Quand ne pas avoir le sens des affaires est un atout

L’une des choses qui m’a le plus surpris en ayant coécrit un livre sur l’histoire de l’informatique est le nombre de prédictions complètement erronées que les experts ont émis au cours des décennies.

En quoi cela a-t-il un rapport avec le titre de cet article ? En quelques lignes, nous sommes tous exécrables à faire des prédictions – et donc de savoir si une idée va révolutionner le monde ou être un pétard mouillé. Par conséquent, la plupart des géants technologiques actuels sont partis d’idées qui semblaient ridicules à l’époque. Tellement ridicules que les gens qui avaient du bon sens les ont ignorées, laissant la place à ceux qui n’avaient pas le sens des affaires.

1. Nous sommes tous mauvais à faire des prédictions

On parle beaucoup de « visionnaires », mais il faut se rendre à l’évidence : nous sommes tous exécrables lorsqu’il s’agit de faire des prédictions – surtout lorsqu’il s’agit de prédictions technologiques à long terme. Certains arrivent parfois à voir juste sur quelques points, mais il s’agit souvent plus d’un coup de chance (souvent motivé par ce qu’ils désirent voir venir) que d’une véritable vision.

L’une des raisons est qu’un produit est constitué d’une multitude de « couches », et que chaque couche se développe à son rythme sans avoir aucune idée de la direction prise par les autres couches.

Prenons l’exemple de l’iPhone. Ce smartphone se base sur plusieurs technologies comme l’écran tactile ou l’accéléromètre. Il a fallu attendre qu’elles deviennent suffisamment bon marché, fiables et de petite taille pour être utilisées par un smartphone. Mais elles se sont développées sans avoir aucune idée de la manière dont elles seraient utilisées. Tout comme le processeur ARM qui équipe tous les smartphones – il avait été conçu dans les années 80 pour équiper des ordinateurs de bureau. Il a fallu que quelques personnes pensent à combiner ces technologies d’une certaine manière pour en faire l’iPhone.

De la même manière, Apple n’avait aucune idée de la manière dont l’iPhone serait utilisé et quel type d’applications tierces seraient développées sur cette plateforme.

Notre monde est trop complexe pour pouvoir imaginer toutes les possibilités d’utilisation. C’est la raison pour laquelle la plupart des inventions ne sont pas utilisées de la manière originellement pensées. Le gramophone avait été imaginé comme moyen de remplacer le courrier papier (l’idée étant de permettre aux utilisateurs d’enregistrer leur message sous forme de disque). Le téléphone avait été imaginé pour que les gens aisés puissent appeler leurs domestiques au sous-sol sans avoir à quitter leur chambre. Et si dans les années 70 il avait fallu parier sur la technologie qui allait révolutionner les communications, les gens auraient misé sur la radio CB et non pas les ordinateurs personnels (qui à l’époque n’étaient même pas en réseau !)

2. Les idées révolutionnaires semblaient idiotes à l’époque

Une des implications est que quasiment tous les géants actuels de l’informatique ont démarré à base d’une idée qui à l’époque semblait sans avenir voire complètement idiote : Microsoft, Apple, Google, Facebook. Microsoft a par exemple commencé en 1975 par vendre son BASIC de $30 à $60 par copie pour l’Altair 8800, sur un marché ridiculement petit et à l’avenir incertain. Beaucoup d’argent pour deux jeunes gens, mais pas assez pour intéresser une compagnie déjà établie.

Si les idées avaient un tant soi peu de sens, les géants existants se les seraient accaparés. C’est ce qui est arrivé au marché des tous premiers ordinateurs dans les années 40. La taille des budgets débloqués par l’armée américaine pour se doter d’ordinateurs a mis en appétit les géants de l’époque tels qu’IBM ou Honeywell, ne laissant aucune chance aux startups de l’époque.

