Archive pour janvier 2013

ARM pourrait-il menacer les serveurs?

21 janvier 2013

L’informatique mobile est ce qu’on appelle une technologie disruptive dans la mesure où elle offre moins de performance que ce qui existe déjà. Même si les tablettes contiennent des processeurs de plus en plus puissants, elles restent bien moins puissantes que les PC.

Boosté par ses processeurs à faible consommation, ARM équipe désormais quasiment tous les smartphones et tablettes du marché – au grand dam d’Intel. L’écosystème mobile – ARM en premier – pourra-t-il s’étendre à d’autres marchés ? Après tout, le PC a commencé comme ordinateur de bureau avant de devenir un ordinateur portable puis concurrencer les serveurs Unix.

Avant de remplacer les portables PC et PC de bureau, les tablettes devront surmonter de gros challenges. En particulier, surmonter la déconnexion entre leur interface utilisateur actuelle (tactile et peu précise) et une interface clavier/souris (précise) sur un grand écran. Il existe plusieurs solutions pour résoudre le problème. Microsoft propose une housse/clavier avec sa tablette Surface. On peut également imaginer à terme un moniteur tactile incliné sur lequel on travaille directement dessus.

Un domaine qui semble encore plus inatteignable pour les tablettes est le marché des serveurs d’entreprise. On imagine mal un rack d’iPad en salle machine faisant tourner un site Web. Mais il faut se rappeler que personne en 1975 ne pensait que les ordinateurs personnels concurrenceraient un jour les serveurs. Bien évidemment, les premiers PC utilisés comme serveurs n’avaient pas grand chose à voir avec les premiers ordinateurs individuels que l’on montait soi-même, fer à souder à la main.

Si les tablettes en tant que telles ne sont pas conçues pour être utilisées comme serveurs, leur écosystème le pourrait. Que ce soit les entreprises qui dominent le marché de l’informatique mobile (comme Samsung) comme la philosophie : la notion d’App Store, de gestion par interface tactile ou un système plus opaque que Windows ou Linux. Et bien évidemment les processeurs ARM. L’énergie est en effet un facteur de plus en plus important pour les serveurs, un domaine où les processeurs ARM brillent. Les fermes de serveurs dégagent une quantité d’énergie considérable, nécessitant d’énormes moyens pour les refroidir. Plusieurs constructeurs comme Samsung, HP ou Dell travailleraient sur des serveurs à base d’ARM. Samsung construisant ses propres processeurs ARM ainsi que ses propres smartphones, il est naturel que le géant coréen soit intéressé pour s’attaquer au marché des serveurs. Le manque de logiciel reste un frein, mais on peut imaginer une adaptation rapide des principaux logiciels libres si le besoin se fait sentir.

Une compagnie comme Google pourrait être également un pionnier en la matière. Le géant de la recherche en ligne utilise en effet des centaines de milliers de PC grandement customisés. Fait opportun, Google n’utilise pas forcément les processeurs les plus puissants. Ce qui compte avant tout est le rapport puissance / énergie dégagée. Si un jour un ordinateur customisé à base d’ARM a un meilleur rapport que ses serveurs actuels, Google pourrait bien faire la transition – après tout, il contrôle complètement les logiciels qui tournent dessus.

Intel contre-attaque

Le plus gros obstacle pour ARM reste cependant Intel. Certes, ses processeurs ne sont pas aussi économes en énergie. Mais le marché du PC est capital pour Intel. Lorsqu’ils sont menacés par une technologie disruptive, les géants établis sont parfois tentés de « fuir » vers des marchés plus haut de gamme, offrant des marges plus juteuses. Mais Intel n’a pas ce luxe. S’il n’arrive pas à capturer le marché du smartphone ou contrer l’iPad, il lui reste les PC. Mais s’il perd des parts de marché du PC, il n’a nulle part où aller. Le marché des supercalculateurs est trop petit, et Intel a besoin de grosses économies d’échelles.

