Archives de novembre 2011

Le poids du marché grand public

25 novembre 2011

En matière de technologie, la tendance générale est de démarrer sur un marché de professionnel (souvent gouvernemental et/ou militaire) pour finalement être attiré vers le marché grand public.

A noter que le mot technologie est employé dans cet article au sens large. Par exemple, je considère ici l’informatique en général comme une technologie – elle-même composée de sous-technologies (mainframe, micro-informatique, etc.)

L’évolution d’une technologie

Une technologie est toujours utilisée alors qu’elle est tout juste prête, voire avant d’être au point. C’est ainsi que l’homme a navigué les océans dés que les bateaux ont été inventés, et a réussi à atteindre des iles du Pacifiques telles qu’Hawaii dés 300 av JC en passant par la Polynésie ! Plus tard, on a envoyé dans l’espace des astronautes et cosmonautes dans des fusées que l’on considérerait à l’heure actuelle comme de véritables boites de conserve. Les premières automobiles ont été construites avant qu’elles aient une application véritable. Pareil pour le premier avion, conçu par les frères Wright, qui a parcouru une trentaine de mètres. Le premier ordinateur coûtait une fortune, occupait une salle entière, avait des pannes tous les jours et tout ça pour remplir les fonctions d’une simple machine à calculer. Il existe toujours des personnes suffisamment passionnées, désespérées voire complètement téméraires pour créer et/ou utiliser une technologie avant qu’elle ne soit vraiment au point.

A son balbutiement, une technologie est toujours onéreuse et peu pratique à utiliser, si bien qu’elle n’est employée que par les clients qui en ont vraiment besoin, aussi imparfaite soit-elle. Et bien sûr qui en ont les moyens. Les militaires et autres organisations gouvernementales sont donc souvent des utilisateurs précoces. Les premières fusées, les premiers ordinateurs et les premiers sous-marins ont été utilisés à des fins militaires. De même, les premiers véhicules automobiles ont été en majorité des camions.

Au fur et à mesure que la technologie évolue, elle devient plus abordable et plus facile d’accès, si bien qu’elle peut commencer à toucher le grand public, en commençant tout d’abord par les particuliers fortunés. Les premières voitures grand public étaient réservées aux riches, transformant l’automobile en un symbole (détesté) de l’argent. L’Apple II (1977), premier ordinateur individuel destiné aux non-électroniciens, coûtait quand même 20000 FF tout équipé (dans les 3000 euros) – prix de l’époque.

Avec le temps cependant, la technologie devient de plus en plus abordable et de plus en plus facile à utiliser, si bien qu’elle touche de plus en plus de particuliers. La Ford T a démocratisé l’automobile. Les ordinateurs individuels sont devenus moins chers et plus facile d’accès grâce à l’interface graphique. Dans les deux cas, les particuliers ont eu moins en moins besoin de savoir comment leur voiture et leur ordinateur fonctionnait pour l’utiliser.

Mais le marché du grand public bouleverse souvent la donne en dominant la technologie. Aujourd’hui, l’industrie automobile est dominée par le marché grand public. Les constructeurs adaptent leurs modèles grand public aux besoins professionnels dés qu’ils le peuvent (taxis, voitures de police, etc.). Les smartphones ont commencé en entreprise avec le BlackBerry, mais depuis l’iPhone se sont réorientés grand public. L’iPhone d’Apple et Android de Google (deux compagnies grand public) tiennent le haut du pavé, alors que BlackBerry et Microsoft tentent d’enrayer leur chute en réorientant leur offre grand public.

« Volume is everything »

La raison de cette tendance est une question de volume : un marché qui vend une poignée de produits très chers ne fait pas le poids à terme face à un marché qui vend des millions de produits bon marché, ce dernier bénéficiant d’économies d’échelles énormes. Microsoft est devenu le numéro un du logiciel en vendant des produits certes très peu chers comparés aux logiciels d’entreprise, mais à des centaines de millions d’exemplaires. Google a fait fortune en vendant un support publicitaire à des dizaines de millions d’annonceurs (beaucoup étant très petits) contrairement au réseau d’Apple iAd qui est dédié exclusivement aux gros annonceurs – et qui peine à percer. Les processeurs hautement spécialisés des supercalculateurs les plus puissants au monde ont été remplacés par des processeurs Intel ou AMD que l’on trouve dans les PC ainsi que par des processeurs graphiques à l’origine dédiés aux jeux 3D tels que Nvidia.

