L’héritage réel de Steve Jobs

Le fait qu’il ait quitté la direction d’Apple et que sa biographie ait été avancée de plusieurs mois n’était pas de bonne augure. De fait, Steve Jobs s’est éteint moins de 2 semaines après avoir quitté son poste de PDG.

Steve Jobs avait certes de nombreux défauts (certains pensent que c’était un psychopathe) et il a eu beaucoup de chance – celle d’être né au bon endroit au bon moment. Mais l’homme avait un talent certain, et la chance n’explique pas tout. Sous l’égide de Jobs, Apple a créé pas moins de 5 produits cultes : l’Apple II, le Macintosh, l’iPod, l’iPhone et l’iPad, sans compter Pixar. Une personne peut déjà s’estimer chanceuse d’être impliquée dans un seul produit culte dans sa vie. Alors en diriger cinq…  Qui plus est, il a effectué en 14 ans le redressement le plus spectaculaire de toute l’histoire des affaires : transformer une compagnie au bord de la banqueroute en la compagnie avec la plus grosse valeur boursière du monde.

Car Steve Jobs, avec son obsession pour l’aspect visuel et un perfectionnisme légendaire, a toujours été très en phase avec le marché du grand public. Même lorsque la technologie n’était plus de sa génération. On a tous tendance à avoir une vision de la technologie qui se forge pendant l’adolescence et qui se fige petit à petit. Pas Steve. Autant le terme de visionnaire est utilisé à tort 99% du temps, autant Steve mérite amplement cette appellation.

Je pense qu’une autre force de Steve a été de détecter le talent. Il s’est associé à Steve Wozniak qui a été l’électronicien de génie qui a conçu les deux premiers produits d’Apple (l’Apple I et II). Il a bien plus tard embauché Tony Fadell, le père de l’iPod (qui a d’abord frappé à la porte de RealNetworks). Lors de son retour au sein d’Apple en 1997, Steve a très vite repéré un designer de talent complètement démotivé du nom de Jonathan Ive et l’a pris sous son aile. Aujourd’hui, Jonathan Ive est vice président du design.

J’ai déjà donné mon avis sur ce que deviendra Apple sans Steve Jobs. Si la compagnie a toutes les chances de se porter très bien pendant de nombreuses années, je la vois condamnée au long terme – ou devenir un autre HP. Une compagnie qui fonctionne autour du culte de la personnalité a du mal à se passer de son messie. Jobs était de notoriété publique un micromanager et a pris une participation active dans le design de plusieurs produits. Or s’il avait l’habitude de se mêler de tout, cela veut dire que les employés d’Apple n’étaient pas capable de concevoir des produits qui lui donne satisfaction du premier coup. Je doute que Tim Cook soit aussi exigent en termes de produit et de design.

Mais le but de cet article est de parler de l’héritage de Steve Jobs. Et surtout, qu’est-ce que serait devenu le monde de l’informatique s’il n’avait pas existé ? Par exemple, l’Apple II a été le premier ordinateur individuel prêt à l’emploi, à une époque où les ordinateurs de ce type étaient livrés en kit à monter soi-même à l’aide d’un fer à souder. Mais si l’Apple II n’avait pas existé, d’autres auraient eu l’idée (le Commodore PET est sorti peu de temps après l’Apple II). Le concept de l’interface graphique, quant à lui, se serait propagé en dehors de son lieu de naissance (le Xerox PARC) même sans le Lisa et le Macintosh.

Sur quels points Steve Jobs a-t-il influencé l’informatique de manière unique ?

Impact sur le design

Un impact certain de Steve sur l’informatique est le design. Les compagnies informatiques ont soit une culture de techie comme dans le cas de Google, soit une culture des affaires comme dans le cas de Microsoft. Dans aucun des cas le design n’est jamais considéré comme central (encore que Google ne s’en tire pas trop mal). Mais Steve n’est à la base ni l’un ni l’autre. Il a toujours laissé les détails techniques à d’autres, et a appris les affaires sur le tas. Il a par contre toujours été quelqu’un de très visuel (est-ce lié à sa consommation de LSD quand il était jeune ?) et est un obsédé des détails. Il a par exemple appelé le VP engineering de Google un dimanche parce que le logo de Google sur l’iPhone « n’avait pas la bonne nuance de jaune ». Apple est la seule compagnie technologique que je connaisse où un designer (Jonathan Ive) est aussi haut placé dans la hiérarchie et reporte directement au PDG.

Le Macintosh a été ainsi le premier ordinateur à utiliser des fontes à taille proportionnelles en standard parce que Jobs a suivi des cours de calligraphie à l’université. Si d’autres ordinateurs ont eu une interface graphique dés 1985 (les PC sous Windows 1.0, l’Atari ST ou le Commodore Amiga) tous utilisaient des fontes de taille fixe – en général 8×8 pixel, le standard de l’époque. Certains logiciels sur ces plateformes utilisant des fontes proportionnelles se sont développés (quelques traitements de texte et logiciels de PAO) mais cela a pris du temps car ils devaient concevoir eux-mêmes les polices de caractères et programmer leur gestion à l’écran. Sans Steve, difficile à dire quand est-ce que les ordinateurs auraient utilisé des fontes proportionnelles en standard. Windows a du attendre la version 3.0 (1990), l’Amiga a du attendre le Workbench 3.5 (1999). Pour l’Atari ST et son successeur le Falcon, il semble que cela ne soit jamais arrivé.

