est encore plus puissant lorsque l’idée en question a eu beaucoup de succès.

Avec sa Ford T, Henry Ford a révolutionné le monde de l’automobile. Mais obnubilé par son idée d’automobile bon marché, il a ignoré le changement suivant introduit par Alfred Sloan, PDG de General Motors. Conscient qu’il ne pouvait pas concurrencer Ford sur le prix, Sloan a en effet introduit des changements que les clients voulaient une fois que l’idée d’une voiture s’est démocratisée. Des voitures de différentes couleurs, l’apparition du prêt auto, et le concept de sortir un nouveau modèle tous les ans. Henry Ford, par contre, est resté focalisé sur des prix toujours plus bas, même si cela voulait dire un modèle unique disponible seulement en noir (c’était la couleur qui séchait le plus vite, ce qui accélérait le rendement des chaînes de production)

Bill Gates -et par extension Microsoft- a ironiquement été victime du phénomène qu’il a lui-même décrit. La compagnie, qui a commencé en vendant le langage de programmation BASIC pour ordinateurs personnels, a failli manquer le marché du système d’exploitation qu’IBM lui offrait, trop occupée à vouloir vendre son BASIC. Par la suite, Microsoft est devenu obnubilé par ses deux produits phare : Windows et Office. Dans les années 90, Gates a tué un concept de liseuse électronique parce que l’interface ne ressemblait pas à celle de Windows. La stratégie actuelle de Redmond est « Windows everywhere » (de la Xbox aux tablettes), que le système d’exploitation soit adapté ou pas. Même son de cloche avec Office. Bill Gates a récemment critiqué l’iPad pour son absence de support pour MS-Office – même si cela ne semble pas gêner le grand public. Et une publicité de Microsoft qui critique le Chromebook de Google note une fois de plus -vous l’aurez deviné- l’absence d’Office.

Attention, je ne parle pas de changement qu’il n’est facile de ne voir qu’après coup. Ford a pu juger très rapidement du succès de General Motors, et même s’apercevoir que de nombreux particuliers dépensaient de l’argent pour faire repeindre leur Ford d’une autre couleur. Quant à Microsoft, les critiques du concept de « Windows everywhere » ne datent pas d’hier.

La rançon du succès

Pour être tout à fait honnête, dés qu’un visionnaire rencontre la notoriété, toute erreur devient beaucoup plus visible. Si un visionnaire échoue plusieurs fois avant de trouver sa vision, on oubliera souvent ses échecs (évidemment, ils se sont produits avant qu’il ne soit célèbre). Au mieux on saluera sa persistance. Mais si un visionnaire échoue après qu’il ait eu du succès, chacun de ces échecs sera étalé dans la presse, avec son cortège de gens qui penseront que cette personne est has been.

Très peu de gens savent que l’éditeur de jeux vidéo Rovio a publié pas moins de 51 jeux avant de lancer Angry Birds (la compagnie était d’ailleurs proche du dépôt de bilan). Par contre, si désormais ils ne sortent ne serait-ce que 5 bides, tout le monde dira qu’ils sont terminés.

Conclusion

Avoir un talent est rare. Sa combinaison encore plus. Et de fait, beaucoup des visionnaires reconnus n’auront qu’une seule vision dans leur vie. Cela n’enlève toutefois rien à leur mérite. Des gens comme Henry Ford ou Bill Gates restent des gens brillants, et n’avoir « que » une vision est bien plus que 99,99% d’entre nous.

« Prédictions » 2014

1 janvier 2014

La tradition veut que les blogueurs donnent en chaque début d’année leurs prédictions. Et comme chaque année, plutôt que de vouloir prédire soit des banalités (« le marché du mobile va croître ») soit des choses qui ont toutes les chances de se révéler fausses, je préfère parler des challenges auxquels seront confrontés les géants du secteur (dans mon cas, l’informatique grand public)

Pour tous, le but pour 2014 est bien évidemment une histoire de croissance. Comment y arriver dépend cependant de la compagnie.

Apple

La firme à la pomme a eu une bonne année 2013. L’iPhone 5s s’est bien vendu, permettant à Apple de tenir le haut du pavé du marché des smartphones haut de gamme.

Combien de temps ce marché va durer face aux smartphones d’entrée de gamme ? C’est la toute la question. Chaque année il devient de plus en plus difficile de tenir le public en haleine avec un nouveau modèle. Et plus le temps passe, plus les smartphones d’entrée de gamme deviennent suffisamment bon. Le challenge d’Apple est donc d’alimenter le marché des smartphones haut de gamme et d’éviter -ou de repousser le plus possible- la baisse des prix comme c’est arrivé avec le PC/Mac.

Autre challenge : inverser le ralentissement du chiffre d’affaire de l’iPad. Si les ventes mêmes ont bien augmenté par rapport à 2012, le CA total n’a que faiblement augmenté.

Google

Le challenge du géant de Mountain View est, comme les années précédentes, d’éviter que l’écosystème Android n’explose. Car les problèmes ne manquent pas lorsqu’on distribue un système d’exploitation libre sur un grand nombre de smartphones et autres appareils variés.

Tout d’abord, Android souffre d’une forte fragmentation, à la fois en termes de type d’appareils mais également en termes de version d’Android utilisées. Peu de smartphones Android peuvent en effet mettre à jour le système d’exploitation du fait d’un processus compliqué. Cette double fragmentation a pour conséquence de fragiliser la sécurité du système d’exploitation et rend difficile le développement d’applications qui vont tourner sur le plus d’appareils possibles.

