Sur la biographie de « Steve Jobs »

Je viens de terminer la lecture de la biographie officielle de Steve Jobs. Non pas parce qu’il vient de décéder, mais parce que je m’intéresse au personnage depuis des années – j’ai lu d’autres livres sur lui tel qu’iCon (pour lequel l’éditeur s’est fait expulser d’iTunes) ou Inside Steve’s Brain.

Je ne vais pas répéter les passages dont tout le monde a parlé, mais souligner certains aspects que personne n’a mentionnés.

Il avait un culot monstre

Une des particularités de Steve était son culot. Quelques exemples :

  • Après qu’il ait fabriqué avec Steve Wozniak des blue box permettant de faire des appels longue distance gratuitement -et illégalement, les deux compères ont décidé d’appeler… le Vatican ! Tentant de se faire passer pour Henry Kissinger, ils ont demandé de faire réveiller le pape pour lui parler (il était 5:30 heures du matin, heure du Vatican). Ils n’ont cependant pu « que » parler à un évêque.
  • Il a appelé Bill Hewlett (cofondateur de Hewlett-Packard) chez lui pour demander des composants électroniques gratuits – qu’il a obtenu en plus d’un travail.
  • Steve a arrêté son cursus universitaire après seulement un semestre, trouvant que cela ne l’aidait pas pour ce que ses parents payaient. Il a cependant réussi à convaincre le doyen de le laisser rester sur le campus et de suivre gratuitement les cours qu’il voulait.
  • Steve a débarqué dans les bureaux d’Atari et a refusé de quitter les lieux avant qu’on lui donne un travail – ce qu’il a obtenu.
  • Une fois embauché chez Atari, il a vite été affecté à l’équipe de nuit afin d’éviter les frictions. Cela ne l’a pas empêché de traiter ses collègues de « cons comme une merde » (« dumb shits« ), trouvant ces derniers d’une nullité consternante.
  • Après son retour au sein d’Apple en 1997, alors qu’il n’était que PDG temporaire et n’avait pas promis de rester, il a demandé à tous les membres du conseil d’administration de démissionner (à l’exception du président du conseil qu’il respectait)

Avoir du culot n’est bien sûr qu’un seul élément de son succès. Steve a su en plus être suffisamment charismatique pour obtenir ce qu’il voulait. Mais le culot lui a permit d’oser ce que beaucoup n’auraient jamais pensé demander.

Aux débuts d’Apple, il a réussi à obtenir de nombreux composants électroniques à bas prix, voire gratuitement. Des années plus tard, il a réussi à renégocier le contrat initial entre Pixar et Disney en des termes plus favorables – quelque chose d’impensable pour Disney pour lequel un contrat signé était un contrat signé. Pour l’iPhone, il a réussi à convaincre AT&T de miser sur l’iPhone sans avoir aucun contrôle sur le téléphone (seul le nom de l’opérateur est affiché en tout petit), de reverser à Apple une partie de l’abonnement associé (en plus de subventionner le téléphone), le tout sans avoir le droit de voir l’iPhone !

C’était un grand fan de la méthode Coué

On parle beaucoup du « Steve Reality Distortion Field » (le champ de distorsion de la réalité de Steve), une sorte d’aura où la réalité cède la place à la vision du monde selon Maître Steve. Une des raisons de cette aura était l’intensité que Jobs déployait lorsqu’il parlait de ce qui le passionnait. Il s’était même entraîné à garder les yeux ouverts pendant plusieurs minutes sans cligner des yeux. Mais l’autre facteur clé était que Steve était un adepte de la méthode Coué, croyant uniquement ce qu’il voulait croire. Le « Steve Reality Distortion Field » a fonctionné à merveille lorsqu’il devait convaincre son auditoire. Cela a de même permit de pousser l’engineering à se dépasser, que ce soit mettre en oeuvre des solutions qu’ils pensaient impossibles ou respecter certaines dates butoir. Cette méthode a cependant trouvé ces limites lorsqu’elle a essayé de briser certaines lois physiques. On peut par exemple arriver à motiver les troupes pour respecter le calendrier, mais jusqu’à un certain point (le premier Mac a eu des années de retard). Et le développement d’Apple n’a pu faire que des miracles limités lorsque les designers ont décidé que l’iPhone 4 allait être entourés par une bande de métal le tout avec un minimum de test (sécurité oblige) – créant une cage de Faraday qui limite les ondes.

Il était encore plus perfectionniste que je ne le pensais

Steve Jobs était de notoriété publique quelqu’un de très visuel doublé d’un grand perfectionniste. Je savais déjà qu’il avait rendu fou de nombreux développeurs, par exemple pour avoir rejeté leur travail sur lequel ils avaient planché des jours – parfois même sans le regarder (« Je sais que tu y a bossé dessus 18 heures par jour, mais tu peux faires mieux »). Il avait rejeté des designs de carte-mère du premier Macintosh car les circuits n’étaient pas joliment alignés – Alors que le premier Mac utilisait des vis spéciales pour empêcher aux utilisateurs de l’ouvrir ! L’intérieur du premier Mac contenait également une plaque où toute l’équipe avait signé (« Les artistes signent leurs oeuvres »)

Ce que je ne savais pas par contre est que le perfectionnisme à propos de détails cachés provient apparemment de son père (adoptif), Paul Jobs, grand bricoleur, et qui lui avait montré comment il peaufinait l’intérieur de certains objets en bois qu’il fabriquait bien que personne ne verrait ces détails. De même, Steve Jobs était encore plus perfectionniste que je ne le pensais – d’un niveau maladif parfois contre-productif. C’est une chose de demander de refaire le design d’une carte-mère, c’en est une autre lorsque ses désirs ont coûté plusieurs millions de dollars sans rien rapporter.