Or rien n’est plus dangereux qu’une compagnie le dos au mur. Intel travaille en effet d’arrache pied à optimiser ses processeurs, et si la compagnie sent que son avenir est en jeu dépensera sans compter.

Les processeurs Intel ont un handicap face aux processeurs ARM : ils doivent préserver la compatibilité x86, ce qui a un coût. Par exemple, les processeurs Intel modernes contiennent deux processeurs arithmétiques : celui historique introduit en 1980 (le x87, qui était à l’époque un processeur séparé), et un plus récent et plus efficace, introduit avec le Pentium 3 en 1999 (le SSE). Intel peut par contre essayer de compenser par d’autres techniques, comme arriver à diminuer la taille des processeurs. Après tout, le géant de l’électronique peut investir des milliards en R&D.

Intel a récemment pu savourer une mini-victoire avec le bide de Windows RT. Surface RT n’a en effet pas eu les ventes escomptées, et les principaux constructeurs de PC ne se pressent pas pour sortir des tablettes Windows à base d’ARM. La semaine dernière, Windows RT était quasiment absent au Consumer Electronics Show de Las Vegas – alors que de nombreuses tablettes Windows 8 Pro étaient présentées. Pour la seconde fois de son histoire, Microsoft a porté Windows sur d’autres processeurs que ceux d’Intel (les premières versions de Windows NT dans les années 90 étaient également disponibles sur DEC Alpha et sur MIPS). Et encore une fois, le public a plébiscité la compatibilité x86 quand il s’agit de Windows.

Au contraire, Intel compte mener la charge sur les PC tactiles. Détenteur de l’appellation Ultrabook, Intel exige désormais que tout PC désirant cette appellation possède un écran tactile. L’écosystème PC est en marche pour tenter de contrer l’écosystème mobile.

Prédictions 2013

1 janvier 2013

Comme chaque début d’année, les bloggeurs se lancent dans l’exercice de donner des prédictions.

A mon habitude, je commencerais par paraphraser Rabelais : « Cette année, les compagnies dans le rouge gagneront bien peu d’argent, celles qui se feront racheter cesseront d’exister et celles qui rachèteront deviendront plus grosses. Des produits deviendront obsolètes du fait des années passées. Les compagnies en pleine croissance se porteront mieux que celles en décroissance. » suivie par ma prédiction favorite : « la grande majorité des prédictions s’avèreront fausses. »

Plus sérieusement, au lieu de donner des prédictions qui relèvent plus du coup poker que d’une véritable vision, je donnerais des tendances et challenges.

Microsoft

Microsoft n’a pas eu une très bonne année 2012, la compagnie n’ayant pas réussi à faire son grand comeback. Selon le New York Times Les ventes de Windows 8 seraient décevantes, et selon ComputerWorld son utilisation en ligne serait plus faible que celle de Vista (pour une même période après leurs sorties respectives). Pareil pour les ventes de Surface RT – Steve Ballmer a même reconnu des ventes « modestes », c’est tout dire. La bonne nouvelle vient de Windows Phone 8 dont les ventes sont encourageantes, même si elles sont encore insuffisantes pour sérieusement concurrencer Android et l’iPhone.

Le challenge pour Microsoft sera bien évidemment de booster les ventes de WP8, et de combler le gouffre en termes d’applications. Pas que WP8 n’ait pas une logithèque importante, mais plusieurs applications des plus connues (telles qu’Instagram) ne sont pas disponibles sur cette plateforme. Le fait que WP8 n’ait pas la dernière application du moment est un gros handicap – quelque chose que MacOS et Linux savent fort bien sur le marché du PC.