Mais pourquoi le marché du grand public est-il aussi important ? Après tout, une grande majorité de particuliers sont également des employés.

Outre le fait que des non-professionnels tels que les étudiants représentent un marché important, le marché d’entreprise est beaucoup plus fragmenté que le marché grand public. Les besoins peuvent différer bien plus que ceux du marché grand public.

Facebook a réussi à avoir 800 millions d’utilisateurs parce qu’il offre un service qui a un attrait pour n’importe quel particulier, quel que soit son statut social ou son pays : garder le lien avec ses connaissances. Si les réseaux sociaux professionnels LinkedIn ou Viadeo n’ont pas le même impact, c’est que les professionnels n’y voient pas autant d’intérêt (pensez à tous les fonctionnaires ou les militaires) et n’est vraiment utile que lorsqu’on cherche un nouvel emploi. Pour s’étendre globalement, la principale chose que Facebook doit faire est de supporter des langages supplémentaires. Au contraire, un logiciel d’entreprise comme un logiciel de DRH doit prendre en compte les lois des différents pays, et a peu de chance de convenir à n’importe quel type d’entreprise. Une entreprise de quelques personnes a des besoins très différents d’une multinationale.

Si beaucoup d’employés ont un ordinateur personnel dédié sur le lieu de travail, une portion non négligeable n’en n’ont pas, qu’il s’agisse d’enseignants, d’employés de magasin, d’ouvriers ou tout autre employés non sédentaires. Au contraire, tous les particuliers ont l’usage d’un smartphone (qu’ils peuvent ou veuillent s’en offrir un est une autre histoire)

Contre-exemples

Il existe cependant quelques exceptions. La technologie spatiale, par exemple, reste toujours un marché professionnel. La vision des années 60/70/80 où chacun aurait sa soucoupe volante personnelle reste une chimère, avec aucun changement à l’horizon. Mais cela ne veut pas dire que ça n’arrivera jamais. Les progrès dans ce domaine ont été plus lents que prévus (la navette spatiale n’a pas tenu ses promesses). Mais quelques compagnies commencent à vouloir proposer des voyages pour particuliers fortunés.

Autre exception : la micro-informatique, qui a commencé comme marché grand public avant de s’orienter vers le marché professionnel avec le PC. En 1980, Microsoft n’était alors qu’une petite compagnie et Apple était le roi de l’informatique individuelle, commençant à inquiéter même le géant IBM. Une décennie plus tard, le PC contrôlait le marché. La raison est que la micro-informatique a mis du temps à avoir une utilisation réelle pour les particuliers (c’est venu avec le Web). Le PC, qui avait une utilisation réelle en entreprise, a donc bénéficié d’économies d’échelles et a réussi à imposer aux particuliers un ordinateur sommes toute trop complexe pour leurs besoins.

Contre-contre-exemple ?

Mais l’émergence de l’informatique mobile signale un changement profond. Les tablettes sont moins chères et bien plus faciles à utiliser qu’un PC – et sont orientées grand public. Et il n’est pas impossible que l’informatique mobile redéfinisse à terme l’informatique individuelle pour les particuliers. Tout d’abord, les particuliers risquent d’utiliser de plus en plus souvent une tablette et par conséquent remplacer de moins en moins souvent leur PC. Ensuite, les tablettes ont toutes les chances d’évoluer pour concurrencer de plus en plus les PC (écran plus grand, etc.)

Microsoft est bien évidemment en première ligne car il a tout à perdre et pas grand chose à gagner. Malgré s’être attaqué très tôt au marché de l’informatique mobile (smartphones comme tablettes), l’obsession de Redmond de tout vouloir lier à Windows et Office dés que possible l’a handicapé sur ce marché. S’il ne faut jamais enterrer la firme de Steve Ballmer, le risque qu’elle perde le marché du grand public (Xbox mis à part) existe bel et bien.