Par exemple, en 1984-1985, il a décidé que l’usine où étaient fabriqués les Mac (à l’époque toujours aux Etats-Unis) devait avoir une esthétique qui satisfasse ses goûts. Il a exigé que les murs soient peints en blanc et que l’usine complète devait être sans poussière (il inspectait l’usine avec un gant blanc). Il a imposé que les robots de la chaîne d’assemblage soient repeints en couleurs chatoyantes, bien que le directeur de l’usine l’ai prévenu que ces robots étaient extrêmement précis, et que les repeindre risquait de les dérégler (ce qui est arrivé)

Son perfectionnisme a été complètement débridé en 1985, après qu’il se soit fait éjecter d’Apple et qu’il ait créé sa propre compagnie, NeXT. Il n’y avait en effet plus personne pour le retenir. Les usines d’assemblage ont également eu droit à leurs robots repeints, les murs en blanc immaculé, et des sofas à $20000. Certaines de ses exigences sur l’intérieur du NeXT Cube (comme le fait que l’intérieur soit également peint en noir) ont fait exploser les coûts de production.

Après son retour chez Apple, il s’est calmé – un peu. Il a délocalisé les usines de production en Chine sans se soucier de l’esthétique de ces dernières. Il s’est affairé à ce que certains produits Apple soient vendus à un prix abordables (le premier iMac comme l’iPad). Mais certaines tendances sont revenues au galop. Lorsqu’il était opéré d’un en 2009 pour une greffe du foie, bien que sous anesthésie et à peine conscient, il a arraché son masque et a refusé de le remettre sous prétexte qu’il était moche, exigeant qu’on lui présente cinq designs de masque différents. Pour le premier Apple Store, il a décidé que le sol soit en marbre en provenance d’une certaine petite compagnie basée à Florence en Italie – et il a fait venir les dalles jusqu’à Cupertino pour qu’il inspecte lui-même les nervures.

La rencontre avec Danielle Mitterrand

La presse anglo-saxonne n’a bien évidemment pas parlé de ce passage, mais les lecteurs français pourront apprécier. En 1985, Danielle Mitterrand, alors épouse du chef de l’état français, a rendu visite à une usine d’Apple où étaient fabriqués le Macintosh. Elle a été accueillie par Steve Jobs en personne (par interprète interposé). Mais étant bien plus socialiste que férue de technologie, ses questions ont uniquement tournés autour des conditions de travail des employés (le nombre de jours de vacances, etc.). A un tel point que cela a exaspéré Steve, qui a demandé à son interprète de lui dire que si elle se souciait tant des conditions des employés, elle pouvait travailler à l’usine quand elle le voulait. L’interprète a cependant blêmi devant une telle requête et a traduit par un remerciement de la part de Steve pour son intérêt dans la compagnie.

C’était un « CEOzilla »

Aux Etats-Unis, il existe le terme « bridezilla« , conjonction du terme « bride » (mariée) et « godzilla« . Ce terme désigne les fiancées qui, obsédées par l’organisation de leurs noces de mariage, rendent leur entourage fou. Il faut en effet que tout soit parfait-parfait-parfait. Au moindre pépin c’est le drame, car le mariage est perçu comme fichu. D’où crise, pleurs, etc.

Steve Jobs, quant à lui, pourrait être appelé un « CEOzilla » (CEO = PDG en anglais). Non, ce n’est pas un terme du livre, c’est un terme que j’ai inventé.

Etant perfectionniste, il n’acceptait rien de moins que l’excellence – au point de rendre son entourage fou. Et, comme les bridezillas, il piquait sa crise (et parfois pleurait) dés que quelque chose n’allait pas. Lorsqu’il s’est aperçu avec horreur que le lecteur CD du premier iMac avait un plateau (au lieu que l’on insert un CD dans une fente) il s’est mit à faire une crise, pensant que l’iMac était fichu – il était en effet trop tard pour changer de modèle de lecteur, bien qu’Apple l’ait fait dés qu’il a pu. De même, il a passé un savon à l’équipe responsable du service MobileMe pour un résultat médiocre, les accusant d’avoir terni à jamais l’image d’Apple.

Quand on a un but tellement ambitieux (rien de moins que de changer la face du monde) et une motivation hors pair, on se concentre quasiment exclusivement sur le but. Tout le reste passe au second plan. La fin justifiant les moyens, s’il fallait froisser certains egos pour sortir des produits parfait, qu’il en soit ainsi.

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One Comment sur “Sur la biographie de « Steve Jobs »”


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