Archive pour février 2012

L’itinéraire d’une idée à succès

25 février 2012

Tous les jours, de nombreuses personnes ont des idées d’un nouveau produit ou d’une nouvelle compagnie. Statistiquement, plusieurs de ces idées doivent être bonnes. Pourtant, très peu débouchent sur quelque chose, même en informatique où il est relativement facile de créer sa compagnie. Car le chemin entre une bonne idée et quelque chose de concret qui a du succès est long et parsemé d’embuches.

Bon moment et bon endroit

En plus d’être bonne, une idée doit arriver au bon moment au bon endroit. Si Steve Jobs et Bill Gates ont pu cofonder respectivement Apple et Microsoft avec le succès qu’on leur connait, c’est parce qu’ils avaient le bon âge : ils avaient 20 ans lors de la naissance de la micro-informatique. Ils étaient de plus nés au bon endroit. Jobs a grandi dans ce qui est devenu la Silicon Valley (où il a rencontré Steve Wozniak), et Gates a eu accès à une école privée où il a rencontré Paul Allen et où tous deux ont eu accès à un ordinateur. Larry Page et Sergey Brin, quant à eux, étaient tous les deux étudiants à Stanford (encore une fois en plein milieu de la Silicon Valley) et ont lancé Google à une époque où l’industrie se désintéressait de la recherche en ligne pour se concentrer sur le portail.

L’idée du bureau sans papier, par contre, est arrivée bien trop tôt. Si ce concept a du sens maintenant (la consommation de papier des entreprises commence à diminuer), il était beaucoup trop en avance sur son temps dans les années 80. Pareil pour le Newton d’Apple qui a été lancé avant que la technologie soit au point.

De même, il est possible que de nombreuses idées soient apparues au bon moment mais pas au bon endroit. Il n’y a aucune raison que la Silicon Valley ait le monopole des bonnes idées. Elle représente par contre un écosystème où ceux qui ont de bonnes idées peuvent être mis en contacts avec les bonnes personnes.

Mélange d’isolement et d’ouverture

Un aspect critique pour le succès d’une idée est un savant mélange d’isolement et d’ouverture sur le monde. Aucune idée, aussi géniale soit-elle, ne peut devenir un succès grâce à une seule personne. Elle évolue au court du temps, influencée par plusieurs personnes ; si bien que le produit final est souvent différent de l’idée initiale. Mark Zuckerberg a tenté plusieurs projets avant de créer Facebook – qui a lui-même évolué par la suite. C’est la raison pour laquelle beaucoup des géants actuels ont été fondés par plusieurs personnes.

Mais si le développement d’une idée nécessite plusieurs personnes, le premier stage -la création du premier prototype- est quasiment toujours une aventure en solitaire. Lorsque les futurs fondateurs de Google, Larry Page et Sergey Brin, ont été mis en contact, Larry avait déjà l’algorithme en tête et un prototype. Lorsque Steve Wozniak a présenté à Steve Jobs ce que deviendrait l’Apple I, ce dernier a tout de suite répondu qu’ils pouvaient vendre un tel produit. Mais Woz a construit l’ordinateur tout seul dans son coin sans en parler à quiconque. Il existe cependant des exceptions telles que Microsoft, où Bill Gates et Paul Allen ont programmé ensemble le BASIC qui allait marquer le démarrage de Microsoft.

La raison de ce besoin d’isolement est que toute idée réellement novatrice a toutes les chances d’être ralentie -voire stoppée- lors du développement initial si elle implique plusieurs personnes.

Tout d’abord, si une idée a tellement de sens qu’il suffit d’en parler à une personne pour la convaincre, il y a toutes les chances qu’elle ait déjà été mise en oeuvre. Les idées réellement novatrices semblent au départ souvent farfelues ou sans avenir. L’idée de Steve Wozniak était de construire son propre micro-ordinateur pourvu… d’un clavier et un d’écran (quelque chose d’inédit à l’époque). Mais s’il avait demandé l’avis de personnes sensées, il aurait certainement été découragé. On lui aurait dit qu’au-delà la prouesse technique, le produit final n’avait aucune utilité. Que c’est un gadget d’électronicien. Qu’il ferait mieux de passer son temps à quelque chose de plus productif. HP (pour qui il travaillait) n’a d’ailleurs vu aucun intérêt dans la création de Woz.

30 ans plus tard, le colocataire de Mark Zuckerberg à Harvard a laissé passer sa chance de faire partie de l’aventure Facebook. Son père, en bonne personne sensée, voyait d’un mauvais oeil qu’il arrête ses études -à Harvard, excusez du peu- pour se lancer dans une startup à l’avenir incertain.

Woz aurait pu embaucher l’aide d’autres geeks intéressés par la construction d’un micro-ordinateur. Mais cela ne l’aurait pas forcément aidé, bien au contraire. Mettez plusieurs techies ensemble et ils vont se quereller autour des divers choix techniques à prendre tels que le choix du microprocesseur, la manière d’encoder les données vers l’écran, etc. L’Apple I n’était peut-être pas une architecture parfaite, mais le fait que Wozniak l’ait conçu seul lui a permit de ne pas être retardé par une recherche du consensus.