Le danger existe-t-il également pour le PC en entreprise ? Là-dessus, l’avenir est bien plus flou, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les entreprises attachent beaucoup plus d’importance aux fonctionnalités ainsi qu’à la compatibilité avec l’existent. Alors que tous les particuliers ont basculé vers des services d’email en ligne tel que Hotmail ou autre Gmail il y a 10 ans, Outlook reste fortement ancré en entreprise. Certes, l’iPhone et les smartphones Android se sont immiscés sur le lieu de travail, mais c’est parce que les employés les utilisent également pour leur usage personnel – ce qui est rarement le cas du PC d’entreprise. Microsoft s’emploie entre temps à verrouiller Windows et Office avec une offre de produits périphériques intégrés : Windows 2008, Sharepoint, Lync, etc. Autre challenge : les tablettes devront évoluer pour s’adapter au milieu de l’entreprise, mais il est difficile de prédire quelle compagnie pourrait effectuer avec succès une telle transformation. Microsoft va vouloir garder Windows et Apple n’a jamais été confortable sur le marché d’entreprise.

Si un jour les tablettes commencent à remplacer le PC en entreprise, ca a toutes les chances d’arriver bien après que Steve Ballmer ait pris sa retraite.

Créer une compagnie qui dure

18 novembre 2011

(Si cet article démarre sur Bill Gates contre Steve Jobs, il est plus centré sur des compagnies que sur les personnages. Pour ceux qui ne sont pas rassasiés par des histoires sur Jobs, j’ai rajouté un paragraphe intitulé CEOzilla à la fin de la revue de sa biographie)

Selon le chroniqueur John C. Dvorak, Bill Gates aurait été un peu jaloux des éloges autour de Steve Jobs, et aurait fait du lobbying intensif pour redorer son image, en particulier en mettant en avant sa fondation. Bill a même été jusqu’à dire que « Steve [et lui] ont travaillé ensemble pour créer le Mac » (ben voyons !), ajoutant que Microsoft a créé les « logiciels-clé » du Mac (désolé Bill, la véritable « killer app » du Mac est venue grâce à Adobe)

Comparer l’impact de Bill Gates et Steve Jobs est un exercice difficile, car les résultats sont difficilement comparables. En termes de philanthropie, Bill gagne haut la main, Steve n’ayant jamais été intéressé par ce domaine. En termes d’impact sur l’informatique, par contre, Steve a le dessus. Non seulement Apple a réussi à (re)dépasser Microsoft en termes de capitalisation, revenus et même profits, mais l’héritage de Steve dépasse très largement celui de Bill. Si Microsoft n’avait pas existé, je ne suis pas certain que l’informatique aurait fondamentalement changée. Au lieu de Windows on aurait eu droit à GEM. Au lieu de MS-Office on utiliserait Lotus 1-2-3 et WordPerfect. Des produits différents, parfois très bons, mais pas radicalement différents. Le don de Microsoft est son sens aigu des affaires plus que de créer des produits uniques que la concurrence n’aurait jamais sortis (mis à part quelques exceptions tels que la Xbox Kinect)

Mais Gates comme Jobs partagent tous deux un accomplissement rare : ils ont réussi à fonder des compagnies qui ont duré pendant très longtemps et survécu plusieurs changements. C’est un exploit à souligner, car en informatique l’évolution rapide représente autant de challenges pour la survie des géants d’hier. Alors que beaucoup de compagnies à succès ont bien du mal à remplacer leur fondateur lorsqu’il part ou décède, en informatique des compagnies peuvent péricliter bien avant le départ du fondateur. WordPerfect et Sun sont deux exemples.

Les constructeurs d’ordinateurs

Si l’on regarde les constructeurs d’ordinateurs individuels, on remarque que chaque nouvelle vague a quasiment éliminé la vague précédente. Les tout premiers constructeurs vendaient des ordinateurs individuels en kit, à monter soi-même avec son fer à souder (MITS étant le plus célèbre avec son Altair). Ces constructeurs ont quasiment tous disparus lorsque les ordinateurs individuels sont devenus des machines prêtes a l’emploi. Ils ont été remplacés par une pléthore de nouveaux types de constructeurs (Commodore, Atari, Amstrad, Tandy, Thomson, Sinclair, Oric et bien d’autres). Ces derniers ont à leurs tour été décimé par la vague PC. Certains se sont tenté à vendre des PC, parfois avec un peu de succès (L’Amstrad PC 1512 s’est correctement vendu) mais aucun n’a survécu au long terme, et tous ont été remplacés par des constructeurs / assembleurs de PC (IBM, Compaq, HP, Dell). A chaque fois, le changement culturel a été trop important pour que les anciens constructeurs ne s’adaptent.

