Archive pour novembre 2012

Le rasoir et la lame

26 novembre 2012

En business, on parle parfois du modèle dit du rasoir et de la lame. Cette analogie provient de la compagnie Gillette qui, si elle n’a pas inventé le modèle, a été la première à vendre des rasoirs à prix coûtant et de se faire ses marges sur les lames.

En informatique, ce modèle existe depuis un certain temps. Dés 1983, Nintendo a utilisé ce modèle avec sa première console de jeu. Contrairement à ses pairs, la console Nintendo était vendue à prix coûtant. Mais, protégée par une bardée de brevets, il était légalement impossible de publier des jeux sans avoir à payer Nintendo, qui touchait donc sur chaque jeu vendu sur ses consoles (avec comme prétexte un « sceau de qualité »)

Les fabricants d’imprimante ont désormais tous adopté ce modèle. Les imprimantes sont désormais peu chères, mais les cartouches d’encre sont hors de prix. A tel point que certains pensent que HP, Epson et autres Canon sont plus des vendeurs de cartouches d’encre que des fabricants d’imprimante.

Avec le concept d’achat à l’intérieur d’un jeu comme on trouve sur Facebook ou sur smartphone, de plus en plus de jeux se sont convertis au modèle du rasoir et de la lame. Sur iPhone ou iPad, beaucoup de jeux sont peu chers voire gratuits, mais poussent à des achats pour avancer plus vite. Zynga, spécialiste des jeux sur Facebook, propose tous ses jeux gratuitement, mais met la pression aux utilisateurs pour passer à la caisse afin d’accélérer le déroulement du jeu. Son fondateur, Marc Pincus, est d’ailleurs très fier des analyses psychologiques poussées qu’a effectuée la compagnie en la matière (on imagine pour soutirer le plus d’argent aux joueurs). Là encore, certains pensent que la spécialité de Zynga n’est pas les jeux vidéo mais la psychologie.

Amazon.com vend ses tablettes à pertes dans l’espoir de capturer le marché d’achats numériques. Et Google livre son système d’exploitation mobile Android gratuitement dans l’espoir de rester le moteur de recherche par défaut sur smartphones et tablettes.

Apple reste une exception notable. Même si la firme à la pomme touche 30% sur la musique et les applications vendues sur son magasin en ligne, les revenus de ce dernier ne représentent pas le gros de ses ventes ou de ses profits. Et l’iPod, l’iPhone ou l’iPad sont tout sauf vendus à prix coûtant. La raison est sans doute que Steve Jobs a toujours été intéressé par le produit physique même (il était très visuel) et jamais par des services Internet.

En dehors de l’informatique, ce modèle est utilisé par de nombreuses industries. Les fabricants de brosses à dent électriques, d’aspirateurs ou de voitures se font beaucoup de marges sur respectivement les brosses de rechange, les sacs d’aspirateurs et les services / pièces détachées.

Une mauvaise chose pour les consommateurs

Lorsqu’une compagnie bascule vers un business modèle plus profitable tout en gardant la même clientèle, cela veut dire qu’elle arrive à soutirer plus d’argent à ses clients. Les consommateurs ne sont pas dupes, mais il y a peu de chance que le problème ne cesse.

Car le modèle du rasoir et de la lame utilise une faille du raisonnement humain : nous sommes réticents à mettre la main au porte-monnaie pour des sommes trop importantes d’un coup, mais nous sommes très mauvais quand il s’agit de faire le total de plusieurs petites dépenses espacées dans le temps.

Lorsqu’un marché est dominé par le modèle rasoir / lame, même si une compagnie décide d’inverser le modèle il est très difficile d’attirer des clients. Ces derniers ne voudront pas payer plus d’entrée de jeu, même s’ils savent qu’ils vont économiser à terme. Cela arrive cependant parfois, comme l’ont prouvé les aspirateurs sans sac.

Modèle fermé

Le modèle de rasoir et de lame nécessite souvent un système fermé pour forcer le consommateur à acheter la lame. Nintendo a verrouillé sa NES à coup de brevets. Les voitures modernes vous disent quel type de service doit être effectué et vont vous narguer jusqu’à ce que vous ayez conduit la voiture au garage. Et il est très difficile pour un particulier de désactiver l’alerte, même s’il a fait la vidange lui-même. Sur le marché des imprimantes, de plus en plus de cartouches d’encre contiennent des puces qui permettent à l’imprimante de détecter les contrefaçons ou les cartouches rechargées.

La technologie peut par contre aider à déverrouiller certains systèmes fermés. Par exemple, l’arrivée des imprimantes 3D risque d’avoir un très gros impact sur le marché des pièces détachées. Si l’on peut construire soi-même une pièce détachée en plastique plutôt que de l’acheter à un prix exorbitant, cela pourrait affecter de nombreuses industries. Pour ne donner qu’un exemple, le brevet des briques de lego a expiré depuis longtemps.

