Archives de mai 2012

L’inertie des grosses compagnies

25 mai 2012

Un excellent article de Gizmodo explique comment Yahoo a réussi à tuer Flickr qu’il avait racheté en 2005. En résumé :

  • Yahoo a complètement ignoré le fait que Flickr était à la pointe du Web social
  • Yahoo n’a pas compris que la valeur de Flickr provenait de sa communauté, et l’a aliénée en imposant d’avoir un compte Yahoo pour accéder à Flickr ainsi qu’en centralisant le support technique (Flickr se targuait d’avoir un excellent support client)
  • Flickr a tenté de créer son application iPhone, mais les tentatives ont été écrasées par le patron de Yahoo Mobile. Son équipe a par la suite sorti sa propre application Flickr – de piètre qualité.
Les contraintes des grosses entreprises

Yahoo, compagnie d’incapables gérée par des incompétents ? Possible, mais pas forcément. Car une grande partie est liée à l’inertie de toute compagnie.

Tout d’abord, toute entreprise d’une certaine taille a tendance à se concentrer autour de son produit-phare – celui qui a fait son succès. Mieux une compagnie est gérée, plus tout est centré autour du produit qui rapporte le plus. Ce dernier va monopoliser le gros des ressources. Le lancement de produits ou services concurrents est strictement prohibé.

D’un autre côté, plus une compagnie effectue de rachats, plus elle se retrouve avec un grand nombre de produits et services hétéroclites. Imaginez que vous deviez utiliser trois comptes différents pour Yahoo Mail, Yahoo Calendar et Yahoo IM. Afin d’éviter une offre fragmentée, l’uniformisation est de rigueur.

Vu sous cet angle, on comprend mieux pourquoi Yahoo a ignoré le fait que Flickr était un des pionniers du Web social – la compagnie était à l’époque obsédée par Google. Le mot d’ordre était la recherche Web et non le Web social. Par conséquent, l’intérêt que Yahoo voyait en Flickr était sa base de données d’images facilement indexable. De la même manière, il était naturel que la compagnie impose l’utilisation d’un compte Yahoo aux utilisateurs Flickr et de centraliser le support technique, le but étant bien évidemment d’unifier l’offre de la compagnie. Après tout, le but du rachat de Flickr était de satisfaire les utilisateurs Yahoo plus que les utilisateurs Flickr.

Quant à Yahoo Mobile empêchant l’équipe de Flickr de créer leur propre application iPhone, c’est sans doute un mélange d’uniformisation (éviter plusieurs applications mobiles officielles) et un banal comportement de fief.

Exceptions…

Il existe quelques exceptions à ces règles. IBM a réussi à lancer en 1981 l’IBM PC à une époque où peu de gens au sein de Big Blue voyaient comment se faire de l’argent avec un ordinateur à « seulement » $3000.

Hewlett-Packard, de son côté, a résisté à sa tentation de fusionner les divisions Deskjet (imprimantes à jet d’encre) et LaserJet (imprimantes laser), même si dans les faits les deux divisions se sont retrouvées en concurrence. Bien lui en a pris, car la gamme LaserJet aurait sans écrasé la gamme Deskjet (le produit qui a les meilleurs marges gagne les ressources)… avant de se faire décimer par la montée des imprimantes à jet d’encre de la concurrence.

Mais pas la règle

Mais ces deux exemples sont des exceptions et non la règle. Google a beau encourager ses employés à consacrer 20% de leur temps à des projets qui leur tiennent à coeur, je doute que le géant de Mountain View accepte qu’un employé lance un nouveau moteur de recherche, aussi hyperspécialisé soit-il. Tout innovation dans le domaine de la recherche Web doit supporter le moteur de recherche actuel.

Microsoft a à ce sujet un comportement similaire à Yahoo. Histoire de perpétrer la tradition de casser du sucre sur le dos du PDG de Microsoft, un article de Forbes vient de nommer Steve Ballmer le pire PDG en exercice d’une grosse compagnie publique – conseillant au comité de direction de le remplacer.

Il est indéniable que le PDG de Microsoft a ses défauts. S’il a depuis longtemps attaché beaucoup d’importance à l’informatique mobile, il n’a pas eu la vision nécessaire pour dominer ce marché. De la même manière, il n’est pas à l’aise sur le marché grand public – et n’a par exemple pas réalisé l’importance de l’aspect visuel sur ce marché.

Mais c’est sans doute moins dû à de l’incompétence qu’à son ancienneté au sein de Microsoft, pour lequel il travaille depuis 1980. Il a en effet vu la compagnie devenir le géant que l’on connait plus grâce au marché professionnel qu’au marché grand public. Il a vu avec Windows 95 que copier avec retard l’interface du Mac était suffisant. Pour ce qui est de l’informatique mobile, les torts sont partagés. L’approche sur ce marché était grandement tracée avant qu’il prenne les rennes de la compagnie en 2000.

Steve Ballmer est-il l’homme de la situation pour Microsoft ? Je n’en suis pas convaincu. Mais je ne suis pas convaincu que Bill Gates soit mieux. C’est par exemple ce dernier qui a aidé à tuer la tablette Microsoft Courrier – qui était pourtant prête dés 2010 – car elle n’avait pas d’intégration avec MS Exchange. Sur ce point, les deux hommes sont focalisés sur les produits phare de Microsoft (Windows et Office). De la même manière, je ne suis pas convaincu qu’un PDG traditionnel arrive à changer le cap pour Microsoft. Même si on a la bonne vision, difficile de changer les choses lorsque que l’on s’attaque à des dogmes.