L’obsession du design d’Apple a ainsi forcé l’informatique à suivre, Microsoft en premier. Windows 95 par exemple a abandonné l’interface de ses prédécesseurs, où l’on lançait les programmes depuis deux fenêtres. Le système a au contraire copié l’interface du Mac, où on lance les programmes depuis un menu et où l’on peut mettre des icônes sur le bureau. Windows Vista a introduit l’interface Aero en réponse à l’interface de MacOS X.

Un des impacts négatif de la vision de Steve est cependant est le format des écrans d’ordinateur. Tout le monde a en effet copié le Mac et ses écrans au format 16:9. Or à moins d’avoir un écran de 27″ où l’on peut afficher deux pages côte à côte, un écran 16:9 n’est pas idéal pour la bureautique. Mais Dell et compagnie ont copié Apple sans réfléchir.

Impact sur la musique

Steve Jobs a également eu de l’impact sur le monde de la musique. Pas seulement avec l’iPod mais en mettant en place le premier modèle de vente de musique en ligne à succès – et en forçant les majors à garder les prix bas. Ces derniers ne s’en rendent peut-être pas compte, mais Steve les a peut-être plus sauvé du piratage qu’ils ne le pensent.

Impact sur le cinéma

L’influence de Steve sur le cinéma est sans doute moins importante qu’on ne le pense. Certes, Pixar a sauvé Disney à tel point que ce dernier a racheté la compagnie, gagnant un précieux talent créatif. Mais ce succès est à mitiger par deux facteurs.

Tout d’abord, Steve Jobs a racheté la bonne compagnie pour les mauvaises raisons. La vision qui a mené Pixar au succès provient de ses deux fondateurs, Ed Catmull et Alvy Ray Smith. Pas de Jobs qui a même plusieurs fois menacé de licencier John Lassetter, le talent créatif de Pixar. Le mérite de Jobs revient à avoir financé la compagnie pendant toutes ces années. Je soupçonne Jobs d’avoir été influencé à la fois par les animations que le groupe produisait (toujours l’aspect visuel) mais aussi par Catmull et Smith eux-mêmes. Steve a en effet toujours eu le don de s’entourer de personnes fort compétentes.

Mais si Pixar n’avait pas existé ou avait périclité, d’autres compagnies auraient pris le relai. Disney aurait peut-être continué à sombrer, mais ça n’aurait pas empêché les films animés en images de synthèse d’exister. Dreamworks ou Sony ont sorti avec succès leurs propres longs métrages en image de synthèse.

Impact sur l’informatique mobile

Outre le design, la principale influence de Steve Jobs est sans conteste l’informatique mobile. Apple est en effet le constructeur orienté grand public le plus innovant. Il existe certes d’autres constructeurs grand public (Motorola, Samsung, etc.) mais aucun n’arrive à la cheville d’Apple en termes d’innovation. Quant à Microsoft, RIM, Dell, ils restent fortement orientés professionnel.

Steve Jobs n’a jamais pu avoir l’influence qu’il désirait sur la micro-informatique, car celle-ci a été beaucoup trop influencée par le marché d’entreprise (un marché que Jobs n’a jamais aimé). Si le PC a représenté le basculement de la micro-informatique d’un monde gouverné par le marché des particuliers vers un monde gouverné par le marché d’entreprise, l’iPhone a représenté le basculement du monde des smartphones dans le sens inverse. Etant dans son élément, Steve Jobs a eu le champ libre pour fasçonner l’informatique mobile presque exactement comme il le désirait. C’est ainsi qu’il a créé un environnement plus contrôlé que personne d’autre n’aurait jamais imaginé. Seul Steve aurait osé créer une plateforme où le constructeur décide quelles applications peuvent être installées et touche 30% des ventes. Quant aux tablettes, Apple a ouvert la voie là où personne n’y était arrivé auparavant. Microsoft a tenté de percer ce marché pendant 10 ans sans succès.

Si Apple n’avait pas existé, il est possible que l’informatique mobile ait de toute façon basculé vers le marché du grand public. Mais dieu sait quand. Sans Steve Jobs, les tablettes en seraient peut-être restées au stade de gadget pendant encore longtemps.

Steve Jobs était bouddhiste. Espérons qu’il se réincarne en un futur PDG d’Apple.

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3 commentaires sur “L’héritage réel de Steve Jobs”

  1. alefebvre Says:

    Excellente synthèse de ce qu’a vraiment été Jobs (pour autant qu’on puisse le savoir sans avoir travaillé avec lui !)…


  2. […] déjà adressé ce sujet concernant Steve Jobs. Pour ce qui est de Tim Berners-Lee, en inventant le Web, il a eu plus […]


  3. […] a réussi à (re)dépasser Microsoft en termes de capitalisation, revenus et même profits, mais l’héritage de Steve dépasse très largement celui de Bill. Si Microsoft n’avait pas existé, je ne suis pas […]


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