Si Linux est devenu ce qu’il est grâce à l’apport de milliers de contributeurs de par le monde, son créateur, Linus Torsvald, a dû néanmoins créer une première version lui-même. Si Torsvald avait posté sur Internet sa vision, de nombreuses personnes auraient sans doute dit que c’était une bonne idée, mais rien n’aurait été fait.

D’où une difficulté supplémentaire. La personne qui commence à impliquer trop tôt d’autres personnes a toutes les chances d’être découragé ou d’être mené à l’indécision. Au contraire, la personne qui veut tout faire tout seul trop longtemps (par manque de confiance d’autrui par exemple) n’ira pas loin non plus.

Ce n’est pas pour rien que si peu d’idées brillantes n’apparaissent.

Le nouveau focus d’Apple

18 février 2012

Tim Cook, le PDG d’Apple, a récemment annoncé qu’ils avaient vendu 55 millions d’iPad en 2 ans. Il a donné comme comparaison le fait qu’il a fallu 22 ans à la firme à la pomme pour vendre autant de Macs.

Le graphique de la compagnie Asymco met les choses en perspectives :

Les chiffres de ventes cumulées de l’Apple II font piètre comparaison par rapport aux autres produits de la compagnie. Mais il faut se rappeler qu’il coûtait dans les 1500 € tout compris (prix de l’époque !), que le marché à l’époque était un marché d’amateur naissant, et que vendre un million d’unités était considéré comme un succès.

L’écosystème iOS (iPad, iPhone et iPod Touch) représente très clairement le futur d’Apple, avec les ventes d’iPad encore plus fulgurantes que celles de l’iPhone. En tout, Apple a vendu plus d’appareils iOS en 2011 que de Macs dans toute son histoire. Si l’iPod Touch reste un produit d’entrée de gamme pour le géant de Cupertino, un produit comme l’iPhone est une véritable vache à lait. Aux Etats-Unis il est vendu quelques $650 aux opérateurs (630 € au détail en France), comparé à $200 pour l’iPod Touch, prix de détail (200 € en France). L’iPhone ne coûte pourtant pas beaucoup plus cher à construire qu’un iPod Touch et est plus cher qu’un iPad ! Sachant que la compagnie doit se faire des marges habituelles pour un iPod Touch, elle doit se faire entre $400 et $500 de profit par iPhone d’entrée de gamme (je ne parle même pas de l’iPhone de 64 GB) ! Seul un Mac haut de gamme doit lui rapporter autant d’argent.

Quel futur pour MacOS X ?

Signe des temps, la dernière mouture de MacOS X, nom de code « Mountain Lion », continue d’adapter les fonctionnalités de l’iPad au Mac. En plus de permettre d’envoyer des messages vers un appareil iOS ou un autre Mac, Apple simplifie la création d’applications multi-plateformes iOS / Mac.

Si bien que je continue à imaginer qu’Apple un jour bascule le Mac sur iOS et processeurs ARM. Cela signifiera sans doute un redesign complet de l’ordinateur, car une interface grandement tactile demande que la surface tactile soit posée à l’horizontale. Mais Apple est très bien placé pour cela.

Rappelez-vous, iOS est la vision parfaite de l’informatique selon Steve Jobs : facile d’utilisation, plus de clavier, avec un contrôle complet de la plateforme. Il serait étonnant que Steve n’ait pas voulu refaçonner le PC à son goût.

Difficultés logiciel et difficultés tierces

11 février 2012

Un excellent article de Paul Graham indique comment des entrepreneurs évitent (parfois inconsciemment) les projets qui impliquent des difficultés auxquelles ils ne sont pas habitués. En informatique, il est de fait tentant de vouloir se restreindre à la seule écriture d’un logiciel autour d’une idée géniale et de laisser la « magie » d’Internet faire le reste. Le risque est de créer un logiciel que les utilisateurs aiment peut-être mais ne sont pas prêt à acheter.

Créer un programme complexe ne refroidi que peu d’informaticiens. Par contre, tout challenge périphérique comme négocier avec des organismes tiers est une autre histoire. C’est pourtant ce qui fait souvent la différence.