Côté constructeur, un phénomène inverse de consolidation se produit – et paradoxalement représente également un danger pour Google. Samsung est en effet de loin le plus important constructeur Android, devenant trop puissant au goût de Google – à tel point que le géant coréen pense lancer son propre système d’exploitation.

Pour contrer ces deux phénomènes, Google utilise des services et API propriétaires pour contrôler Android bien que ce dernier soit libre. Le succès de ses applications sur Android (Maps, Gmail, Hangout, etc.) permet à Google de forcer les constructeurs à respecter certaines normes s’ils veulent que ces applications soient disponibles sur leurs appareils. Qui plus est, Google fournit une API propriétaire qui simplifie et harmonise le développement sur Android. Mais là encore, cette API n’est disponible que sur les smartphones des constructeurs qui montrent patte blanche. Mais tout cela n’est pas forcément suffisant et diriger l’écosystème Android est un peu comme essayer de coordonner une équipe de chats. En d’autres termes, bon courage !

Autre challenge pour Google : rendre l’écosystème Android plus profitable. Android est peut-être le système mobile le plus installé, il règne surtout sur le marché d’entrée de gamme – un marché à faibles marges. iOS garde par contre une part disproportionnée des profits du marché, des ventes en ligne et de l’utilisation même des appareils mobiles.

Finalement, l’écosystème Android est toujours à la traîne en matière de brevets et continue d’être poursuivi en justice pour diverses violations de brevet.

Une bonne surprise pour Google en 2013 a été son Chromebook dont les ventes semblent avoir décollées selon une étude du NPD Group (encore que le marché analysé reste vague). Les Chromebooks sont également en tête de liste des ventes d’Amazon.com. Signe qui ne trompe pas : Microsoft a même lancé aux Etats-Unis des pubs critiquant le Chromebook. Un fait rarissime de la part de Redmond qui a pour habitude d’ignorer la concurrence Windows. Les parts de marché de Chromebook restent cependant faibles et Google devra transformer l’essai.

Microsoft

Même si sa tablette Surface 2 et son système d’exploitation mobile Windows Phone 8 se vendent mieux que leurs prédécesseurs, Redmond a encore beaucoup de chemin à faire sur le marché de l’informatique mobile. Pas facile de se forger une place face à iOS et Android qui occupent déjà le terrain. Et si la stratégie de vouloir utiliser Windows partout a des avantages (le noyau Windows équipe désormais Windows Phone comme la Xbox One), elle présente également ses inconvénients. La tablette Surface consomme plus de ressources que l’iPad, et vouloir utiliser le même système sur PC et tablettes représente un problème que personne n’a à ce jour réellement résolu.

Le challenge du prochain PDG de Microsoft sera donc d’alimenter la progression sur le marché mobile avant que Wall Street ne perde patience et ne décide de le débarquer – je doute en effet que le prochain PDG puisse durer autant de temps que son prédécesseur s’il n’affiche pas des résultats probants.

L’autre challenge est opérationnel. Redmond s’est en effet lancé dans une réorganisation pour abattre les fiefs et que toutes le divisions fonctionnent en concert (le fameux slogan « One Microsoft »). On ne réorganise cependant pas une compagnie de cette taille comme ça. Un des barons s’est fait éjecter, mais cela ne suffira pas. En plus de mener à bien la réorganisation, le futur PDG devra s’assurer que le rachat de Nokia se passe au mieux – un rachat de cette taille n’étant jamais trivial.

Facebook

La mode, c’est ce qui se démode. Et ce phénomène touche le réseau social de plein fouet. Les adolescents désertent en effet Facebook pour d’autres services tels qu’Instagram ou Snapchat. Difficile en effet de rester cool lorsque les grand parents des dits ados sont sur Facebook et veulent les friender.

Le challenge pour Mark Zuckerberg sera donc de rendre Facebook à nouveau cool, que ce soit en développant de nouveaux services ou en rachetant des nouveaux venus sans tuer la poule aux oeufs d’or après le rachat.

Samsung

Le géant Coréen a un challenge sur deux fronts. Tout d’abord face à Apple. Son smartphone haut de gamme, le Galaxy S4, a en effet eu des ventes décevantes face à l’iPhone 5s. Si Samsung reste le poids lourd parmi les constructeurs Android, ses résultats pour 2013 ont déçu les investisseurs. Le challenge sera de se rattraper pour 2014.

Autre challenge : Samsung semble vouloir s’affranchir de Google le plus possible. Sans surprise, le géant américain fera tout pour l’en empêcher.

Blackberry

Le challenge pour Blackberry en 2014 à ce point est simplement de survivre. Et le fait que la compagnie canadienne soit publique n’aide pas. Ses (piètres) résultats trimestriels ne donnent pas confiance aux clients, ce qui plombe les ventes, ce qui entraîne d’autres piètres résultats trimestriels, renforçant le cercle vicieux. Dernièrement je n’ai vu que des entreprises qui basculaient de BlackBerry à d’autres smartphones (principalement l’iPhone), jamais l’inverse. Que peut faire BlackBerry à part se faire racheter ? A ce point je ne vois pas grande issue de secours.

Cela dit, bonne année 2014 à tous !