Le poids du marché grand public

En matière de technologie, la tendance générale est de démarrer sur un marché de professionnel (souvent gouvernemental et/ou militaire) pour finalement être attiré vers le marché grand public.

A noter que le mot technologie est employé dans cet article au sens large. Par exemple, je considère ici l’informatique en général comme une technologie – elle-même composée de sous-technologies (mainframe, micro-informatique, etc.)

L’évolution d’une technologie

Une technologie est toujours utilisée alors qu’elle est tout juste prête, voire avant d’être au point. C’est ainsi que l’homme a navigué les océans dés que les bateaux ont été inventés, et a réussi à atteindre des iles du Pacifiques telles qu’Hawaii dés 300 av JC en passant par la Polynésie ! Plus tard, on a envoyé dans l’espace des astronautes et cosmonautes dans des fusées que l’on considérerait à l’heure actuelle comme de véritables boites de conserve. Les premières automobiles ont été construites avant qu’elles aient une application véritable. Pareil pour le premier avion, conçu par les frères Wright, qui a parcouru une trentaine de mètres. Le premier ordinateur coûtait une fortune, occupait une salle entière, avait des pannes tous les jours et tout ça pour remplir les fonctions d’une simple machine à calculer. Il existe toujours des personnes suffisamment passionnées, désespérées voire complètement téméraires pour créer et/ou utiliser une technologie avant qu’elle ne soit vraiment au point.

A son balbutiement, une technologie est toujours onéreuse et peu pratique à utiliser, si bien qu’elle n’est employée que par les clients qui en ont vraiment besoin, aussi imparfaite soit-elle. Et bien sûr qui en ont les moyens. Les militaires et autres organisations gouvernementales sont donc souvent des utilisateurs précoces. Les premières fusées, les premiers ordinateurs et les premiers sous-marins ont été utilisés à des fins militaires. De même, les premiers véhicules automobiles ont été en majorité des camions.

Au fur et à mesure que la technologie évolue, elle devient plus abordable et plus facile d’accès, si bien qu’elle peut commencer à toucher le grand public, en commençant tout d’abord par les particuliers fortunés. Les premières voitures grand public étaient réservées aux riches, transformant l’automobile en un symbole (détesté) de l’argent. L’Apple II (1977), premier ordinateur individuel destiné aux non-électroniciens, coûtait quand même 20000 FF tout équipé (dans les 3000 euros) – prix de l’époque.

Avec le temps cependant, la technologie devient de plus en plus abordable et de plus en plus facile à utiliser, si bien qu’elle touche de plus en plus de particuliers. La Ford T a démocratisé l’automobile. Les ordinateurs individuels sont devenus moins chers et plus facile d’accès grâce à l’interface graphique. Dans les deux cas, les particuliers ont eu moins en moins besoin de savoir comment leur voiture et leur ordinateur fonctionnait pour l’utiliser.

Mais le marché du grand public bouleverse souvent la donne en dominant la technologie. Aujourd’hui, l’industrie automobile est dominée par le marché grand public. Les constructeurs adaptent leurs modèles grand public aux besoins professionnels dés qu’ils le peuvent (taxis, voitures de police, etc.). Les smartphones ont commencé en entreprise avec le BlackBerry, mais depuis l’iPhone se sont réorientés grand public. L’iPhone d’Apple et Android de Google (deux compagnies grand public) tiennent le haut du pavé, alors que BlackBerry et Microsoft tentent d’enrayer leur chute en réorientant leur offre grand public.

« Volume is everything »

La raison de cette tendance est une question de volume : un marché qui vend une poignée de produits très chers ne fait pas le poids à terme face à un marché qui vend des millions de produits bon marché, ce dernier bénéficiant d’économies d’échelles énormes. Microsoft est devenu le numéro un du logiciel en vendant des produits certes très peu chers comparés aux logiciels d’entreprise, mais à des centaines de millions d’exemplaires. Google a fait fortune en vendant un support publicitaire à des dizaines de millions d’annonceurs (beaucoup étant très petits) contrairement au réseau d’Apple iAd qui est dédié exclusivement aux gros annonceurs – et qui peine à percer. Les processeurs hautement spécialisés des supercalculateurs les plus puissants au monde ont été remplacés par des processeurs Intel ou AMD que l’on trouve dans les PC ainsi que par des processeurs graphiques à l’origine dédiés aux jeux 3D tels que Nvidia.

Mais pourquoi le marché du grand public est-il aussi important ? Après tout, une grande majorité de particuliers sont également des employés.

Outre le fait que des non-professionnels tels que les étudiants représentent un marché important, le marché d’entreprise est beaucoup plus fragmenté que le marché grand public. Les besoins peuvent différer bien plus que ceux du marché grand public.