Tout le monde s’attend à ce qu’une compagnie qui vende des biens tangibles doive faire face à de nombreux challenges en dehors de la conception. Apple a ses débuts a dû trouver des composants les moins cher possible. Amazon.com a du créer un système de logistique pour livrer sa marchandise de la manière la plus efficace. Mais plusieurs compagnies de logiciels ont également dû faire face à des imprévus :

  • Le tout premier programme de Microsoft était un langage de programmation BASIC pour le premier micro-ordinateur, l’Altair 8800 (1975). Le BASIC ne s’est par contre pas vendu tout seul. Tout d’abord, Bill Gates et Paul Allen n’avaient pas d’Altair. Ils ont donc du écrire un émulateur Altair afin d’écrire leur programme BASIC – en espérant que ça marche ! Qui plus est, avant même que Microsoft soit créé, Paul Allen a dû prendre l’avion vers Albuquerque dans le Nouveau Mexique où se trouvait le siège de MITS, le constructeur de l’Altair. Allen et Gates ont d’ailleurs été jusqu’à déménager à Albuquerque pour y fonder Microsoft.
  • Bien que le moteur de recherche de Google soit tirée d’une idée d’algorithme, la compagnie de Mountain View a dû dés le début se préoccuper du matériel. Car un moteur de recherche est un service qui demande énormément de ressources. Google a ainsi dû customiser ses propres serveurs pour éviter que des pannes de matérielles n’aient d’incidence sur le service et que les serveurs consomment le moins d’énergie possible.
  • PayPal a dû faire face à une multitude de casse-têtes pour créer un système de paiement en ligne, que ce soit négocier avec les organismes de carte de crédit, sécuriser son site (il est évident qu’ils sont une cible privilégiée des hackers) ou gérer les plaintes des clients (toujours délicat lorsque de l’argent est en jeu)
  • Facebook a tout de suite fait très attention à ses serveurs afin d’éviter que le flux de nouveaux utilisateurs ne les sature – un problème qui a été fatal à son prédécesseur Friendster.
  • Des sites de rencontre comme Meetic, qui sont un rare cas où les utilisateurs acceptent de payer un abonnement, ont dû briser le cercle vicieux du manque d’utilisateurs initiaux. Car être la première personne sur un site de rencontre n’apporte que peu d’intérêt.

Mais il est facile d’oublier tout cela. Depuis le Web, les dotcoms permettent de lancer un produit avec un minimum d’investissement. Plus besoin de cherche un distributeur. C’est d’ailleurs le problème auquel se sont heurtés tant de dotcoms avant l’explosion de la bulle : ils se sont affairés à créer un site autour d’une idée « géniale » et d’attirer du trafic sans trop se soucier de questions tierces telles que monnayer ledit trafic. On connait la suite.

Et cette mentalité n’a pas disparu avec la « nouvelle économie », étant donné qu’il est de plus en plus facile de créer un site Web. Des compagnies comme Amazon.com fournissent une offre d’hébergement qui peut monter en charge à la demande. Et des plateformes telles que l’iPhone et l’iPad sont apparues, facilitant la tâche. Apple s’occupe en effet de l’hébergement (même pas besoin d’avoir son propre site Web) et du paiement – on n’a qu’à soumettre son application !

Qui plus est, on a tous entendu parler de sites qui ont explosé grâce au bouche à oreille. En d’autres termes, on peut penser qu’il ne suffit que de trouver une idée géniale pour faire fortune, comme Rovio l’a fait avec Angry Birds. Même pas besoin de marketing.

Mais se focaliser sur Angry Birds est un peu comme regarder uniquement le gagnant à la loterie, sans réaliser que de millions de gens jouent et perdent tous les jours. Dans les faits, les gens qui font fortune rien qu’en écrivant un logiciel sont extrêmement rares.

Zynga, l’éditeur de jeu sur Facebook, a par exemple montré comment ils ont réussi à voler le concept d’autres jeux en les copiant purement et simplement mais en étant plus habile sur le plan marketing. Sur l’App Store d’Apple, il y a tellement d’applications qu’il est très difficile de se faire une place au soleil.

Le cas des marchés naissants

La meilleure manière de se faire de l’argent en n’écrivant que du logiciel reste les marchés à leur tout début. Il existe une opportunité avant que tout le monde s’engouffre dans la brèche.

Prenez le cas du jeu vidéo. Le marché traditionnel étant devenu trop complexe et trop dédié aux « gamers », il a laissé le champ libre aux jeux sur iPhone ou sur Facebook qui visent les joueurs occasionnels. Qui plus est, le développement sur ces plateformes demande nettement moins de moyens que les jeux traditionnels qui, eux, demandent des millions de dollars d’investissement. En dehors d’Angry Birds, plusieurs développeurs indépendants ont réussi à gagner une somme correcte, même s’ils ne sont pas forcément devenus millionnaires. Un article du Time raconte d’ailleurs comment plusieurs créateurs de jeux vidéo des années 70 et 80 ont décidé de reprendre du service.

Mais l’opportunité que représentait ce nouveau marché commence à s’évanouir. Sur Facebook, Zynga a siphonné les revenus, copiant sans vergogne les jeux de la concurrence. Et de manière générale il existe tant de jeux sur Facebook et sur les smartphones qu’il est difficile d’avoir une quelconque visibilité au milieu de tant de concurrence. Il faut donc trouver d’autres marchés… ou accepter le fait qu’écrire un logiciel seul est rarement suffisant pour avoir du succès.

La bonne nouvelle est que plus il est difficile de créer une compagnie du fait de challenges inattendus, moins il y a de concurrence.