On peut dors et déjà prédire qu’un type de fichier que l’on trouvera sur Pirate Bay et compagnie -et qui sera activement pourchassé par les autorités- sera des plans de pièces détachées diverses. Le conflit a d’ailleurs déjà commencé. Un passionné du jeu de plateau Warhammer, Thomas Valenty, a en effet créé ses propres figurines avec son imprimante 3D et a posté les plans sur un site dédié. Les avocats de Game Workshop (l’éditeur de Warhammer) sont rapidement passés à l’action. Mais il est à parier que les émules de Valenty seront plus prudents, et que des sites pirates de plans 3D verront le jour.

Entre les imprimantes 3D et des kits d’électronique tels qu’Arduino, il sera intéressant de voir ce que les particuliers pourront construire d’eux-mêmes avec le temps. Des cartouches d’encre ? Un kit pour « jailbreaker » leur imprimante ? Autre chose ?

Les cadres dirigeants controversés

10 novembre 2012

Apple vient d’annoncer le départ prochain de Scott Forstall, vice-président de la division iOS, qui produit le système d’exploitation de l’iPhone et de l’iPad.

Si Forstall est controversé, il est intéressant de noter qu’il a un équivalent au sein de Microsoft en la personne de Steven Sinofsky, président de la division Windows.

Si les anecdotes présentées ci-dessous sont bien évidemment niées par les compagnies concernées, je me base sur de nombreuses publications telles que Business Week, GigaOM (Scott Forstall), CNET (1, 2), Business Insider, AllThingsD (Sinofsky) NY Mag ou Business Insider (Marissa Mayer)

Deux cadres brillants mais controversés

Forstall comme Sinofsky ont beaucoup de points en commun. Ils ont tous deux rejoint respectivement Steve Jobs (chez NeXT puis Apple) et Bill Gates immédiatement après l’université, et ont tissé d’étroits liens avec les deux célèbres cofondateurs.

Ils sont de même reconnus pour être brillants – même par leurs détracteurs – ce qui leur a valu de diriger les divisions les plus importantes de leur compagnie. Scott a dirigé le groupe qui a créé l’interface « Aqua » de MacOS X, puis a été en charge d’iOS qui équipe les iPhone et les iPad – autrement dit les produits les plus importants pour Apple à l’heure actuelle. Sinofsky, quant à lui, a longtemps dirigé la division Office, puis la division Windows (autrement dit, les deux vaches à lait de Microsoft) où il s’est affairé à lancer Windows 7, faisant ainsi oublier le désastre médiatique causé par Windows Vista.

Tous deux sont également connus pour diriger leur division d’une main de fer. Ils ont de même la réputation d’être ambitieux, avec comme objectif de devenir PDG de leur compagnie – et ils sont d’ailleurs dans la ligne de succession (était dans le cas de Forstall)

Leur ambition a par contre un coût par rapport aux autres divisions. En étendant leur pouvoir ils ont contribué au départ de plusieurs autres cadres dirigeants importants. Tony Fadell, le père de l’iPod, serait parti en grande partie à cause de conflits répétés avec Forstall. Ce dernier contrôlant iOS, il a une influence sur l’iPod Touch (qui se base sur iOS) dont il n’a apparemment pas hésité à utiliser. Jony Ive (le designer d’Apple) ou Bob Mansfeld (VP de la division matériel) éviteraient des réunions avec Forstall si Tim Cook n’est pas également dans la pièce.

Sinofsky, de son côté, a réussi à faire dérailler certains projets qui était en concurrence avec sa division. Comme un projet de synchronisation de fichiers que Sinofsky a fait remplacer par SkyDrive. Ou la tablette Courier, remplacée par Surface et Windows 8 / RT. A noter que les projets malheureux étaient sponsorisés par des pointures chez Microsoft. Le premier par Ray Ozzie, le père de Lotus Notes, débauché par Bill Gates lui-même – Ozzie a d’ailleurs remplacé Gates en tant que Chief Software Architect en 2006. La tablette Courier, quant à elle, était un projet de J Allard, le patron de la division Xbox. Allard a été l’une des deux personnes avec Sinofsky qui a convaincu Bill Gates de l’importance d’Internet en 1995. Coïncidence ou pas, Ozzie et Allard ont quitté Microsoft peu de temps après que leur projet ait été tué.