Facebook a réussi à avoir 800 millions d’utilisateurs parce qu’il offre un service qui a un attrait pour n’importe quel particulier, quel que soit son statut social ou son pays : garder le lien avec ses connaissances. Si les réseaux sociaux professionnels LinkedIn ou Viadeo n’ont pas le même impact, c’est que les professionnels n’y voient pas autant d’intérêt (pensez à tous les fonctionnaires ou les militaires) et n’est vraiment utile que lorsqu’on cherche un nouvel emploi. Pour s’étendre globalement, la principale chose que Facebook doit faire est de supporter des langages supplémentaires. Au contraire, un logiciel d’entreprise comme un logiciel de DRH doit prendre en compte les lois des différents pays, et a peu de chance de convenir à n’importe quel type d’entreprise. Une entreprise de quelques personnes a des besoins très différents d’une multinationale.

Si beaucoup d’employés ont un ordinateur personnel dédié sur le lieu de travail, une portion non négligeable n’en n’ont pas, qu’il s’agisse d’enseignants, d’employés de magasin, d’ouvriers ou tout autre employés non sédentaires. Au contraire, tous les particuliers ont l’usage d’un smartphone (qu’ils peuvent ou veuillent s’en offrir un est une autre histoire)

Contre-exemples

Il existe cependant quelques exceptions. La technologie spatiale, par exemple, reste toujours un marché professionnel. La vision des années 60/70/80 où chacun aurait sa soucoupe volante personnelle reste une chimère, avec aucun changement à l’horizon. Mais cela ne veut pas dire que ça n’arrivera jamais. Les progrès dans ce domaine ont été plus lents que prévus (la navette spatiale n’a pas tenu ses promesses). Mais quelques compagnies commencent à vouloir proposer des voyages pour particuliers fortunés.

Autre exception : la micro-informatique, qui a commencé comme marché grand public avant de s’orienter vers le marché professionnel avec le PC. En 1980, Microsoft n’était alors qu’une petite compagnie et Apple était le roi de l’informatique individuelle, commençant à inquiéter même le géant IBM. Une décennie plus tard, le PC contrôlait le marché. La raison est que la micro-informatique a mis du temps à avoir une utilisation réelle pour les particuliers (c’est venu avec le Web). Le PC, qui avait une utilisation réelle en entreprise, a donc bénéficié d’économies d’échelles et a réussi à imposer aux particuliers un ordinateur sommes toute trop complexe pour leurs besoins.

Contre-contre-exemple ?

Mais l’émergence de l’informatique mobile signale un changement profond. Les tablettes sont moins chères et bien plus faciles à utiliser qu’un PC – et sont orientées grand public. Et il n’est pas impossible que l’informatique mobile redéfinisse à terme l’informatique individuelle pour les particuliers. Tout d’abord, les particuliers risquent d’utiliser de plus en plus souvent une tablette et par conséquent remplacer de moins en moins souvent leur PC. Ensuite, les tablettes ont toutes les chances d’évoluer pour concurrencer de plus en plus les PC (écran plus grand, etc.)

Microsoft est bien évidemment en première ligne car il a tout à perdre et pas grand chose à gagner. Malgré s’être attaqué très tôt au marché de l’informatique mobile (smartphones comme tablettes), l’obsession de Redmond de tout vouloir lier à Windows et Office dés que possible l’a handicapé sur ce marché. S’il ne faut jamais enterrer la firme de Steve Ballmer, le risque qu’elle perde le marché du grand public (Xbox mis à part) existe bel et bien.

Le danger existe-t-il également pour le PC en entreprise ? Là-dessus, l’avenir est bien plus flou, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les entreprises attachent beaucoup plus d’importance aux fonctionnalités ainsi qu’à la compatibilité avec l’existent. Alors que tous les particuliers ont basculé vers des services d’email en ligne tel que Hotmail ou autre Gmail il y a 10 ans, Outlook reste fortement ancré en entreprise. Certes, l’iPhone et les smartphones Android se sont immiscés sur le lieu de travail, mais c’est parce que les employés les utilisent également pour leur usage personnel – ce qui est rarement le cas du PC d’entreprise. Microsoft s’emploie entre temps à verrouiller Windows et Office avec une offre de produits périphériques intégrés : Windows 2008, Sharepoint, Lync, etc. Autre challenge : les tablettes devront évoluer pour s’adapter au milieu de l’entreprise, mais il est difficile de prédire quelle compagnie pourrait effectuer avec succès une telle transformation. Microsoft va vouloir garder Windows et Apple n’a jamais été confortable sur le marché d’entreprise.

Si un jour les tablettes commencent à remplacer le PC en entreprise, ca a toutes les chances d’arriver bien après que Steve Ballmer ait pris sa retraite.

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2 commentaires sur “Le poids du marché grand public”

  1. alefebvre Says:

    Très bon tour d’horizon sur le cycle d’évolution d’une technologie. Cependant, j’ai l’impression qu’il manque une conclusion ou, tout du moins, que ta conclusion mériterait un peu plus de développement.


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