Le « fin du Web », encore et toujours

Lors de la conférence Le Web Paris, George Colony, le PDG de Forrester Research a émit trois prédictions. Et l’une d’entre elles était la fin du Web – une fois de plus.

L’analyse est la suivante : la vitesse des réseaux augmente, mais pas aussi rapidement que les capacités des disques durs ou la puissance des ordinateurs. Dans ses conditions, ces deux derniers sont de plus en plus sous-exploités par le Web. Forrester voit donc l’arrivée des « app Internet » apparemment calées sur le modèle de l’App Store d’Apple. M. Colony ajoute que, de la même manière qu’il existait des services Internet avant le Web, ce dernier va disparaitre pour être remplacé par d’autres services Internet.

Failles dans le raisonnement

On ne peut pas écarter la possibilité que le Web soit grandement abandonné d’ici à 10 ans. La conclusion de Forrester est cependant un peu prématurée, car le raisonnement a de nombreuses failles. Tout d’abord, il existe de nombreuses manières de contourner des débits qui ne suivent pas le reste du matériel. Le Web est d’ailleurs très optimisé pour ça – faut-il rappeler qu’il a débuté à l’époque des modems 14,4Kbs ? Qui plus est, dans certains cas de figure le protocole utilisé importe peu. Lorsque l’on télécharge un film en haute définition, la quantité de données à télécharger est la même que l’on utilise le Web, une Apple TV ou une « app Internet ».

Et quand bien même la puissance des processeurs et des disques est sous-exploitée, en quoi est-ce un problème ? Le fait est que la puissance des portables PC actuels et leur capacité disque est largement suffisante pour la grande majorité de nos besoins. Même l’écosystème Windows -pourtant gourmand en ressources- n’arrive pas à utiliser les capacités des disques durs -et très rarement le processeur. A l’heure actuelle, les seuls particuliers qui arrivent à remplir leur disque dur sont ceux qui stockent des heures de vidéo. Les app-Internet n’aident en rien à mieux utiliser les ressources disque.

Application Internet : rien de nouveau

L’idée d’app-Internet n’est pas nouvelle. Dés les débuts du Web, les géants informatiques ont vu ses limitations et ont tenté de trouver un palliatif aux deux standards du Web, HTTP et HTML. Microsoft a voulu les remplacer par DCOM et ActiveX. Sun a voulu les remplacer par CORBA et Java. Les deux tentatives ont lamentablement échoué, en partie parce que leur solution consommait trop de ressources réseau. Adobe a gardé HTTP mais a voulu remplacer HTML par Flash, avec un succès mitigé. Le seul acteur qui a eu du succès avec son architecture est Apple qui a remplacé le HTML sur l’iPhone et l’iPad par des applications écrites en Objective-C.

HTML est une innovation disruptive. Elle est sur certains points plus limitée que ce qui existait déjà. Les professionnels ayant en tête les cas d’applications les plus complexes, nombre d’entre eux sont enclin à trouver un remplacement. Une application Web a toujours eu une interface graphique moins puissante qu’une application traditionnelle. Ce n’est pas un hasard si M. Colony prend pour exemple des jeux 3D – un cas d’exemple haut de gamme pour lequel HTML n’est pas du tout adapté.

Lors d’une interview en 1996, Steve Jobs s’émerveillait du fait qu’une compagnie de deux personnes pouvait avoir un site Web aussi beau que celui d’une multinationale. Notez le « aussi beau ». Quelqu’un aussi perfectionniste et de visuel que Jobs devait être horrifié par des sites tels que Craigslist. Et c’est quelque chose qu’il s’est appliqué à corriger avec l’App Store, en s’assurant que les applications aient une certaine esthétique avant d’être approuvées.

Mais, détail important, HTML s’améliore avec le temps, et permet d’avoir des interfaces de plus en plus poussées. Des applications comme Google Maps ont repoussé les limites de ce que l’on pensait pouvoir faire sur le Web. Et sa dernière mouture, HTML 5, a considérablement augmenté les capacités graphiques et permet même de stocker des données sur le disque local. On commence à voir des jeux vidéo à base de HTML 5 tels que le célèbre Angry Birds. Flash commence à être sérieusement concurrencé, en particulier sur son bastion : les vidéos (de plus en plus de vidéos sont en effet disponible en utilisant HTML 5). Adobe vient d’ailleurs de jeter l’éponge pour Flash sur environnement mobile. Et même Apple utilise HTML 5 pour les publicités de son réseau iAd.