En plus de changements culturels, les constructeurs d’ordinateurs ont du faire face à plusieurs technologies disruptives. Les constructeurs de machines Unix ont eu beaucoup de mal à résister au PC lorsque ce dernier est passé serveur. Les assembleurs de PC sont à leur tour menacés par l’informatique mobile (smartphones et tablettes), aucun d’entre eux n’ayant réussi à s’y établir (Dell et HP s’y sont cassé les dents). Le seul marché où ils sont en sécurité est celui des serveurs PC, un domaine que l’informatique mobile n’est pas prête de concurrencer.

L’exception notable à ce carnage est Apple, fondé en 1976 et qui a fait partie de la toute première génération d’ordinateurs individuels. La firme à la pomme a non seulement réussit à survivre aux changements culturels de l’informatique individuelle, mais elle a également réussi à très bien se positionner sur le marché de l’informatique mobile.

Les éditeurs de logiciel

Les éditeurs de logiciel évoluent eux aussi dans un milieu en changement constant. Changement de plateforme, mais également changement d’habitude des utilisateurs.

Dans les années 80, Lotus 1-2-3 et WordPerfect étaient respectivement LE tableur et LE traitement de texte de référence sous MS-DOS. Lotus était d’ailleurs l’éditeur de logiciel numéro un mondial uniquement grâce aux ventes de 1-2-3. Les deux éditeurs ont cependant été dépassés par la montée en puissance de Windows, permettant à Microsoft de leur voler le leadership sur ces deux marchés. Tout d’abord, ils ont tous deux préféré développer leurs produits vedettes sur OS/2 d’IBM, n’étant que moyennement motivés pour supporter la plateforme de leur concurrent Microsoft (on peut comprendre). Ensuite, Redmond avait une longueur d’avance en matière d’expérience d’interface graphique. Car tout éditeur de logiciel sous MS-DOS a rencontré le même challenge pour s’adapter à l’interface graphique : se débarrasser de ses anciennes habitudes. Beaucoup des premières applications graphiques étaient le simple portage d’une application MS-DOS au sein d’une fenêtre, sans véritablement tirer partie des possibilités de l’interface graphique. Microsoft ayant travaillé très tôt sur le Macintosh, cela lui a permit de commettre ses erreurs de jeunesse avant la concurrence. Au final, Lotus et WordPerfect ont mal négocié un changement de plateforme qui leur a été fatal.

Novell, quant à lui, a été dépassé par une évolution de l’utilisation de son produit-phare. Son système d’exploitation réseau, Netware, était roi de sa catégorie jusqu’au début des années 90. Microsoft a tout tenté avec son logiciel concurrent LAN Manager pour le déloger, sans succès. Mais Redmond a contre-attaqué avec Windows NT, changeant ainsi les attentes des clients. Car Netware ne permettait « que » de partager des fichiers et des imprimantes en réseau (ce qui n’était pas mal à l’époque). Windows NT permettait en plus de faire tourner des applications telles qu’un SGBD ou un serveur Web. Le cas Netware est un cas de changement d’habitude des clients qui ont soudain demandé plus qu’un serveur de fichiers et d’imprimantes.

Mais protéger et faire grossir son marché historique est rarement suffisant pour un éditeur de logiciel. Il est utile de trouver de nouveaux marchés porteurs – et surtout de ne pas se tromper dans sa vision.

Lotus, WordPerfect et Novell ont tous tenté de s’étendre, en particulier sur le marché des suites bureautiques : Lotus a sorti un traitement de texte, WordPerfect un tableur. Novell a plus tard racheté WordPerfect et le tableur Quatro Pro de Borland. Hélas pour eux, ils n’ont pas réussi à écorner l’hégémonie de Redmond. Lotus a réussi à rebondir avec Lotus Notes, mais ça n’a pas été suffisant pour reprendre le leadership – la compagnie s’est faite rachetée par IBM en 1995.