3. Cela élimine les personnes sensées, laissant la place aux ignorants

Mais dans beaucoup de cas, les idées révolutionnaires semblent à leur naissance sans avenir – justement parce que personne n’aurait pu prédire comment elles évolueraient. Par conséquent, n’importe quelle personne qui a un tant soi peu le sens des affaires les ignorera. Et de telles idées qui naissent au sein d’une compagnie au-delà d’une certaine taille mourront ou migreront vers des compagnies de plus petites tailles. C’est ce qui est arrivé à de nombreuses idées crées au sein du Xerox PARC. Ce fameux parc de recherche a été le berceau de l’interface graphique moderne ou d’Ethernet, mais Xerox n’a pas su capitaliser sur ces technologies car elles n’avaient pas grand sens pour un constructeur de photocopieuses.

Tout le monde impliqué dans les futurs géants de l’informatique n’étaient pourtant pas dépourvu de sens des affaire, que ce soit les capital risqueurs qui ont investit dans Apple et autre Google, ou quelqu’un comme Bill Gates qui a toujours eu un sens aigu des affaires.

Mais les capital risqueurs savent que lorsqu’ils misent sur 10 compagnies, la moitié d’entre elles vont déposer le bilan et que s’ils sont chanceux une seule sur les 10 va vraiment rapporter gros. En d’autres termes, ils savent que malgré être des professionnels qui interviewent des dizaines de compagnies, ils ont 1 chance sur 10 de miser sur un futur géant (au mieux !). Quant à Bill Gates, je n’ai pas réussi à trouver à quand son fameux mot d’ordre « un ordinateur sur chaque bureau et dans chaque foyer » date (1980 ?). Je ne suis pas sûr qu’il ait prévu l’explosion des ordinateurs dés 1975. Après tout, il est retourné faire un semestre à Harvard après avoir cofondé Microsoft.

L’exemple de Google

Paradoxalement, c’est parce que Larry Page et Sergey Brin n’avaient pas le sens des affaires qu’ils ont réussi à créer un géant de l’informatique. Tout aussi paradoxalement, c’est parce que la concurrence avait le sens des affaires qu’ils ont échoué là où Google a réussi.

Larry Page et Sergey Brin étaient tout sauf des entrepreneurs. Initialement réticent à créer une compagnie, ils voulaient terminer leur thèse et rester dans le milieu universitaire. Ils ont tenté de licencier leur technologie à tous les moteurs de recherche de l’époque : Yahoo, Excite, InfoSeek, etc. Tous leur ont répondu par la négative. Le PDG d’Excite de l’époque, George Bell, a même trouvé que la technologie de Page et Brin était trop bonne, expliquant qu’il voulait qu’Excite soit « 80% aussi bon que les autres moteurs de recherche. » Pourquoi ? Parce que si les utilisateurs trouvaient tout de suite les bons sites ils ne resteraient pas sur Excite. Or la meilleure manière de gagner de l’argent à l’époque était de garder les utilisateurs le plus longtemps sur son site afin d’augmenter ses recettes publicitaires. Bell était cependant tout sauf incompétent. Mais il était difficile de prévoir à l’époque la manière dont les moteurs de recherche finiraient par faire de l’argent.

Google a dû son modèle économique grâce à Bill Gross, un entrepreneur qui a le sens des affaire et avait déjà fait fortune en créant et vendant des compagnies. Gross a inventé l’ancêtre des liens sponsorisés. Il a en effet eu l’idée géniale de reconnaître qu’un lien vers un site Web était quelque chose qui pouvait se monnayer, et que le prix n’était pas fixe, contrairement aux publicités de l’époque. Sa compagnie, Goto.com, a de ce fait été très rapidement profitable, même si elle ne proposait que des liens sponsorisés.

Au contraire, Google a galéré pendant quelques années avant de trouver son business model. Mais lorsque Google a copié et amélioré le concept de Goto.com, il offrait non seulement des liens sponsorisés mais également un moteur de recherche bien plus performant que la concurrence. En d’autres termes, les internautes visitaient Google même lorsqu’ils ne cherchaient pas à acheter quelque chose. De son côté, Goto.com  tirait une majorité de son chiffre d’affaire par le biais de sites partenaires. Affaire lucrative, mais qui a limité sa marge de manoeuvre. Il était en effet difficile de se focaliser sur le site Web lorsque la gros des revenus provient de sites tiers partenaires.

Ironiquement, Larry Page et Sergey Brin voulaient vendre leur technologie et ont fini par créer un géant de l’informatique. Bill Gross, quant à lui, voulait créer un géant de l’informatique mais a fini par vendre sa société.

