Créer une compagnie qui dure

(Si cet article démarre sur Bill Gates contre Steve Jobs, il est plus centré sur des compagnies que sur les personnages. Pour ceux qui ne sont pas rassasiés par des histoires sur Jobs, j’ai rajouté un paragraphe intitulé CEOzilla à la fin de la revue de sa biographie)

Selon le chroniqueur John C. Dvorak, Bill Gates aurait été un peu jaloux des éloges autour de Steve Jobs, et aurait fait du lobbying intensif pour redorer son image, en particulier en mettant en avant sa fondation. Bill a même été jusqu’à dire que « Steve [et lui] ont travaillé ensemble pour créer le Mac » (ben voyons !), ajoutant que Microsoft a créé les « logiciels-clé » du Mac (désolé Bill, la véritable « killer app » du Mac est venue grâce à Adobe)

Comparer l’impact de Bill Gates et Steve Jobs est un exercice difficile, car les résultats sont difficilement comparables. En termes de philanthropie, Bill gagne haut la main, Steve n’ayant jamais été intéressé par ce domaine. En termes d’impact sur l’informatique, par contre, Steve a le dessus. Non seulement Apple a réussi à (re)dépasser Microsoft en termes de capitalisation, revenus et même profits, mais l’héritage de Steve dépasse très largement celui de Bill. Si Microsoft n’avait pas existé, je ne suis pas certain que l’informatique aurait fondamentalement changée. Au lieu de Windows on aurait eu droit à GEM. Au lieu de MS-Office on utiliserait Lotus 1-2-3 et WordPerfect. Des produits différents, parfois très bons, mais pas radicalement différents. Le don de Microsoft est son sens aigu des affaires plus que de créer des produits uniques que la concurrence n’aurait jamais sortis (mis à part quelques exceptions tels que la Xbox Kinect)

Mais Gates comme Jobs partagent tous deux un accomplissement rare : ils ont réussi à fonder des compagnies qui ont duré pendant très longtemps et survécu plusieurs changements. C’est un exploit à souligner, car en informatique l’évolution rapide représente autant de challenges pour la survie des géants d’hier. Alors que beaucoup de compagnies à succès ont bien du mal à remplacer leur fondateur lorsqu’il part ou décède, en informatique des compagnies peuvent péricliter bien avant le départ du fondateur. WordPerfect et Sun sont deux exemples.

Les constructeurs d’ordinateurs

Si l’on regarde les constructeurs d’ordinateurs individuels, on remarque que chaque nouvelle vague a quasiment éliminé la vague précédente. Les tout premiers constructeurs vendaient des ordinateurs individuels en kit, à monter soi-même avec son fer à souder (MITS étant le plus célèbre avec son Altair). Ces constructeurs ont quasiment tous disparus lorsque les ordinateurs individuels sont devenus des machines prêtes a l’emploi. Ils ont été remplacés par une pléthore de nouveaux types de constructeurs (Commodore, Atari, Amstrad, Tandy, Thomson, Sinclair, Oric et bien d’autres). Ces derniers ont à leurs tour été décimé par la vague PC. Certains se sont tenté à vendre des PC, parfois avec un peu de succès (L’Amstrad PC 1512 s’est correctement vendu) mais aucun n’a survécu au long terme, et tous ont été remplacés par des constructeurs / assembleurs de PC (IBM, Compaq, HP, Dell). A chaque fois, le changement culturel a été trop important pour que les anciens constructeurs ne s’adaptent.

En plus de changements culturels, les constructeurs d’ordinateurs ont du faire face à plusieurs technologies disruptives. Les constructeurs de machines Unix ont eu beaucoup de mal à résister au PC lorsque ce dernier est passé serveur. Les assembleurs de PC sont à leur tour menacés par l’informatique mobile (smartphones et tablettes), aucun d’entre eux n’ayant réussi à s’y établir (Dell et HP s’y sont cassé les dents). Le seul marché où ils sont en sécurité est celui des serveurs PC, un domaine que l’informatique mobile n’est pas prête de concurrencer.

L’exception notable à ce carnage est Apple, fondé en 1976 et qui a fait partie de la toute première génération d’ordinateurs individuels. La firme à la pomme a non seulement réussit à survivre aux changements culturels de l’informatique individuelle, mais elle a également réussi à très bien se positionner sur le marché de l’informatique mobile.

Les éditeurs de logiciel

Les éditeurs de logiciel évoluent eux aussi dans un milieu en changement constant. Changement de plateforme, mais également changement d’habitude des utilisateurs.