Microsoft, quant à lui, a su très bien manoeuvrer au cours des années. La compagnie a en effet été créée en 1975, soit au tout début de l’informatique individuelle, et bien avant Lotus, WordPerfect ou Novell. Je ne sais pas si beaucoup de gens savent ce que le « micro » de Microsoft veut dire (l’informatique individuelle étant appelée à l’époque micro-informatique)

Si son premier produit, un langage de programmation BASIC, n’a pas rapporté des fortunes (Microsoft a pendant longtemps été une petite compagnie), Bill Gates a su prendre les bonnes décisions au bon moment. Il a su protéger son langage de programmation tout en s’étendant au marché du système d’exploitation. Par la suite, il a su protéger et étendre le système d’exploitation (Windows puis Windows NT) tout en sachant conquérir d’autres marchés (les suites bureautiques). Redmond a certes eu de la chance, mais la chance n’explique pas tout.

La firme de Bill Gates ayant enterré tous les autres éditeurs de logiciels à succès sur PC, les nouveaux éditeurs se sont depuis déplacés sur le Web, avec des nouveaux venus tels que Yahoo, Google ou Facebook. Il est cependant bien trop tôt pour dire s’ils vont durer ou pas.

D’autres exemples de compagnies qui durent

Apple et Microsoft ont tous deux passé un certain cap, mais les deux compagnies n’ont pas encore franchi le cap de continuer à avoir du succès après le départ de leur fondateur. Il est encore trop tôt pour parler d’Apple. L’action Microsoft, quant à elle, stagne depuis que Steve Ballmer a remplacé Bill Gates. Les deux compagnies n’ont pas encore atteint le niveau d’une compagnie comme IBM. Si Big Blue n’a plus sa grandeur d’antan, elle reste une force tranquille, et ce des décennies après le décès de son fondateur.

Sur la biographie de « Steve Jobs »

11 novembre 2011

Je viens de terminer la lecture de la biographie officielle de Steve Jobs. Non pas parce qu’il vient de décéder, mais parce que je m’intéresse au personnage depuis des années – j’ai lu d’autres livres sur lui tel qu’iCon (pour lequel l’éditeur s’est fait expulser d’iTunes) ou Inside Steve’s Brain.

Je ne vais pas répéter les passages dont tout le monde a parlé, mais souligner certains aspects que personne n’a mentionnés.

Il avait un culot monstre

Une des particularités de Steve était son culot. Quelques exemples :

  • Après qu’il ait fabriqué avec Steve Wozniak des blue box permettant de faire des appels longue distance gratuitement -et illégalement, les deux compères ont décidé d’appeler… le Vatican ! Tentant de se faire passer pour Henry Kissinger, ils ont demandé de faire réveiller le pape pour lui parler (il était 5:30 heures du matin, heure du Vatican). Ils n’ont cependant pu « que » parler à un évêque.
  • Il a appelé Bill Hewlett (cofondateur de Hewlett-Packard) chez lui pour demander des composants électroniques gratuits – qu’il a obtenu en plus d’un travail.
  • Steve a arrêté son cursus universitaire après seulement un semestre, trouvant que cela ne l’aidait pas pour ce que ses parents payaient. Il a cependant réussi à convaincre le doyen de le laisser rester sur le campus et de suivre gratuitement les cours qu’il voulait.
  • Steve a débarqué dans les bureaux d’Atari et a refusé de quitter les lieux avant qu’on lui donne un travail – ce qu’il a obtenu.
  • Une fois embauché chez Atari, il a vite été affecté à l’équipe de nuit afin d’éviter les frictions. Cela ne l’a pas empêché de traiter ses collègues de « cons comme une merde » (« dumb shits« ), trouvant ces derniers d’une nullité consternante.
  • Après son retour au sein d’Apple en 1997, alors qu’il n’était que PDG temporaire et n’avait pas promis de rester, il a demandé à tous les membres du conseil d’administration de démissionner (à l’exception du président du conseil qu’il respectait)

Avoir du culot n’est bien sûr qu’un seul élément de son succès. Steve a su en plus être suffisamment charismatique pour obtenir ce qu’il voulait. Mais le culot lui a permit d’oser ce que beaucoup n’auraient jamais pensé demander.