Penser d’abord aux utilisateurs puis au business model semble peut-être une évidence après coup. Mais il ne fait pas oublier que cette philosophie a été suivie par la plupart des dotcoms dans les années 90, et que très peu d’entre elles ont survécu à l’éclatement de la bulle Internet.

Le facteur chance

Le fait que tant de personnes aient réussi parce qu’elles n’avaient pas le sens des affaires peut cependant être trompeur.

Si la plupart des idées révolutionnaires semblait saugrenues à leur début, 99,99% des idées saugrenues sont vraiment saugrenues. Il est facile de penser à Google, Facebook ou Apple, mais cela serait oublier la myriade de startup qui ont fait faillite parce que leurs idées sont tout simplement sans avenir. Parfois le management n’était pas à la hauteur. Parfois le timing a été mauvais. Mais parfois l’idée était tout simplement mauvaise.

Trouver et développer une idée révolutionnaire pourrait être comparé à essayer d’atteindre une cible noyée au milieu d’une myriade de fausses cibles qui semblent bien plus attrayantes. Etre aveugle a l’avantage de ne pas être décontenancé par ces fausses cibles, même si les chances de réussite restent faibles.

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5 commentaires sur “Quand ne pas avoir le sens des affaires est un atout”

  1. alefebvre Says:

    Je crois qu’il s’agit d’un des meilleurs textes que tu ai rédigé, tout simplement. Chapeau, j’adore et je ne devrais pas être le seul !

  2. Entrepreneur Says:

    Bonjour,
    J’ai lu l’article sur la sagesse collective à la suite et j’y retrouve des idées complémentaires à celui-ci : question de « chance », d’autres parleraient de timing : se trouver au bon endroit, au bon moment.

    Beaucoup d’entrepreneurs, d’inventeurs doivent vivre des moments atroces, lorsque l’idée qu’ils avaient eu à un moment donné, et qui s’est soldée par un échec, rencontre enfin le succès, portée par un autre.


  3. Super article!
    Le titre est très intrigant et le contenu est riche.
    Il y a quelques phrases qui sont très bien comme:

    « Ironiquement, Larry Page et Sergey Brin voulaient vendre leur technologie et ont fini par créer un géant de l’informatique. Bill Gross, quant à lui, voulait créer un géant de l’informatique mais a fini par vendre sa société.

    Penser d’abord aux utilisateurs puis au business model semble peut-être une évidence après coup. Mais il ne fait pas oublier que cette philosophie a été suivie par la plupart des dotcoms dans les années 90, et que très peu d’entres-elles ont survécu à l’éclatement de la bulle Internet. »

    Je trouve cette analyse pertinente, encore que j’aurais aimé voir en plus des exemples de business et d’applications récentes qui sont délirantes (en terme d’idée et de valorisation) pour mettre dans un contexte moderne😉

    C’est vrai que les predictions sont souvent plus ridicules qu’autre chose et les visionnaires sont extrèmement rarent, et avant d’avoir raison sont appelés « fou et/ou stupide ».
    Cette fameuse « vision » est utilisée à toutes les sauces, ce qui rend la chose encore plus grotesque sachant que la plupart du temps les grands qui réussissent ont parfois l’honnêteté d’avouer:

    « Avant que je gagnais je me disais que je suis génial et que j’ai raison, et quand je perdais j’avais pas de chance…
    Alors qu’en réalité après coup je regarde l’histoire et je comprends que quand je gagnais j’étais juste chanceux et quand je perdais c’est parce que j’étais mauvais! » (Chris Sacca)

    • lpoulain Says:

      Trouver des exemples récents de géants aux idées délirantes est difficile car il faut le temps qu’ils deviennent des géants. Mais on peut citer Facebook (qui n’a commencé que comme trombinoscope, à une époque où MySpace occupait déjà le terrain) ou Twitter (créer un marché en permettant aux gens de publier des messages de 140 caractères?????)

      Comme idée délirante vraiment récente (qui doit encore prouver qu’elle est valide), je dirais créer un site Web où les internautes peuvent blacklister les compagnies qu’ils veulent😉


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