Ignorer la sagesse collective

Une nécessité pour un entrepreneur est d’avoir une motivation hors du commun. Une autre est de savoir ignorer les critiques.

Etre un entrepreneur est quelque chose d’extrêmement difficile. C’est non seulement un travail à plein temps, mais un travail qui peut être très ingrat. Le taux d’échec des startup est élevé. Et même celles qui réussissent doivent le plus souvent traverser plusieurs années de disette. D’où la nécessité d’une grande persévérance.

Avoir des ornières est également nécessaire pour bien des startups. Certains entrepreneurs suivent un modèle bien défini, comme créer une entreprise de conseil. Mais pour créer le prochain Google ou le prochain Facebook, il faut faire quelque chose que personne ne fait. De préférence, quelque chose que personne ne veut faire, afin que la concurrence se moque de votre idée jusqu’à ce qu’il soit trop tard. IBM a laissé à Microsoft le contrôle complet du système d’exploitation car à l’époque tout le monde pensait que l’argent était dans le matériel et non le logiciel.

Un entrepreneur qui a de grandes ambitions doit donc être tellement convaincu de sa vision qu’il sera prêt à ignorer les critiques constantes et la sagesse collective pendant des années. Quelques exemples :

  • Google s’est lancé dans le marché du moteur de recherche à une époque où tout le monde délaissait ce type de service vers un autre service que tout le monde pensait plus profitable : celui du portail.
  • Business Week a écrit en 2001 un article intitulé Sorry, Steve : Here’s why Apple Stores Won’t Work, expliquant pourquoi le concept des magasins Apple était voué à l’échec, et concluant par « peut-être est-ce temps que Steve Jobs arrête de penser différemment ».
  • Microsoft a décidé dans les années 80 de se retourner contre IBM pour poursuivre sa stratégie Windows. Cela peut paraître la chose à faire après coup, mais à l’époque cela a du être une décision terrifiante à prendre, IBM contrôlant alors toute l’informatique de l’époque (imaginez avoir comme clients Apple, Google, Microsoft et Facebook réunis et leur faire un pied de nez !)
  • Les deux co-fondateurs de Pixar, Ed Catmull et Alvy Ray Smith, ont attendu 25 ans avant que leur rêve de créer un film entier en images de synthèse ne devienne réalité. Ils ont du entre temps se battre contre leurs patrons qui ne partageaient pas leur vision : George Lucas puis Steve Jobs (rien que ça !)

Conditions non suffisantes

Avoir la motivation nécessaire, une vision et savoir ignorer les critiques sont peut-être nécessaires pour créer le prochain Google ou Facebook, mais certainement pas suffisantes. Pour chaque entrepreneur qui réussit il existe des centaines voire des milliers d’entrepreneurs qui avaient la motivation, la vision et les ornières qu’il fallait mais qui ont pourtant échoué. Un entrepreneur n’a parfois pas ce qu’il faut pour créer avec succès une entreprise (problème d’égo, etc.). Parfois il n’a pas su appliquer la bonne stratégie. Dans beaucoup de cas, c’est la vision qui pèche. Et lorsque l’on a pour habitude d’ignorer les critiques il est difficile de se rendre compte lorsque l’on est sur la mauvaise voie.

Trip Hawkins a fondé Electronic Arts qui est devenu deuxième éditeur de jeu vidéo mondial. C’est donc quelqu’un qui a prouvé qu’il pouvait créer un géant. Il s’est pourtant fourvoyé en tentant de créer le standard de consoles de jeux vidéo 3DO. Et beaucoup d’autres entrepreneurs nettement moins couronnés de succès ont eu de mauvaises idées. L’inventeur du Segway n’a pas révolutionné les moyens de transports comme il le pensait.  Jean-Louis Gassée, ancien patron du développement d’Apple, s’est également fourvoyé dans les années 90 avec le Be Computer, qui était sensé être un remplaçant du PC.

Même les plus grands font parfois des erreurs. Microsoft a persisté à considérer les smartphones comme des ordinateurs miniatures pendant des années, laissant le champ libre au BlackBerry puis à l’iPhone et Android. Et une des raisons du départ forcé de Steve Jobs d’Apple en 1985 est que ce dernier persistait à dire que tout allait bien, et que les ventes du Macintosh allaient décoller incessamment sous peu alors qu’elles étaient un désastre.

Aux Etats-Unis, Netflix, le pionnier de la location de DVD par correspondance, vient de subir une hémorragie de clients après que la compagnie ait 1) présenté sa nouvelle politique tarifaire comme une baisse des prix alors qu’elle représente une hausse pour la grande majorité des abonnés et 2) séparer la division DVD par correspondance de sa division location par streaming, nécessitant deux abonnements. Ces décisions (en particulier la seconde) étaient stupides. N’importe qui aurait pu le dire à son PDG et cofondateur Reed Hastings s’il avait pris la peine d’écouter. Mais si Hastings avait écouté la voie de la raison, il ne se serait certainement pas lancé dans l’aventure Netflix.

Ignorer les règles

Se lancer tête baissée dans la mauvaise voie est une chose. Mais parfois, ignorer la sagesse collective peut amener à bien pire, comme des actions illégales. Plusieurs entrepreneurs réussissent en effet en ignorant les règles, que se soit des petits mensonges (comme engager des figurants pour faire croire que sa startup est très active), des gros coups de bluff, piétiner des anciens amis ou partenaires pour se hisser au-dessus du lot, etc. Avant de fonder Facebook, Mark Zuckerberg a eu des problèmes lorsqu’il était étudiant à Harvard pour s’être procuré les photos des étudiants pour un site interne de popularité sans avoir demandé la permission. Beaucoup d’entrepreneurs ont donc tendance à se sentir au-dessus des règles, voire des lois.