Aux débuts d’Apple, il a réussi à obtenir de nombreux composants électroniques à bas prix, voire gratuitement. Des années plus tard, il a réussi à renégocier le contrat initial entre Pixar et Disney en des termes plus favorables – quelque chose d’impensable pour Disney pour lequel un contrat signé était un contrat signé. Pour l’iPhone, il a réussi à convaincre AT&T de miser sur l’iPhone sans avoir aucun contrôle sur le téléphone (seul le nom de l’opérateur est affiché en tout petit), de reverser à Apple une partie de l’abonnement associé (en plus de subventionner le téléphone), le tout sans avoir le droit de voir l’iPhone !

C’était un grand fan de la méthode Coué

On parle beaucoup du « Steve Reality Distortion Field » (le champ de distorsion de la réalité de Steve), une sorte d’aura où la réalité cède la place à la vision du monde selon Maître Steve. Une des raisons de cette aura était l’intensité que Jobs déployait lorsqu’il parlait de ce qui le passionnait. Il s’était même entraîné à garder les yeux ouverts pendant plusieurs minutes sans cligner des yeux. Mais l’autre facteur clé était que Steve était un adepte de la méthode Coué, croyant uniquement ce qu’il voulait croire. Le « Steve Reality Distortion Field » a fonctionné à merveille lorsqu’il devait convaincre son auditoire. Cela a de même permit de pousser l’engineering à se dépasser, que ce soit mettre en oeuvre des solutions qu’ils pensaient impossibles ou respecter certaines dates butoir. Cette méthode a cependant trouvé ces limites lorsqu’elle a essayé de briser certaines lois physiques. On peut par exemple arriver à motiver les troupes pour respecter le calendrier, mais jusqu’à un certain point (le premier Mac a eu des années de retard). Et le développement d’Apple n’a pu faire que des miracles limités lorsque les designers ont décidé que l’iPhone 4 allait être entourés par une bande de métal le tout avec un minimum de test (sécurité oblige) – créant une cage de Faraday qui limite les ondes.

Il était encore plus perfectionniste que je ne le pensais

Steve Jobs était de notoriété publique quelqu’un de très visuel doublé d’un grand perfectionniste. Je savais déjà qu’il avait rendu fou de nombreux développeurs, par exemple pour avoir rejeté leur travail sur lequel ils avaient planché des jours – parfois même sans le regarder (« Je sais que tu y a bossé dessus 18 heures par jour, mais tu peux faires mieux »). Il avait rejeté des designs de carte-mère du premier Macintosh car les circuits n’étaient pas joliment alignés – Alors que le premier Mac utilisait des vis spéciales pour empêcher aux utilisateurs de l’ouvrir ! L’intérieur du premier Mac contenait également une plaque où toute l’équipe avait signé (« Les artistes signent leurs oeuvres »)

Ce que je ne savais pas par contre est que le perfectionnisme à propos de détails cachés provient apparemment de son père (adoptif), Paul Jobs, grand bricoleur, et qui lui avait montré comment il peaufinait l’intérieur de certains objets en bois qu’il fabriquait bien que personne ne verrait ces détails. De même, Steve Jobs était encore plus perfectionniste que je ne le pensais – d’un niveau maladif parfois contre-productif. C’est une chose de demander de refaire le design d’une carte-mère, c’en est une autre lorsque ses désirs ont coûté plusieurs millions de dollars sans rien rapporter.

Par exemple, en 1984-1985, il a décidé que l’usine où étaient fabriqués les Mac (à l’époque toujours aux Etats-Unis) devait avoir une esthétique qui satisfasse ses goûts. Il a exigé que les murs soient peints en blanc et que l’usine complète devait être sans poussière (il inspectait l’usine avec un gant blanc). Il a imposé que les robots de la chaîne d’assemblage soient repeints en couleurs chatoyantes, bien que le directeur de l’usine l’ai prévenu que ces robots étaient extrêmement précis, et que les repeindre risquait de les dérégler (ce qui est arrivé)

Son perfectionnisme a été complètement débridé en 1985, après qu’il se soit fait éjecter d’Apple et qu’il ait créé sa propre compagnie, NeXT. Il n’y avait en effet plus personne pour le retenir. Les usines d’assemblage ont également eu droit à leurs robots repeints, les murs en blanc immaculé, et des sofas à $20000. Certaines de ses exigences sur l’intérieur du NeXT Cube (comme le fait que l’intérieur soit également peint en noir) ont fait exploser les coûts de production.

