Le mythe du cowboy solitaire

Le monde de l’informatique est rempli de ce que j’appelle des cowboys : des inconnus qui créent une entreprise dans leur coin, sans demander aucune autorisation. La plupart des géants informatiques actuels ont été démarrés par des cowboys.

Il existe par contre un mythe : celui du cowboy solitaire. Même si l’on prend en compte le fait que beaucoup des géants de l’informatique ont été cofondés par au moins deux personnes, il y a beaucoup plus de monde impliqué dans le succès d’une compagnie.

Aide extérieure

Tout d’abord, personne ne crée une entreprise à succès tout seul – ou même à deux. De nombreuses autres personnes jouent un rôle déterminant, même s’il n’est souvent qu’épisodique.

Il y a tout d’abord les « connecteurs » : ceux qui mettent les bonnes personnes en relation. Les deux cofondateurs d’Apple, Steve Jobs et Steve Wozniak, ont été mis en relation par un ami commun. Les deux cofondateurs de Microsoft, Bill Gates et Paul Allen, se sont rencontrés en fréquentant un lycée privé huppé où ils ont pu accéder à un ordinateur, fait rarissime en 1968 (merci papa maman). Les deux cofondateurs de Google, Sergey Brin et Larry Page, ont été mis en contact par le maître de thèse de ce dernier. Les deux compères ont par la suite trouvé un PDG pour Google en la personne d’Eric Schmidt grâce au capital risqueur John Doer. Etc.

Et il existe plein d’autres rôles qui sont tout aussi importants, tels que les capital risqueurs qui investissent dans une startup là où personne d’autre ne croit en eux. Autre exemple : Sean Parker, ancien PDG de Facebook, a su bien conseiller Mark Zuckerberg pour que ce dernier garde le contrôle de sa compagnie. Ayant cofondé -et été expulsé de- Plaxo, Parker connaissait les pièges à éviter et les choses à exiger des investisseurs pour éviter de perdre le contrôle du conseil d’administration.

Evolution des idées

De la même manière, un inventeur, même génial, n’invente jamais une idée tout seul. L’histoire d’Archimède qui crie « Eureka! » dans sa baignoire est une belle histoire, mais elle colle mal avec la réalité. Une idée brillante a toujours une histoire derrière elle. Elle a commencé par être une bonne idée (voire médiocre) puis a évolué au cours du temps, le plus souvent influencée par plusieurs personnes.

C’est ainsi que le moteur de recherche Excite a commencé comme projet d’indexation de bases de données. C’est sur les conseils du capital risqueur qui soutenait la compagnie que les fondateurs se sont tentés à indexer le Web.

Pareil pour l’interface graphique. Elle a vu le jour au sein du fameux Xerox PARC dans les années 70 avec l’Alto, mais un composant critique -la souris- est bien plus ancien. Le premier prototype de souris, conçu par Douglas Engelbart, remonte à 1963. Apple a repris l’idée de l’interface graphique de Xerox et l’a améliorée, en inventant par exemple le double-clic de la souris. A noter qu’Apple a nécessité deux itérations pour arriver au résultat que l’on connait (le Lisa et le Macintosh). Sous l’impulsion de Steve Jobs, le Macintosh a eu les fontes proportionnelles et des rectangles aux coins arrondis (chose que Microsoft n’a pas complètement intégré même 25 ans après). Bill Atkinson, qui a écrit la plupart de l’interface graphique du Lisa et du Macintosh, a inventé le menu déroulant ou le concept d’un cadre pointillé animé pour indiquer une sélection (encore utilisé par des programmes de dessin comme Gimp). Bruce Horn a écrit le Finder qui aide à gérer les fichiers et lancer les programmes (les interfaces de Windows comme de MacOS X ont évolué du Finder). Et il est intéressant de voir l’évolution de l’interface graphique développée au sein d’Apple.

En parlant du Macintosh, le premier modèle a énormément évolué entre le lancement du projet en 1979 et sa sortie cinq ans plus tard. C’est Jef Raskin qui a créé le projet qu’il a baptisé Macintosh, ayant la vision d’un ordinateur bon marché et facile à utiliser. La première version n’était même pas sensée avoir une interface graphique ! Raskin avait en tête d’utiliser 64 Ko de mémoire et un processeur Motorola 6908, bien moins puissant que le Motorola 68000 utilisé par le Lisa mais bien moins onéreux. Une personne de son équipe l’a plus tard convaincu d’utiliser un 68000. Une autre l’a convaincu d’utiliser une interface graphique. Mais même dans ce cas, Raskin pensait utiliser des raccourcis claviers plutôt qu’une souris. En janvier 1981, Steve Jobs a repris le projet, y instillant ses idées. Au final, la carte-mère du Macintosh a eu pas moins de quatre redesigns importants.

Google, quant à lui, a commencé comme projet de thèse à Stanford dont le but était de voir le degré de popularité d’une page. Ce concept est lui-même inspiré d’une pratique des universités américaines, où les professeurs doivent non seulement doivent publier des articles, mais ce qui compte est que ces articles soient référencés. En retournant le concept, Larry Page s’est aperçu qu’il avait un algorithme pour créer un meilleur moteur de recherche. Mais l’histoire de Google ne s’arrête pas là. Car le géant de Mountain View a dû son salut à un business model inventé par Bill Gross, fondateur de Goto.com (devenu par la suite Overture.com et racheté par Yahoo). Ce dernier a en effet été le premier à reconnaître qu’un lien vers un site Web pouvait être vendu, et que tous les liens ne sont pas égaux et donc peuvent être vendus à des prix différents.

Facebook n’a pas été le premier réseau social, loin s’en faut. Avant lui, Friendster et MySpace ont été les réseaux sociaux du moment. Et l’idée de Facebook a également évolué au cours tu temps. Zuckerberg a en effet écrit quelques applications sociales sur le campus d’Harvard. La première version de Facebook était la version électronique du trombinoscope (en anglais, « facebook ») pour les étudiants d’Harvard – la première version du site s’appelait d’ailleurs The Facebook. Par la suite, le site a ajouté d’autres fonctionnalités telles que le fameux « mur ».

En d’autres termes, l’entrepreneur qui est convaincu d’avoir une idée géniale et qui ne pense pas avoir besoin d’autres contributions se fourvoie largement.

Conclusion

Le mythe du cowboy solitaire est bien ancré. Une des raisons est que l’esprit humain peut difficilement se rappeler de toutes les personnes impliquées. Il est bien plus facile d’associer une compagnie à une seule personne. On associe donc une compagnie à un seul individu, auquel on attribue tous les mérites. Tout le monde associe Apple à Steve Jobs. Nettement moins de personnes pensent à Steve Wozniak. Et très peu de gens sont même au courant que la compagnie avait un troisième cofondateur (Ron Wayne, qui a vendu ses 10% dans la société après seulement quelques semaines)

Mais l’imagerie populaire n’est pas toujours représentative de la réalité…

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One Comment sur “Le mythe du cowboy solitaire”


  1. La postérité ne retient qu’un nom là où on devrait associer un groupe et tu l’explique fort bien ici.
    Dans le domaine scientifique, c’est le même phénomène avec, quelquefois, des détours encore plus cruels : le découvreur initial est oublié et c’est celui qui a su mettre en valeur la découverte qui en gagne tout le crédit…


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