Les principaux éditeurs de SGDB (Oracle, Informix, Sybase) ont tous un moment ou à un autre eu des problèmes avec la SEC (le gendarme de la bourse américaine) pour avoir falsifié leurs comptes. Microsoft s’est attiré les foudres de la justice américaine pour ses pratiques anti-concurrentielles. Lors de son procès, la compagnie a menti au juge, affirmant que Windows 95 ne pouvait pas fonctionner sans Internet Explorer (il le peut). Pire, elle a été jusqu’à présenter une vidéo falsifiée pour essayer d’étayer ses arguments. Apple et Pixar, quant à eux, ont tous deux été impliqués dans des scandales de stocks options retro datées, une pratique illégale. Si Steve Jobs a été relativement restreint dans les pratiques illégales de ses compagnies, c’est peut-être parce qu’avant de cofonder Apple, lui et Steve Wozniak ont échapé de peu à un raid de la police lorsqu’ils fabriquaient et vendaient des blue box, des appareils permettant de téléphoner gratuitement – et bien évidemment illégaux. Ce qui n’a pas empêché Steve d’ignorer certaines règles – il se garait sur les places de parking pour handicapés et a conduit pendant des années sans plaques d’immatriculation (« un petit jeu auquel je joue » a-t-il dit)

Parfois, la chute ne provient même pas de décisions professionnelles mais de mauvaises décisions personnelles. Un exemple hors informatique est DSK. L’ancien directeur du FMI a vu sa carrière s’effondrer devant lui non pas à cause d’un faux pas professionnel, mais bien par son attitude personnelle, et parce qu’il s’est cru au-dessus des règles. En informatique, Mark Hurd, PDG de Hewlett-Packard de 2005 à 2010, pourtant considéré comme brillant, a terminé sa carrière chez HP du fait de plaintes pour harcèlement sexuel. S’il est possible que la politique ait joué un rôle, le problème n’aurait pas eu lieu s’il s’était comporté correctement d’un point de vue personnel. Sean Parker, le premier président de Facebook, a été éjecté de la compagnie après avoir été arrêté pour possession de cocaïne. Et avant de rejoindre Facebook, Parker a fait partie des tout premiers employés de Napster.

Steve Jobs, quant à lui, a ignoré les médecins lorsqu’il a été diagnostiqué d’un cancer du pancréas qui pouvait être traité (fait extrêmement rare). Il a en effet préféré la médecine alternative à base de régime spécial et de prières (c’était un enfant des sixties, ancien hippie et consommateur de LSD, ne l’oublions pas). Il ne s’est résigné à une opération que neuf mois plus tard, malgré les supplications de sa femme et de ses enfants. Entre temps, le cancer s’était étendu jusqu’au foie (d’où une second opération quelques années plus tard) et a sans doute causé sa mort prématurée. Il aurait pu vivre plusieurs années de plus s’il avait écouté les médecins.

C’est la raison pour laquelle les entrepreneurs qui ont énormément de succès sont si rares : ils doivent avoir une motivation hors paire, avoir une foi absolue dans leur vision, avoir la bonne vision et savoir faire la part des choses entre faire les choses différemment et aller trop loin. Et ce ne sont même pas des conditions suffisantes pour réussir.

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7 commentaires sur “Ignorer la sagesse collective”

  1. alefebvre Says:

    Excellent, vraiment une excellente chronique !
    Je crois que la phrase la plus significative est « Mais pour créer le prochain Google ou le prochain Facebook, il faut faire quelque chose que personne ne fait. De préférence, quelque chose que personne ne veut faire, afin que la concurrence se moque de votre idée jusqu’à ce qu’il soit trop tard. »… Tout est dit !
    Bravo Laurent, well done.


  2. […] la sagesse collective à https://deselection.wordpress.com/2011/10/28/ignorer-la-sagesse-collective/ Excellent, vraiment une excellente chronique […]


  3. […] la sagesse collective à https://deselection.wordpress.com/2011/10/28/ignorer-la-sagesse-collective/ Excellent, vraiment une excellente chronique […]


  4. Superbe Article!
    Très bonne analyse, avec des examples des faits ainsi que des cas concrets qui évoquent bien la complexité et la particularité du sujet.
    J’aime l’approche et l’étude de cet article.

    Cordialement Valentin

  5. Philippe Says:

    J’ajouterais qu’il faut aussi savoir s’entourer des bonnes personnes. Combien de startup ont explosé en plein vol à cause de différends entre associés ? Résumons, une idée géniale (de préférence celle que tout le monde aurait voulu avoir, a posteriori), une bonne vision (inutile de courir chez l’opticien), de la motivation (d’autant plus grande que la vision est claire) et de la persévérance (proportionnelle à la motivation), un peu d’argent quand même et de bons associés sur qui vous pourrez compter. Laurent, tu as un peu d’argent ?

    • lpoulain Says:

      Je suis certains qu’il existe beaucoup d’autres facteurs, tels que la chance, les relations, etc. Et non, je ne me sens pas l’âme d’un capital risqueur😉


  6. Bonjour à tous,
    Excellent article. J’en profite pour remercier Alain Lefebvre qui vient de me faire découvrir vos lectures. Comme lui je trouve l’écriture juste. Ce que vous racontez rappellera à tous ceux qui ont vécu l’aventure de l’intérieur, l’exactitude de vos propos et le paradoxal et immense isolement dans lequel on se trouve. Apres une première expérience échouée en 1999, je me remets au charbon… Certain cette fois-ci d’avoir raison… Faire différemment n’est un critère d’ostracisme…
    Merci.
    J’en profite pour m’abonner à votre blog, et vous donne le lien du mien :
    http://metatips.webs.com/apps/blog/categories/show/1510867-creer-son-entreprise-d-edition-logiciels-L’article


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