Après son retour chez Apple, il s’est calmé – un peu. Il a délocalisé les usines de production en Chine sans se soucier de l’esthétique de ces dernières. Il s’est affairé à ce que certains produits Apple soient vendus à un prix abordables (le premier iMac comme l’iPad). Mais certaines tendances sont revenues au galop. Lorsqu’il était opéré d’un en 2009 pour une greffe du foie, bien que sous anesthésie et à peine conscient, il a arraché son masque et a refusé de le remettre sous prétexte qu’il était moche, exigeant qu’on lui présente cinq designs de masque différents. Pour le premier Apple Store, il a décidé que le sol soit en marbre en provenance d’une certaine petite compagnie basée à Florence en Italie – et il a fait venir les dalles jusqu’à Cupertino pour qu’il inspecte lui-même les nervures.

La rencontre avec Danielle Mitterrand

La presse anglo-saxonne n’a bien évidemment pas parlé de ce passage, mais les lecteurs français pourront apprécier. En 1985, Danielle Mitterrand, alors épouse du chef de l’état français, a rendu visite à une usine d’Apple où étaient fabriqués le Macintosh. Elle a été accueillie par Steve Jobs en personne (par interprète interposé). Mais étant bien plus socialiste que férue de technologie, ses questions ont uniquement tournés autour des conditions de travail des employés (le nombre de jours de vacances, etc.). A un tel point que cela a exaspéré Steve, qui a demandé à son interprète de lui dire que si elle se souciait tant des conditions des employés, elle pouvait travailler à l’usine quand elle le voulait. L’interprète a cependant blêmi devant une telle requête et a traduit par un remerciement de la part de Steve pour son intérêt dans la compagnie.

C’était un « CEOzilla »

Aux Etats-Unis, il existe le terme « bridezilla« , conjonction du terme « bride » (mariée) et « godzilla« . Ce terme désigne les fiancées qui, obsédées par l’organisation de leurs noces de mariage, rendent leur entourage fou. Il faut en effet que tout soit parfait-parfait-parfait. Au moindre pépin c’est le drame, car le mariage est perçu comme fichu. D’où crise, pleurs, etc.

Steve Jobs, quant à lui, pourrait être appelé un « CEOzilla » (CEO = PDG en anglais). Non, ce n’est pas un terme du livre, c’est un terme que j’ai inventé.

Etant perfectionniste, il n’acceptait rien de moins que l’excellence – au point de rendre son entourage fou. Et, comme les bridezillas, il piquait sa crise (et parfois pleurait) dés que quelque chose n’allait pas. Lorsqu’il s’est aperçu avec horreur que le lecteur CD du premier iMac avait un plateau (au lieu que l’on insert un CD dans une fente) il s’est mit à faire une crise, pensant que l’iMac était fichu – il était en effet trop tard pour changer de modèle de lecteur, bien qu’Apple l’ait fait dés qu’il a pu. De même, il a passé un savon à l’équipe responsable du service MobileMe pour un résultat médiocre, les accusant d’avoir terni à jamais l’image d’Apple.

Quand on a un but tellement ambitieux (rien de moins que de changer la face du monde) et une motivation hors pair, on se concentre quasiment exclusivement sur le but. Tout le reste passe au second plan. La fin justifiant les moyens, s’il fallait froisser certains egos pour sortir des produits parfait, qu’il en soit ainsi.

La stratégie « tout Windows »

3 novembre 2011

Comme je l’ai déjà écrit, la stratégie mobile de Microsoft semble pour le moins bizzare, car Redmond propose pas moins de trois systèmes d’exploitation : Windows Phone 7 pour les smartphones, Windows 8 Intel pour certaines tablettes et Windows 8 ARM pour d’autres tablettes. Apple, de son côté, ne propose qu’iOS pour son iPhone et son iPad.