Sur le marché des tablettes, le challenge sera (surprise surprise) d’inverser la tendance. La question est : comment ? Microsoft compte vendre Surface RT dans d’autres magasins que ses propres magasins, mais est-ce que ca sera suffisant ? La tablette Surface Pro à base de processeur Intel n’a que peu de chance de changer grand chose. Comme je l’avais prédit, elle sera aux alentours de $1000 ($900 pour le modèle de base, plus $120 pour un clavier). A ce prix-là, elle sera plus un concurrent des ultrabooks que de l’iPad.

Le challenge de Redmond concernant Windows 8 ne sera pas d’augmenter le volume de ventes officielles (quasiment tout nouveau PC est désormais vendu avec Windows 8) mais son utilisation réelle ainsi que la perception auprès du public. Les entreprises « achètent » peut-être Windows 8 dans leur contrat de maintenance avec Microsoft, mais elles ont déjà indiqué qu’elles ne sont pas pressées de migrer, venant tout juste de passer à Windows 7. Pareil pour les particuliers qui ont Windows 8 Pro et qui ont la possibilité d’installer Windows 7 à la place. Il faut également se rappeler que Windows Vista s’est bien vendu, ce qui ne l’a pas empêché d’être une débâcle médiatique. Mais le challenge sera différent selon les raisons réelles des ventes décevantes actuelles de Windows 8 :

  • Une des raisons invoquée est le fait que ce dernier demande un réapprentissage, ce que les utilisateurs de PC ne veulent plus. Ils sont en effet habitués à l’interface de Windows depuis 1995. La solution ici est de modifier l’interface (comme Redmond l’a fait avec Vista), comme par exemple réintroduire le bouton « démarrer » auquel les utilisateurs sont habitués depuis plus de 15 ans.
  • Une autre raison invoquée est que les utilisateurs renouvellent de moins en moins souvent leur PC, préférant au contraire acheter une tablette pour noël. Si tel est le cas, le challenge sera beaucoup plus difficile pour Microsoft – et pour l’industrie du PC en général.

Je n’irai cependant pas à dire que le scénario catastrophe est en train d’arriver pour Microsoft comme Business Insider le prétend. La firme de Bill Gates reste très bien implantée en entreprise et aucun concurrent d’Office, que ce soit Open Office ou Google Docs, n’a réussi à ne serait-ce qu’édenter le monopole de Redmond.

Le fait que Microsoft n’ait pas réussi un comeback relance les prédictions du départ de Steve Ballmer. Mais cela fait plusieurs années que l’on « prédit » son départ « cette année ». Forcément quelqu’un aura raison un jour, sans pour autant que sa « prédiction » relève d’un avis éclairé. Même une horloge en panne donne la bonne heure deux fois par jour. La position de Steve Ballmer sera solide tant qu’il aura les faveurs de Bill Gates qui est la véritable éminence grise de Microsoft. Or Ballmer n’a fait qu’appliquer la stratégie de Gates. Il a impliqué ce dernier pour déterminer quel type de tablette produire. Il l’a également consulté avant de décider du départ de Stephen Sinofsky.

Google

Le géant de la recherche en ligne est en bonne position sur le marché du mobile, Android jouissant de bonnes parts de marché. Mais le portrait n’est pas idyllique. Pour l’instant, Microsoft et Apple se font plus d’argent avec Android que Google du fait de nombreuses poursuites en justice pour violation de brevets. Google a un retard à combler en la matière. Et il doit toujours lutter contre une fragmentation de l’écosystème Android.

De même, Google reste à la traîne pour les appareils au-delà des smartphones. Apple continue de régner sur les tablettes, et le Chrome Notebook pour l’instant a fait un bide. L’avenir est plus radieux pour les tablettes Android qui commencent à se développer. Pour ce qui est du Chrome Notebook, le challenge de Google sera d’expliquer l’intérêt d’un tel appareil, surtout face à la concurrence de l’iPad.

Apple

Le principal adversaire de la firme à la pomme n’est ni Google ni Microsoft mais la commoditisation de l’industrie. En d’autres termes, comment continuellement innover pour convaincre le consommateur d’acheter presque aveuglément ses produits ?

Prenez l’exemple de l’iPod. Les premières versions étaient nettement meilleures que la concurrence, ce qui a permit à Apple de conquérir le marché des baladeurs MP3. Mais au bout d’un moment, la firme à la pomme n’a pas réussi à trouver des fonctionnalités qui allaient exciter les foules. Dix ans après son lancement, les recettes de l’iPod sont en chute libre.

Le salut est venu par d’autres produits. Sous l’égide de Steve Jobs, Apple a créé l’iPhone puis l’iPad. Mais ces deux produits sont soumis au même phénomène. Les derniers iPhones n’ont pas créé la sensation qu’ont su créer les premiers modèles. Il devient en effet de plus en plus difficile de trouver des améliorations radicales. Résultat : la différence entre un iPhone et un smartphone Android, si elle existe toujours, s’atténue avec le temps. Par conséquent, il est de plus en plus difficile de justifier le prix exorbitant de l’iPhone.

Le challenge de Tim Cook sera donc non seulement d’améliorer de manière significative l’iPad et surtout l’iPhone, mais de sortir un nouveau type de produit. Un Mac sous iOS véritablement prévu pour une interface tactile ? La fameuse (et hypothétique) Apple TV ? Qu’importe, du moment que cela enthousiasme les foules. Personnellement, je doute qu’Apple y arrive sans Steve Jobs, mais on ne sait jamais.

RIM

Le constructeur est dans une sale passe. Le fait est que le marché grand public est le marché qui décide tout, or RIM a toujours été orienté professionnel.

Signe des temps, le BlackBerry vient de perdre le leadership des ventes de smartphone en entreprise face à iOS et Android. Et rien n’indique une inversion de tendance. Je ne vois pas comment la dernière mouture de son système d’exploitation, BlackBerry OS 10, va changer quoi que ce soit.

A moins d’un miracle, RIM va finir soit en faillite et/ou par se faire racheter (probablement plus pour ses brevets que pour autre chose)

Nokia

Nokia est en meilleure position que RIM sans pourtant que son avenir soit radieux. Si Windows Phone 8 a des ventes encourageantes, WP8 n’a pas été la révélation de l’année – quelque chose que Nokia aurait bien besoin étant donné qu’il continue de perdre de l’argent (le dernier trimestre 2012 inversera-il la tendance ?). Mais même si les ventes de WP8 décollent le constructeur finlandais ne sera pas sorti de l’auberge, car il n’est plus le seul constructeur de smartphones Windows. Certains téléphones de HTC sont en effet semblables à s’y méprendre à ceux de Nokia. Un coup dur pour l’aspect différentiateur.

Qui plus est, la rumeur prétend que Microsoft lancerait son propre smartphone, se trouvant en concurrence directe avec son propre partenaire.

Plus généralement

Outre une lutte quotidienne pour élargir ses parts de marché ou les conserver (lorsqu’elle est le leader), beaucoup d’entreprises sont affectées par la commoditisation. Si demain tous les constructeurs proposent des smartphones équivalent au sein d’une même gamme (écran large, entrée de gamme, etc.), il sera de plus en plus difficile pour les constructeurs de se différentier (comme c’est devenu le cas pour les PC)

Pour le reste, il est très difficile de prévoir ce qui va se passer – c’est pour cette raison que je ne m’aventure que très peu à faire des prédictions. On ne connait pas ce que préparent les différentes compagnies. Et même quand on le sait, il n’est pas toujours facile de prévoir à l’avance si un produit ou un service va marcher ou faire un bide. Si tel était le cas, les compagnies sortiraient toujours des produits à succès.

Les rachats de compagnies sont encore plus difficiles à prévoir. On imagine des rachats qui ont du sens, mais le nombre de combinaisons est important, et le timing imprévisible. La compagnie X va-t-elle racheter la compagnie Y cette année ou l’année prochaine ?

Quoi qu’il en soit, bonne année 2013 à tous !