Un autre exemple de cadre dirigeant avec un profil similaire est Marissa Mayer, ancienne vice-présidente star chez Google et désormais PDG de Yahoo. Marissa est connue pour être brillante et a rejoint Google juste après l’université. Elle a contribué au moteur de recherche ainsi qu’à plusieurs services de la compagnie (Gmail, Google Maps). Tout comme Forstall et Sinofsky, elle est ambitieuse (si elle ne l’était pas, elle serait restée chez Google) et n’est pas toujours facile à vivre. Elle ne semble cependant pas aussi controversée. Si elle a été écartée des grandes décisions au sein de Google il y a de ça quelques années, les raisons sont peu claires et les théories variées.

La chute de Forstall

Depuis la mort de Steve Jobs, Forstall ne s’est pas mis en meilleurs termes avec le nouveau PDG, Tim Cook. Il se serait par exemple plaint qu’il n’y ait aucune décision de prise au sein d’Apple depuis le départ de Jobs.

Un cadre dirigeant peut se permettre beaucoup d’excès tant qu’il fait du travail impeccable. Les problèmes ont commencé pour Forstall lorsque sa division a commit deux impairs avec Siri puis Apple Maps. La goutte qui aurait fait déborder le vase a été de refuser de s’excuser publiquement pour Maps. Outre une insubordination de plus envers Cook (Forstall n’aurait jamais refusé sous Jobs), Scott s’est mis en porte-à-faux avec deux aspects de la culture Apple mis en place par Steve Jobs lui-même. Tout d’abord, il était le DRI ou Directely Responsible Individual pour Siri comme Apple Maps – en d’autres termes, la personne directement responsable pour ces produits. Ensuite, comme le rappelait Jobs à tous ses vice-présidents, les excuses comptent de moins en moins lorsque l’on grimpe les échelons et cessent totalement de compter lorsque l’on devient VP.

La comparaison entre les deux hommes s’arrête là car Sinofsky est toujours successeur présumé de Ballmer. Tout d’abord, Steven est en très bon termes avec ce dernier. Il faut dire que Ballmer a plus d’ancienneté de Sinofsky, ce qui n’est pas le cas de Tim Cook face à Forstall (ça ne m’étonnerait pas que Scott considère Cook comme un nouveau venu). Ensuite, Sinofsky n’a pas eu les casseroles de type Apple Maps  (addendum: 2 jours après que cet article soit publié, Microsoft a annoncé que Sinofsky quittait Microsoft « immédiatement ». Il a apparemment été viré avec la bénédiction de Bill Gates parce qu’il s’est trop mis d’autres cadres dirigeants à dos)

Le pire qui puisse lui arriver est que Windows 8 soit un cauchemar médiatique comme Vista. Mais même un tel scénario a peu de chance de lui coûter son poste – tout au plus son avenir en tant que futur PDG de Microsoft (addendum: comme quoi je me suis bien trompé sur ce coup-là)

Bons pour une compagnie ou pas ?

Il n’est pas anormal de trouver de tels profils au sein de Microsoft, Apple ou autres Google. De telles compagnies doivent leurs succès à plusieurs personnes brillantes.

Le point commun de tous ces cadres est une motivation hors du commun – une grande partie du succès d’une personne provient de sa motivation. D’où un management parfois brutal. Lorsque l’on a une telle motivation, il peut être difficile de comprendre que ses subordonnés ne suivent pas au même rythme. Par exemple, Marissa Mayer est célèbre pour être une travailleuse acharnée, avec des semaines de 100 heures voire 130 heures (cela revient à 18h30 par jour !) Il n’est donc pas surprenant qu’elle ait exprimé son dédain pour les gens qui « veulent huit heures de sommeil par nuit, trois repas par jour » (elle ne dort que 5 heures par nuit). De même un cadre dirigeant brillant n’aura que peu de tolérance pour les erreurs. Sinofsky s’est bâti une réputation pour lancer des produits à temps. On peut douter qu’il y arrive en ayant une attitude compréhensive face à un éventuel retard de son équipe.

Pour le reste, de solides succès peuvent facilement gonfler l’égo et amener un cadre brillant à penser qu’il est le seul à avoir raison et que les autres sont des incapables. En tuant le concept de Courier, Microsoft a mis tous ces oeufs dans le même panier derrière Windows RT / 8.

Il est en fait très difficile de dire quand un tel type de cadre est bon pour une compagnie et quand il devient néfaste. Il est par exemple très difficile de quantifier les pertes que représentent le départ de Ray Ozzie, Tony Fadell ou Allard. SkyDrive n’est pas un mauvais produit. Les ventes d’iPod s’écroulent – et pas parce que Fadell est parti, mais parce que le marché s’évapore. Et il n’est pas dit que la tablette Courier ait été un succès.

Comme toujours, il est toujours plus facile de juger de l’impact d’un dirigeant controversé après coup.