Plus j’y pense, et plus je pense que le but non affiché de Microsoft n’est pas à terme de remplacer Windows Phone par Windows 8 (on un successeur) dés que les smartphones auront les capacités suffisantes. Ce n’est pas encore le cas à l’heure actuelle, mais c’est sans compter la loi de Moore. Le Samsung Galaxy S II contient par exemple 1 Go de RAM, un processeur à double coeur et jusqu’à 32 Go de mémoire flash. Il a donc techniquement la puissance requise pour faire -tout juste- tourner Windows 8 32-bit. Il arrivera un moment où la plupart des smartphones auront suffisamment de puissance pour faire tourner Windows confortablement.

Au moment où j’écris ces lignes, j’apprend d’ailleurs qu’un constructeur chinois pourrait sortir un smartphone à base de Windows 8 l’année prochaine.

Si Redmond oblige les développeurs à fournir une version Intel et ARM de leurs applications s’ils veulent les publier sur Windows Store (théoriquement ce n’est qu’une simple histoire de recompilation), cela permet de recréer des applications optimisés pour les écrans tactiles qui sont à la fois disponibles sur Windows 8 Intel et ARM. WP7 passe à la trappe et Microsoft évite ainsi des problèmes de logiciels disponibles sur une version de Windows et pas l’autre. Les applications Windows actuelles ne sont bien évidemment disponibles que sur processeur Intel, mais elles devront être repensées pour être utilisables sur une tablette de toute façon (et non parlons pas des smartphones)

Cette vision est en parfait accord avec un article de CNET qui explique pourquoi Microsoft a tué son projet de tablette Courier quelques semaines après l’annonce de l’iPad, malgré être deux ans en avance sur Windows 8. L’article indique très clairement comment Redmond est en plein dilemme de l’innovateur. Steve Ballmer a en effet dû décider entre deux vision divergentes, poussés par deux brilliants cadres dirigeants de la société : celle de J. Allard (qui était derrière la Xbox) qui poussait un Courier comme une tablette en tant que complément du PC, et celle de Steven Sinofsky (à la tête de la division Windows) qui poussait de porter Windows sur les tablette (ce qu’est devenu Windows 8)

Steve Ballmer a même fait appel à Bill Gates pour départager les deux visions. Mais lorsque Gates a demandé à Allard comment lire ses emails avec le Courier, ce dernier a répondu que le but n’était pas de lire les emails et que les utilisateurs utiliseraient le navigateur Web avec des services tels que Hotmail (autrement dit, pas d’intégration avec MS Exchange). C’est apparamment le moment où Bill a eu une « réaction allergique ». Et c’en était fini du Courier. Ce comportement est typique des compagnies qui réussissent trop bien : elles se centrent autour des produits-phare et sont incapables de sortir des innovations qui pourraient canibaliser les ventes. La Xbox a pu exister car elle cible un marché totalement différent de Windows. Le Courier aurait pu exister en parallèle de Windows 8, mais Microsoft en a décidé autrement.

Il est intéressant de noter que Microsoft se vante de son approche « Darwinienne », où des projets sont souvent mis en concurrence les uns contre les autres (que le meilleur gagne). Cette approche Darwinienne reste cependant interne : les produits perdants ne sont jamais commercialisés. Hewlett-Packard suit la même approche, mais en externe. La compagnie a en effet permit que sa division Deskjet commercialise des imprimantes à jet d’encre, canibalisant les ventes des imprimantes Laserjet.

Le Courier n’était peut-être pas le tueur d’iPad. Mais il avait le mérite de tout revoir à zéro. Microsoft, au contraire, persiste à penser en termes d’utilisateurs d’entreprise et centrer Windows au centre de sa stratégie, qu’il soit le système d’exploitation le mieux adapté ou pas. Le mois dernier, lors d’une conférence avec des analystes, Ballmer a répété que le point de vue de la compagnie était que « Windows est au centre ». Bien qu’il reconnait que certains doutent, il a ajouté qu’il « pensait que c’est une idée exceptionnellement bonne. »

Cela va peut-être prendre un an ou deux, mais à mon avis les jours de WP7 sont comptés.