Dans les années 80, Lotus 1-2-3 et WordPerfect étaient respectivement LE tableur et LE traitement de texte de référence sous MS-DOS. Lotus était d’ailleurs l’éditeur de logiciel numéro un mondial uniquement grâce aux ventes de 1-2-3. Les deux éditeurs ont cependant été dépassés par la montée en puissance de Windows, permettant à Microsoft de leur voler le leadership sur ces deux marchés. Tout d’abord, ils ont tous deux préféré développer leurs produits vedettes sur OS/2 d’IBM, n’étant que moyennement motivés pour supporter la plateforme de leur concurrent Microsoft (on peut comprendre). Ensuite, Redmond avait une longueur d’avance en matière d’expérience d’interface graphique. Car tout éditeur de logiciel sous MS-DOS a rencontré le même challenge pour s’adapter à l’interface graphique : se débarrasser de ses anciennes habitudes. Beaucoup des premières applications graphiques étaient le simple portage d’une application MS-DOS au sein d’une fenêtre, sans véritablement tirer partie des possibilités de l’interface graphique. Microsoft ayant travaillé très tôt sur le Macintosh, cela lui a permit de commettre ses erreurs de jeunesse avant la concurrence. Au final, Lotus et WordPerfect ont mal négocié un changement de plateforme qui leur a été fatal.

Novell, quant à lui, a été dépassé par une évolution de l’utilisation de son produit-phare. Son système d’exploitation réseau, Netware, était roi de sa catégorie jusqu’au début des années 90. Microsoft a tout tenté avec son logiciel concurrent LAN Manager pour le déloger, sans succès. Mais Redmond a contre-attaqué avec Windows NT, changeant ainsi les attentes des clients. Car Netware ne permettait « que » de partager des fichiers et des imprimantes en réseau (ce qui n’était pas mal à l’époque). Windows NT permettait en plus de faire tourner des applications telles qu’un SGBD ou un serveur Web. Le cas Netware est un cas de changement d’habitude des clients qui ont soudain demandé plus qu’un serveur de fichiers et d’imprimantes.

Mais protéger et faire grossir son marché historique est rarement suffisant pour un éditeur de logiciel. Il est utile de trouver de nouveaux marchés porteurs – et surtout de ne pas se tromper dans sa vision.

Lotus, WordPerfect et Novell ont tous tenté de s’étendre, en particulier sur le marché des suites bureautiques : Lotus a sorti un traitement de texte, WordPerfect un tableur. Novell a plus tard racheté WordPerfect et le tableur Quatro Pro de Borland. Hélas pour eux, ils n’ont pas réussi à écorner l’hégémonie de Redmond. Lotus a réussi à rebondir avec Lotus Notes, mais ça n’a pas été suffisant pour reprendre le leadership – la compagnie s’est faite rachetée par IBM en 1995.

Microsoft, quant à lui, a su très bien manoeuvrer au cours des années. La compagnie a en effet été créée en 1975, soit au tout début de l’informatique individuelle, et bien avant Lotus, WordPerfect ou Novell. Je ne sais pas si beaucoup de gens savent ce que le « micro » de Microsoft veut dire (l’informatique individuelle étant appelée à l’époque micro-informatique)

Si son premier produit, un langage de programmation BASIC, n’a pas rapporté des fortunes (Microsoft a pendant longtemps été une petite compagnie), Bill Gates a su prendre les bonnes décisions au bon moment. Il a su protéger son langage de programmation tout en s’étendant au marché du système d’exploitation. Par la suite, il a su protéger et étendre le système d’exploitation (Windows puis Windows NT) tout en sachant conquérir d’autres marchés (les suites bureautiques). Redmond a certes eu de la chance, mais la chance n’explique pas tout.

La firme de Bill Gates ayant enterré tous les autres éditeurs de logiciels à succès sur PC, les nouveaux éditeurs se sont depuis déplacés sur le Web, avec des nouveaux venus tels que Yahoo, Google ou Facebook. Il est cependant bien trop tôt pour dire s’ils vont durer ou pas.

D’autres exemples de compagnies qui durent

Apple et Microsoft ont tous deux passé un certain cap, mais les deux compagnies n’ont pas encore franchi le cap de continuer à avoir du succès après le départ de leur fondateur. Il est encore trop tôt pour parler d’Apple. L’action Microsoft, quant à elle, stagne depuis que Steve Ballmer a remplacé Bill Gates. Les deux compagnies n’ont pas encore atteint le niveau d’une compagnie comme IBM. Si Big Blue n’a plus sa grandeur d’antan, elle reste une force tranquille, et ce des décennies après le décès de son fondateur.

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