Windows Phone – Etat des lieux

4 mai 2012

Après que Nokia ait lancé son Lumia 900 à base de Windows Phone 7.5 « Mango », les nouvelles peuvent être soit bonnes soit mauvaises pour Windows Phone – tout dépend du point de vue où l’on se place.

Le Lumia 900 -et par extension WP7- n’est pas devenu un hit immédiat. Mais on ne s’y attendait pas. Peut-être Windows Phone 8, prévu fin de l’année, aura-t-il plus de succès. En attendant, WP7 se vend mieux que ses prédécesseurs. Nokia a en effet vendu doublé ses ventes de Lumia en un trimestre avec 2 millions d’unités. Mais la distance à parcourir est encore gigantesque comparée aux ventes d’iPhones et de smartphones Android.

Nokia dans la tourmente

Le constructeur finlandais est sans aucun doute en mauvaise posture. En plaçant tous ses oeufs dans le panier Windows Phone, il prend un gros risque si ce dernier ne prend pas. Il a d’ailleurs recémment annoncé une perte trimestrielle de quelques €929 millions – à comparer avec €3344 millions de profit pour le même trimestre de l’année dernière.

Les pertes ne sont pas surprenantes. La transition de Symbian à Windows Phone est un exercice périlleux – surtout lorsqu’elle est annoncée un an à l’avance. En informatique on parle de l’effet Osborne, du nom du constructeur d’ordinateurs des années 80 dont l’annonce d’un nouvel ordinateur des mois à l’avance a eu comme effet de plomber les ventes actuelles, coulant la compagnie.

En annonçant en février 2011 le passage à Windows Phone, le constructeur finlandais a scié les ventes de ses smartphones (à base de Symbian et Meego) sans avoir de remplacement pendant un an.

Un an plus tard, les ventes de smartphones à base de Windows Phone 7.5 ont un résultat « mitigé » selon le PDG de Nokia. Les ventes « dépassent les attentes » aux Etats-Unis, mais il reconnait que la situation est plus difficile sur certains marchés « comme le Royaume Uni ».

Le rapport de Nokia donne des chiffres un peu plus précis. En particulier, le graphe page 7 n’est pas encourageant. L’Amérique du Nord est de fait le seul marché qui enregistre une hausse par rapport au précédent trimestre – mais pas par rapport au même trimestre de l’année dernière. Pour Q1 2012, Nokia a vendu 0,6 millions d’unités en Amérique du Nord, par rapport à 0,5 en Q4 2011, et 1,6 au Q1 2011. Une hausse de 100.000 unités est très clairement insuffisante.

Reste à savoir si les ventes croissantes de Lumia seront suffisantes pour enrayer les ventes globales en chute libre, en baisse de 24% par rapport au même trimestre de l’année dernière (83 millions d’unités contre 108 millions)

Autre problème pour Nokia : l’annonce de Windows Phone 8. En effet, les spéculations sur la possibilité d’upgrader son Lumia vers WP8 battent leur plein. Car le seul communiqué de Microsoft sur le sujet consiste à dire que toutes les applications du Marketplace de WP7 tourneront sur WP8. La possibilité de mettre à jour les smartphones eux-mêmes reste en suspens, certains pensant qu’elle sera inexistante. Si bien qu’une question récurrente est : « j’ai acheté un Lumia, ais-je fais une erreur ? »

Microsoft n’a pas dit son dernier mot

Redmond, de son côté, se trouve en bien meilleure posture car il a les moyens financier de rester sur le long terme. Il est rarissime que la compagnie décide d’abandonner un marché – une rare exception étant le marché du baladeur MP3.

Une chose que Redmond devrait faire pour WP8 est de relooker Windows Phone. Je persiste et je signe : WP7 a une sale tête. Et même si l’interface utilisateur est apparemment de bonne facture, ça n’a pas suffit pour marquer les esprits. La firme de Steve Ballmer devrait savoir mieux que quiconque l’impact d’une nouvelle interface pour montrer un changement, comme ça a été le cas avec Windows 95 ou Windows 7.

Quoi qu’il en soit, Microsoft va poursuivre dans sa tactique habituelle : continuer l’offensive, continuer à sortir des nouvelles versions de Windows Phone jusqu’à ce que la concurrence fasse une erreur.

Qu’est-ce qui pourrait faire changer d’avis la firme de Steve Ballmer ? Soit qu’elle décide soudain que le marché des smartphones n’est après tout pas stratégique, et qu’il est plus productif de se concentrer sur les appareils à base de Windows 8 (tablettes et PC). Soit que Steve Ballmer se fasse éjecter par les actionnaires, et que son successeur décide d’arrêter les divisions qui perdent de l’argent. Mais je ne prendrais le pari sur aucun des deux scénarios.

Si la stratégie Windows Phone de Nokia échoue, cela n’encouragerait certes pas d’autres constructeurs. Mais Microsoft a les moyens de produire ses propres smartphones (quitte à racheter Nokia), tout comme il l’a fait avec les baladeurs MP3.