HTML n’est pas prêt de remplacer tous les types d’application, et certainement pas les jeux en 3D. Mais il est amplement suffisant pour de plus en plus d’applications.

Google, gardien du statu quo

Un point intéressant que soulève M. Colony est que Google n’a aucun intérêt à voir le modèle du Web changer. Si le géant de Mountain View s’est investi sur le domaine de l’informatique mobile avec Android, le but est d’essayer de répliquer le modèle du Web, en particulier en s’assurant que son moteur de recherche reste le moteur de choix des utilisateurs.

Mais il faut cependant reconnaître que Google fournit un service très utile. Malgré toutes les applications sur iOS, et malgré toutes les imperfections du Web, ce dernier reste une mine d’information inégalée. Les sites Web peuvent être indexés, permettant l’existence de moteurs de recherche. On n’a pas besoin d’installer un site Web avant de pouvoir le visiter. Les sites Web se référencent les uns les autres. Et le Web reste une architecture où l’on peut visiter un site inconnu sans trop de danger. Dans les cas des « app-Internet », on doit soit attendre qu’elles soient approuvées comme dans le modèle Apple, soit espèrer qu’elles ne compromettent pas notre système comme dans le modèle Android.

Evolution du Web

Mais il existe définitivement une évolution du Web. En particulier, une concentration des sites, les petits sites Web indépendants ayant de plus en plus de mal à survivre.

Les sites Web communautaires, par exemple, ont été particulièrement visés. Lorsque le système de forums Usenet s’est effondré sous le poids des usagers, il a été remplacé par une multitude de sites Web créant des communautés souvent très ciblées. Or ces sites sont de plus en plus souvent remplacés par des groupes Facebook ou Meetup (ce dernier appartenant à eBay). Inversement, le premier réflexe des internautes lorsqu’ils recherchent une communauté est de chercher sur Facebook et/ou Meetup, plutôt que de chercher les sites indépendants sur Google.

Le phénomène n’est pas nouveau : cela fait longtemps qu’eBay a le quasi-monopole des enchères en ligne. Et si l’on veut vendre un produit en ligne, il faut que l’internaute nous trouve et ait confiance. D’où le succès d’eBay ou d’Amazon.com. La disparition de petits sites au profit de plus gros sites a progressée, et touche plusieurs secteurs. Lorsque l’on cherche une recette de cuisine sur Google (du moins sur la version américaine), ce dernier propose un filtre où l’utilisateur peut inclure ou exclure des ingrédients, filtrer le temps de cuisson ou le nombre de calories. Si l’idée n’est pas mauvaise, elle favorise les sites de recettes Web professionnels. Car pour qu’un site soit indexé par le moteur de recherche de recettes de Google il faut qu’il suive des directives. Les sites indépendants ont peu de chance de passer le temps à les mettre en oeuvre – et beaucoup ne sont certainement pas au courant.

Ce phénomène favorise en effet le modèle des applications. Car lorsqu’on est habitué à visiter un unique site Web lorsque l’on recherche une recette, on peut tout autant utiliser l’application.

Conclusion

Il est possible que le Web de fait disparaisse face aux « app-Internet ». Peut-être est-ce parce que je n’aime pas l’univers qu’on nous propose (j’avoue), je reste sceptique. Et je ne peux m’empêcher de penser que les prédictions de Forrester sont comme les prédictions météo : il est possible qu’elles s’avèrent exactes, mais si elles le sont c’est en grande partie dû à la chance.

Explore posts in the same categories: Evolution

2 commentaires sur “Le « fin du Web », encore et toujours”

  1. alefebvre Says:

    Le principal défaut de ce modèle « app based », c’est l’absence de liens… Alors que le Web est basé sur le linking (et c’est bien là une des raisons de son succès), rien de tel dans les apps…

  2. lpoulain Says:

    Une autre chose que je n’aime pas avec le modèle des app-Internet est qu’en termes de propriétés on a presque le pire de deux mondes.

    Avec un site Web on n’a aucun contrôle. Si le site ferme on n’a plus accès au service.

    Mais le modèle des app-Internet n’est pas beaucoup mieux car on ne possède pas vraiment l’application – même si on l’a payée ! Pire, une seule compagnie (Apple, Google, Amazon.com) peut décider du jour au lendemain de désinstaller l’application de notre tablette ou smartphone.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :