Archive pour octobre 2011

Ignorer la sagesse collective

28 octobre 2011

Une nécessité pour un entrepreneur est d’avoir une motivation hors du commun. Une autre est de savoir ignorer les critiques.

Etre un entrepreneur est quelque chose d’extrêmement difficile. C’est non seulement un travail à plein temps, mais un travail qui peut être très ingrat. Le taux d’échec des startup est élevé. Et même celles qui réussissent doivent le plus souvent traverser plusieurs années de disette. D’où la nécessité d’une grande persévérance.

Avoir des ornières est également nécessaire pour bien des startups. Certains entrepreneurs suivent un modèle bien défini, comme créer une entreprise de conseil. Mais pour créer le prochain Google ou le prochain Facebook, il faut faire quelque chose que personne ne fait. De préférence, quelque chose que personne ne veut faire, afin que la concurrence se moque de votre idée jusqu’à ce qu’il soit trop tard. IBM a laissé à Microsoft le contrôle complet du système d’exploitation car à l’époque tout le monde pensait que l’argent était dans le matériel et non le logiciel.

Un entrepreneur qui a de grandes ambitions doit donc être tellement convaincu de sa vision qu’il sera prêt à ignorer les critiques constantes et la sagesse collective pendant des années. Quelques exemples :

  • Google s’est lancé dans le marché du moteur de recherche à une époque où tout le monde délaissait ce type de service vers un autre service que tout le monde pensait plus profitable : celui du portail.
  • Business Week a écrit en 2001 un article intitulé Sorry, Steve : Here’s why Apple Stores Won’t Work, expliquant pourquoi le concept des magasins Apple était voué à l’échec, et concluant par « peut-être est-ce temps que Steve Jobs arrête de penser différemment ».
  • Microsoft a décidé dans les années 80 de se retourner contre IBM pour poursuivre sa stratégie Windows. Cela peut paraître la chose à faire après coup, mais à l’époque cela a du être une décision terrifiante à prendre, IBM contrôlant alors toute l’informatique de l’époque (imaginez avoir comme clients Apple, Google, Microsoft et Facebook réunis et leur faire un pied de nez !)
  • Les deux co-fondateurs de Pixar, Ed Catmull et Alvy Ray Smith, ont attendu 25 ans avant que leur rêve de créer un film entier en images de synthèse ne devienne réalité. Ils ont du entre temps se battre contre leurs patrons qui ne partageaient pas leur vision : George Lucas puis Steve Jobs (rien que ça !)

Conditions non suffisantes

Avoir la motivation nécessaire, une vision et savoir ignorer les critiques sont peut-être nécessaires pour créer le prochain Google ou Facebook, mais certainement pas suffisantes. Pour chaque entrepreneur qui réussit il existe des centaines voire des milliers d’entrepreneurs qui avaient la motivation, la vision et les ornières qu’il fallait mais qui ont pourtant échoué. Un entrepreneur n’a parfois pas ce qu’il faut pour créer avec succès une entreprise (problème d’égo, etc.). Parfois il n’a pas su appliquer la bonne stratégie. Dans beaucoup de cas, c’est la vision qui pèche. Et lorsque l’on a pour habitude d’ignorer les critiques il est difficile de se rendre compte lorsque l’on est sur la mauvaise voie.

Trip Hawkins a fondé Electronic Arts qui est devenu deuxième éditeur de jeu vidéo mondial. C’est donc quelqu’un qui a prouvé qu’il pouvait créer un géant. Il s’est pourtant fourvoyé en tentant de créer le standard de consoles de jeux vidéo 3DO. Et beaucoup d’autres entrepreneurs nettement moins couronnés de succès ont eu de mauvaises idées. L’inventeur du Segway n’a pas révolutionné les moyens de transports comme il le pensait.  Jean-Louis Gassée, ancien patron du développement d’Apple, s’est également fourvoyé dans les années 90 avec le Be Computer, qui était sensé être un remplaçant du PC.

Même les plus grands font parfois des erreurs. Microsoft a persisté à considérer les smartphones comme des ordinateurs miniatures pendant des années, laissant le champ libre au BlackBerry puis à l’iPhone et Android. Et une des raisons du départ forcé de Steve Jobs d’Apple en 1985 est que ce dernier persistait à dire que tout allait bien, et que les ventes du Macintosh allaient décoller incessamment sous peu alors qu’elles étaient un désastre.

Aux Etats-Unis, Netflix, le pionnier de la location de DVD par correspondance, vient de subir une hémorragie de clients après que la compagnie ait 1) présenté sa nouvelle politique tarifaire comme une baisse des prix alors qu’elle représente une hausse pour la grande majorité des abonnés et 2) séparer la division DVD par correspondance de sa division location par streaming, nécessitant deux abonnements. Ces décisions (en particulier la seconde) étaient stupides. N’importe qui aurait pu le dire à son PDG et cofondateur Reed Hastings s’il avait pris la peine d’écouter. Mais si Hastings avait écouté la voie de la raison, il ne se serait certainement pas lancé dans l’aventure Netflix.

Ignorer les règles

Se lancer tête baissée dans la mauvaise voie est une chose. Mais parfois, ignorer la sagesse collective peut amener à bien pire, comme des actions illégales. Plusieurs entrepreneurs réussissent en effet en ignorant les règles, que se soit des petits mensonges (comme engager des figurants pour faire croire que sa startup est très active), des gros coups de bluff, piétiner des anciens amis ou partenaires pour se hisser au-dessus du lot, etc. Avant de fonder Facebook, Mark Zuckerberg a eu des problèmes lorsqu’il était étudiant à Harvard pour s’être procuré les photos des étudiants pour un site interne de popularité sans avoir demandé la permission. Beaucoup d’entrepreneurs ont donc tendance à se sentir au-dessus des règles, voire des lois.

Les principaux éditeurs de SGDB (Oracle, Informix, Sybase) ont tous un moment ou à un autre eu des problèmes avec la SEC (le gendarme de la bourse américaine) pour avoir falsifié leurs comptes. Microsoft s’est attiré les foudres de la justice américaine pour ses pratiques anti-concurrentielles. Lors de son procès, la compagnie a menti au juge, affirmant que Windows 95 ne pouvait pas fonctionner sans Internet Explorer (il le peut). Pire, elle a été jusqu’à présenter une vidéo falsifiée pour essayer d’étayer ses arguments. Apple et Pixar, quant à eux, ont tous deux été impliqués dans des scandales de stocks options retro datées, une pratique illégale. Si Steve Jobs a été relativement restreint dans les pratiques illégales de ses compagnies, c’est peut-être parce qu’avant de cofonder Apple, lui et Steve Wozniak ont échapé de peu à un raid de la police lorsqu’ils fabriquaient et vendaient des blue box, des appareils permettant de téléphoner gratuitement – et bien évidemment illégaux. Ce qui n’a pas empêché Steve d’ignorer certaines règles – il se garait sur les places de parking pour handicapés et a conduit pendant des années sans plaques d’immatriculation (« un petit jeu auquel je joue » a-t-il dit)

Parfois, la chute ne provient même pas de décisions professionnelles mais de mauvaises décisions personnelles. Un exemple hors informatique est DSK. L’ancien directeur du FMI a vu sa carrière s’effondrer devant lui non pas à cause d’un faux pas professionnel, mais bien par son attitude personnelle, et parce qu’il s’est cru au-dessus des règles. En informatique, Mark Hurd, PDG de Hewlett-Packard de 2005 à 2010, pourtant considéré comme brillant, a terminé sa carrière chez HP du fait de plaintes pour harcèlement sexuel. S’il est possible que la politique ait joué un rôle, le problème n’aurait pas eu lieu s’il s’était comporté correctement d’un point de vue personnel. Sean Parker, le premier président de Facebook, a été éjecté de la compagnie après avoir été arrêté pour possession de cocaïne. Et avant de rejoindre Facebook, Parker a fait partie des tout premiers employés de Napster.

Steve Jobs, quant à lui, a ignoré les médecins lorsqu’il a été diagnostiqué d’un cancer du pancréas qui pouvait être traité (fait extrêmement rare). Il a en effet préféré la médecine alternative à base de régime spécial et de prières (c’était un enfant des sixties, ancien hippie et consommateur de LSD, ne l’oublions pas). Il ne s’est résigné à une opération que neuf mois plus tard, malgré les supplications de sa femme et de ses enfants. Entre temps, le cancer s’était étendu jusqu’au foie (d’où une second opération quelques années plus tard) et a sans doute causé sa mort prématurée. Il aurait pu vivre plusieurs années de plus s’il avait écouté les médecins.

C’est la raison pour laquelle les entrepreneurs qui ont énormément de succès sont si rares : ils doivent avoir une motivation hors paire, avoir une foi absolue dans leur vision, avoir la bonne vision et savoir faire la part des choses entre faire les choses différemment et aller trop loin. Et ce ne sont même pas des conditions suffisantes pour réussir.

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Impact et notoriété

21 octobre 2011

Une semaine exactement après Steve Jobs, c’était au tour de Dennis Ritchie de décéder des suites d’une longue maladie.

La couverture médiatique a par contre été loin d’être aussi importante que pour Jobs. Les médias spécialisés ont commencé à en parler un jour après sa mort. Les médias généralistes, eux, ont attendus quelques jours pour en parler, et encore, uniquement dans leur rubrique technologie. Pourtant, les deux hommes ont contribué de manière significative à l’informatique, chacun à leur manière.

La grosse différence est bien évidemment que Steve Jobs a influencé d’informatique d’une manière bien plus visible pour le grand public. Il a cofondé et était à la tête de la plus grosse compagnie technologique – et une des plus admirées. Il a toujours aimé se mettre en avant et aux yeux de beaucoup incarnait Apple dont les produits sous la gouverne de Jobs ont toujours été très sexy. Dennis Ritchie, lui, préférait une vie plus retirée. Et son impact n’a été directement ressenti que par des informaticiens.

Dennis Ritchie, pour ceux qui ne le connaissent pas, est le coinventeur du système d’exploitation UNIX (avec Ken Thompson) et du langage de programmation associé C (avec Brian Kernighan). Avec Windows, UNIX (et ses dérivés) est le système d’exploitation le plus répandu au monde. Windows contrôle le poste client et s’est taillé une place de choix coté serveur. Les mainframes, toujours dominées par IBM, restent majoritairement sous OS/400.  UNIX et ses dérivés sont quasiment partout ailleurs, en particulier sous sa forme Linux (techniquement, Linux n’est pas un UNIX, mais est un « clone » et donc directement influencé par ce dernier). Linux est derrière la majorité des sites Web, et est utilisé dans de nombreux systèmes embarqués. Android, le système mobile de Google, est basé sur un noyau Linux. Les deux systèmes d’exploitation d’Apple, MacOS X et iOS, sont tous deux basés sur un noyau UNIX.

L’impact véritable d’une personne

Mais l’impact véritable d’une personne n’est pas forcément facile à déterminer. Créer un produit qui bouleverse une industrie est une chose. Créer un produit que personne d’autre n’aurait pu créer est une toute autre chose.

Par exemple, Apple a été à la pointe de deux révolutions dans le monde de l’informatique individuelle. La compagnie a conçu avec l’Apple II le premier ordinateur individuel packagé, à une époque où les ordinateurs de ce type étaient livrés en kit à monter soi-même, fer à souder à la main. La firme à la pomme a par la suite popularisé le concept d’interface graphique avec le Macintosh (le premier ordinateur commercial de ce type est cependant le Xerox Star, Xerox ayant inventé l’interface graphique). Mais ces deux révolutions se seraient produites même sans Apple. Steve a su mettre en valeur la bonne technologie au moment où elle était mure, et ce un peu avant les autres.

De la même manière, Tim Berners-Lee a beau eu développé le World Wide Web sur NeXTSTEP (le système d’exploitation qui est devenu MacOS X), il aurait certainement trouvé une autre machine si NeXTSTEP ou UNIX n’avait pas existé.

La question est donc en quoi en quoi la conception du produit/service est-elle unique ?

J’ai déjà adressé ce sujet concernant Steve Jobs. Pour ce qui est de Tim Berners-Lee, en inventant le Web, il a eu plus d’impact sur l’informatique qu’Apple, Microsoft et Google confondus. Car les choix mêmes du Web étaient tout sauf une évidence. On a par exemple essayé de le convaincre d’ajouter une base centralisée des hyperliens afin d’éviter des liens morts. A postériori, une telle idée aurait empêché le Web de grossir au-delà d’une certaine taille. Et à l’époque, concevoir une interface graphique (car le Web peut être vu comme cela) en se basant sur un seul fichier texte allait à contre-sens de l’évolution.

Dans le cas de Dennis Ritchie, son impact est plus UNIX que le langage C. La syntaxe du C a certes été reprise par de nombreux autres langages de programmation (C++, Java, PHP, etc.) mais quelqu’un d’autre aurait certainement inventé un langage similaire. UNIX, par contre, est un système d’exploitation qui a su résister au temps, et su évoluer et a créé un standard -même flou. Lancé en 1969, il reste encore d’actualité 42 ans plus tard. L’autre particularité a été que Ken Thompson et Dennis Ritchie ont conçu UNIX chez AT&T, et que ce dernier n’a pas désiré le commercialiser. Conséquence de quoi, le code a été distribué et a été repris par de multiples organisations et compagnies commerciales. Si cela a généré une multitude de systèmes incompatibles (d’où un standard flou), il n’en reste pas moins qu’un écosystème s’est créé autour d’UNIX, que l’adminstration de base est la même sur tous les systèmes et qu’il est relativement facile de porter une application d’un UNIX à l’autre. Car tous ont utilisé le langage de programmation C (également cocréé par Dennis Ritchie) pour le développement d’applications.

Par la suite, Linux a d’une certaine manière fédéré tout le monde lorsque les constructeurs de machines UNIX ont commencé à mordre la poussière les uns après les autres (Digital, Sun, etc.) ou se concentrer sur d’autres marchés (Hewlett-Packard)

Sans UNIX, on aurait très bien se trouver avec de nombreux systèmes d’exploitations tous complètement différent. Sun, Digital, Hewlett-Packard, IBM, Silicon Graphics et consorts, au lieu de créer leur propre version d’UNIX aurait pu créer leur propre utilisant chacun son propre système d’exploitation, tous s’administrant et se programmant de manière très différentes les uns des autres – et certains devenant sans doutes obsolètes une dizaine d’année plus tard.

Le véritable impact de Dennis Ritchie est d’avoir cocréé un système d’exploitation et un langage de programmation qui ont tous deux créé un écosystème (même si le standard sous-jacent était flou), limitant la fragmentation des systèmes.

Spécificités de la culture Apple

14 octobre 2011

Une revue des interviews de Steve Jobs aux conférences All Things Digital et autres anecdotes sur le personnage m’ont fait repenser à certaines spécificités culturelles d’Apple.

Marketing contre force de vente

Lors de la conférence D3: All Things Digital en 2005, Steve Jobs a expliqué sa vision de la vente aux grandes entreprises : « Comme vous le savez, les plus grands succès d’Apple n’ont pas été dans les Fortune 500 (les 500 plus grosses compagnies américaines, ndt). Et une des raisons est que nous ne sommes pas bons à passer à travers des orifices pour atteindre l’utilisateur final. Il y a 500 hommes et femmes dans les Fortune 500, les directeurs informatique, par lequel nous devons passer. Et nous n’avons jamais été bon à ça. »

La plupart des PDG auraient certainement une opinion différente sur le sujet. Passer par seulement 500 personnes pour vendre à tous les employés des 500 plus grandes entreprises américaines semble en effet un modèle rêvé. C’est la raison pour laquelle beaucoup de compagnies visent en priorité les grosses entreprises. Le processus de vente à un DI d’une telle entreprise est certes de longue haleine, mais les coûts associés sont minimes par rapport aux bénéfices si la vente se conclue. Steve est sans doute le seul PDG qui aurait songé à appeler un DI un « orifice » – un terme qu’il a employé lors de plusieurs conférences All Things Digital.

Mais l’ex-PDG d’Apple a une vision différente de la plupart des compagnies. Sa vision de la vente est centrée autour du marketing plutôt que d’une force de vente. En particulier, c’est une vente à sens unique. Steve -et par extension Apple- vous présente le produit pour vous convaincre de l’acheter tel quel. Pas de négociation, de discussion ou de rabais. Vous voulez un smartphone ? Apple vous propose l’iPhone. Vous aimeriez un clavier physique ? Vous n’en n’avez pas besoin, fin de la discussion. Et vous ne vous trouverez pas de magasin où l’acheter moins cher. Mais force est de reconnaître que pour le grand public, Steve était passé maître dans ce genre de vente.

La vente à un DI est au contraire une vente en face à face impliquant des ingénieurs commerciaux et des ingénieurs avant-vente. C’est une vente longue où le DI ne fait pas seulement qu’écouter mais formule également ses contraintes. Il demande une compatibilité avec l’existant, même si cela implique sacrifier l’aspect novateur d’un produit. Il privilégie les fonctionnalités plutôt que la simplicité d’utilisation, et le prix plutôt qu’un joli design. Il attend que les vendeurs se plient en quatre pour se conformer à ses demandes et va exiger des rabais. Autant de choses pour lesquelles Steve avait peu de patience.

Chercher les besoins plus que des fonctionnalités

Lors de la conférence D8: All Things Digital de 2010, Steve Jobs a renchérit sur le même sujet : « Ce que j’aime avec le marché grand public et que j’ai toujours détesté avec le marché d’entreprise et qu’on crée un produit, on essaie d’en parler à tout le monde, et tout le monde vote pour soi-même, il disent oui ou non. Et s’il y a suffisamment de oui, on a encore du travail demain. Voilà comment ca marche, c’est très simple. Alors que le marché d’entreprise n’est pas aussi simple. Les gens qui utilisent les produits ne décident pas, et les gens qui prennent ces décisions sont parfois confus. Nous adorons essayer de créer les meilleurs produits du monde pour les gens, et que ces derniers nous disent en votant avec leur portefeuille si nous sommes sur la bonne voie ou non. »

Mis à part son dédain habituel pour le marché d’entreprise, on retrouve un manichéisme très Jobsien : les consommateurs votent soit par oui, soit pas non. Pas de « j’achèterais bien le dernier produit Apple mais… » ou de « je l’ai acheté et je l’adore sauf… » Si un produit se vend mal, cela veut dire qu’il faut le repenser. Mais s’il se vend bien, cela signifie qu’Apple est dans la bonne voie.

Cela n’empêche pas la firme à la pomme d’être intéressée par la manière dont ses clients utilisent ses produits. Jobs a par exemple avoué être surpris que les utilisateurs d’iPod regardent des films sur un écran si petit – et la compagnie a agit en conséquence. Mais de manière générale, Apple ne va pas aller à la pêche aux détails sur telle ou telle fonctionnalité. Lorsqu’un reporter a demandé à Steve le nombre d’enquêtes de marché réalisées pour l’iPad, il a rétorqué « Aucune. Ce n’est pas de aux consommateurs de savoir ce qu’ils veulent. »

Comme l’a fameusement dit Henry Ford, « si j’avais demandé à mes clients ce qu’ils voulaient, ils m’auraient répondu un cheval plus rapide. » Lorsqu’on essaie de deviner les besoins des utilisateurs, il faut parfois avoir des ornières et ignorer les critiques. Une des forces de Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, est de savoir ignorer les critiques des utilisateurs. Ces derniers ont par exemple détesté le « mur » du site lorsqu’il a été pour la première fois mis en place. Mais tout le monde s’y est habitué et depuis adore cette fonctionnalité.

Avoir des ornières peut par contre être un handicap, comme par exemple face à un DI.

Expérience utilisateur contre marché lucratif

Outre son grand attachement à l’aspect esthétique et au design de manière plus générale, Steve a toujours eu à coeur l’expérience générale de l’utilisateur. Au final, Apple cherche à occuper les marchés où il peut avoir un impact sur l’expérience utilisateur.

Une compagnie comme Microsoft, par exemple, est intéressée par les marchés lucratifs ou potentiellement stratégiques – pas forcément une mauvaise idée lorsque l’on veut survivre au long terme. En 1980, la compagnie s’est instinctivement pliée en quatre pour faire partie du PC qu’IBM était en train de concevoir, contrairement à Digital Research qui n’était que moyennement intéressé pour faire affaire avec Big Blue. Bill Gates, Paul Allen et Steve Ballmer n’ont pas décidé de trouver un système d’exploitation à vendre à IBM parce qu’ils voyaient un marché important, mais uniquement parce que travailler avec IBM représentait une opportunité énorme et qu’il n’était pas question de la laisser passer. Par la suite, Redmond s’est systématiquement attaqué à des marchés lucratifs tels que le tableur ou le traitement de texte, ou le navigateur Web pour son importance stratégique. Le géant du logiciel n’a par contre jamais été intéressé par devenir un constructeur de PC, laissant à d’autres le soin de se battre pour vendre un produit à très faibles marges. Redmond s’est parfois attaqué à certains marchés pour améliorer l’expérience utilisateur (comme il l’a fait avec le Zune), mais ce n’est pas son fonctionnement habituel.

Apple par contre s’investit sur les marchés lorsque cela peut améliorer l’expérience utilisateur. Steve a toujours désiré contrôler le logiciel comme le matériel (même si ce dernier a des marges bien plus faibles) pour s’assurer que les deux fonctionnent de manière optimale. Mais la conception de l’expérience utilisateur aux yeux de Jobs allait bien au-delà. Une anecdote révélatrice est celle où il a appelé un employé à 3h du matin lui demandant pourquoi la couleur d’un paquet d’emballage était légèrement passée – un problème bien évidemment à rectifier sur le champ. Outre l’aspect visuel cher à Steve et son perfectionnisme fanatique, la partie intéressante de cette histoire est qu’il considérait l’expérience utilisateur dépassant le produit même et comprenant entre autres l’emballage.

Steve Jobs -et encore une fois par extension Apple- était un maniaque du contrôle parce que cela lui permettait de s’assurer que tous les éléments de l’expérience utilisateur satisfassent ses exigences et son perfectionnisme. Que ce soit lorsque les consommateurs entendent parler pour la première fois d’un nouveau produit Apple, lorsqu’ils se rendent dans un Apple Store pour le regarder, se renseigner et l’acheter, lorsqu’ils le déballent, lorsqu’ils le regardent tous les jours et bien évidemment lorsqu’ils l’utilisent.

Apple a le goût du secret concernant ses futurs produits car on n’a jamais une deuxième chance de faire une première impression, le but étant de garder le contrôle sur l’effet d’annonce. A ce sujet, les conférences Apple sont particulièrement étudiées et minutieusement préparées (son ex-PDG était un grand fan des répétitions)

Steve Jobs a décidé en 2001 qu’Apple devait se doter de sa propre chaîne de magasins (encore une fois contrairement à la sagesse collective de l’époque) pour plusieurs raisons. Tout d’abord pour que les vendeurs sachent vendre les produits aux consommateurs, pour avoir un service après vente robuste (Apple se targue d’un haut score de satisfaction client), et bien évidemment pour que les produits soient bien mis en valeur dans décor qu’il faut. Steve étant un grand fan des escaliers en colimaçon, il s’est personnellement impliqué dans le design des tels escaliers dans plusieurs Apple Store.

De la même manière, la firme à la pomme attache une grande importance à l’emballage même et de l’expérience du client lorsqu’il déballe son achat. Même si cela implique appeler un employé à 3 heures du matin parce que la couleur de l’emballage est légèrement passée.

L’héritage réel de Steve Jobs

7 octobre 2011

Le fait qu’il ait quitté la direction d’Apple et que sa biographie ait été avancée de plusieurs mois n’était pas de bonne augure. De fait, Steve Jobs s’est éteint moins de 2 semaines après avoir quitté son poste de PDG.

Steve Jobs avait certes de nombreux défauts (certains pensent que c’était un psychopathe) et il a eu beaucoup de chance – celle d’être né au bon endroit au bon moment. Mais l’homme avait un talent certain, et la chance n’explique pas tout. Sous l’égide de Jobs, Apple a créé pas moins de 5 produits cultes : l’Apple II, le Macintosh, l’iPod, l’iPhone et l’iPad, sans compter Pixar. Une personne peut déjà s’estimer chanceuse d’être impliquée dans un seul produit culte dans sa vie. Alors en diriger cinq…  Qui plus est, il a effectué en 14 ans le redressement le plus spectaculaire de toute l’histoire des affaires : transformer une compagnie au bord de la banqueroute en la compagnie avec la plus grosse valeur boursière du monde.

Car Steve Jobs, avec son obsession pour l’aspect visuel et un perfectionnisme légendaire, a toujours été très en phase avec le marché du grand public. Même lorsque la technologie n’était plus de sa génération. On a tous tendance à avoir une vision de la technologie qui se forge pendant l’adolescence et qui se fige petit à petit. Pas Steve. Autant le terme de visionnaire est utilisé à tort 99% du temps, autant Steve mérite amplement cette appellation.

Je pense qu’une autre force de Steve a été de détecter le talent. Il s’est associé à Steve Wozniak qui a été l’électronicien de génie qui a conçu les deux premiers produits d’Apple (l’Apple I et II). Il a bien plus tard embauché Tony Fadell, le père de l’iPod (qui a d’abord frappé à la porte de RealNetworks). Lors de son retour au sein d’Apple en 1997, Steve a très vite repéré un designer de talent complètement démotivé du nom de Jonathan Ive et l’a pris sous son aile. Aujourd’hui, Jonathan Ive est vice président du design.

J’ai déjà donné mon avis sur ce que deviendra Apple sans Steve Jobs. Si la compagnie a toutes les chances de se porter très bien pendant de nombreuses années, je la vois condamnée au long terme – ou devenir un autre HP. Une compagnie qui fonctionne autour du culte de la personnalité a du mal à se passer de son messie. Jobs était de notoriété publique un micromanager et a pris une participation active dans le design de plusieurs produits. Or s’il avait l’habitude de se mêler de tout, cela veut dire que les employés d’Apple n’étaient pas capable de concevoir des produits qui lui donne satisfaction du premier coup. Je doute que Tim Cook soit aussi exigent en termes de produit et de design.

Mais le but de cet article est de parler de l’héritage de Steve Jobs. Et surtout, qu’est-ce que serait devenu le monde de l’informatique s’il n’avait pas existé ? Par exemple, l’Apple II a été le premier ordinateur individuel prêt à l’emploi, à une époque où les ordinateurs de ce type étaient livrés en kit à monter soi-même à l’aide d’un fer à souder. Mais si l’Apple II n’avait pas existé, d’autres auraient eu l’idée (le Commodore PET est sorti peu de temps après l’Apple II). Le concept de l’interface graphique, quant à lui, se serait propagé en dehors de son lieu de naissance (le Xerox PARC) même sans le Lisa et le Macintosh.

Sur quels points Steve Jobs a-t-il influencé l’informatique de manière unique ?

Impact sur le design

Un impact certain de Steve sur l’informatique est le design. Les compagnies informatiques ont soit une culture de techie comme dans le cas de Google, soit une culture des affaires comme dans le cas de Microsoft. Dans aucun des cas le design n’est jamais considéré comme central (encore que Google ne s’en tire pas trop mal). Mais Steve n’est à la base ni l’un ni l’autre. Il a toujours laissé les détails techniques à d’autres, et a appris les affaires sur le tas. Il a par contre toujours été quelqu’un de très visuel (est-ce lié à sa consommation de LSD quand il était jeune ?) et est un obsédé des détails. Il a par exemple appelé le VP engineering de Google un dimanche parce que le logo de Google sur l’iPhone « n’avait pas la bonne nuance de jaune ». Apple est la seule compagnie technologique que je connaisse où un designer (Jonathan Ive) est aussi haut placé dans la hiérarchie et reporte directement au PDG.

Le Macintosh a été ainsi le premier ordinateur à utiliser des fontes à taille proportionnelles en standard parce que Jobs a suivi des cours de calligraphie à l’université. Si d’autres ordinateurs ont eu une interface graphique dés 1985 (les PC sous Windows 1.0, l’Atari ST ou le Commodore Amiga) tous utilisaient des fontes de taille fixe – en général 8×8 pixel, le standard de l’époque. Certains logiciels sur ces plateformes utilisant des fontes proportionnelles se sont développés (quelques traitements de texte et logiciels de PAO) mais cela a pris du temps car ils devaient concevoir eux-mêmes les polices de caractères et programmer leur gestion à l’écran. Sans Steve, difficile à dire quand est-ce que les ordinateurs auraient utilisé des fontes proportionnelles en standard. Windows a du attendre la version 3.0 (1990), l’Amiga a du attendre le Workbench 3.5 (1999). Pour l’Atari ST et son successeur le Falcon, il semble que cela ne soit jamais arrivé.

L’obsession du design d’Apple a ainsi forcé l’informatique à suivre, Microsoft en premier. Windows 95 par exemple a abandonné l’interface de ses prédécesseurs, où l’on lançait les programmes depuis deux fenêtres. Le système a au contraire copié l’interface du Mac, où on lance les programmes depuis un menu et où l’on peut mettre des icônes sur le bureau. Windows Vista a introduit l’interface Aero en réponse à l’interface de MacOS X.

Un des impacts négatif de la vision de Steve est cependant est le format des écrans d’ordinateur. Tout le monde a en effet copié le Mac et ses écrans au format 16:9. Or à moins d’avoir un écran de 27″ où l’on peut afficher deux pages côte à côte, un écran 16:9 n’est pas idéal pour la bureautique. Mais Dell et compagnie ont copié Apple sans réfléchir.

Impact sur la musique

Steve Jobs a également eu de l’impact sur le monde de la musique. Pas seulement avec l’iPod mais en mettant en place le premier modèle de vente de musique en ligne à succès – et en forçant les majors à garder les prix bas. Ces derniers ne s’en rendent peut-être pas compte, mais Steve les a peut-être plus sauvé du piratage qu’ils ne le pensent.

Impact sur le cinéma

L’influence de Steve sur le cinéma est sans doute moins importante qu’on ne le pense. Certes, Pixar a sauvé Disney à tel point que ce dernier a racheté la compagnie, gagnant un précieux talent créatif. Mais ce succès est à mitiger par deux facteurs.

Tout d’abord, Steve Jobs a racheté la bonne compagnie pour les mauvaises raisons. La vision qui a mené Pixar au succès provient de ses deux fondateurs, Ed Catmull et Alvy Ray Smith. Pas de Jobs qui a même plusieurs fois menacé de licencier John Lassetter, le talent créatif de Pixar. Le mérite de Jobs revient à avoir financé la compagnie pendant toutes ces années. Je soupçonne Jobs d’avoir été influencé à la fois par les animations que le groupe produisait (toujours l’aspect visuel) mais aussi par Catmull et Smith eux-mêmes. Steve a en effet toujours eu le don de s’entourer de personnes fort compétentes.

Mais si Pixar n’avait pas existé ou avait périclité, d’autres compagnies auraient pris le relai. Disney aurait peut-être continué à sombrer, mais ça n’aurait pas empêché les films animés en images de synthèse d’exister. Dreamworks ou Sony ont sorti avec succès leurs propres longs métrages en image de synthèse.

Impact sur l’informatique mobile

Outre le design, la principale influence de Steve Jobs est sans conteste l’informatique mobile. Apple est en effet le constructeur orienté grand public le plus innovant. Il existe certes d’autres constructeurs grand public (Motorola, Samsung, etc.) mais aucun n’arrive à la cheville d’Apple en termes d’innovation. Quant à Microsoft, RIM, Dell, ils restent fortement orientés professionnel.

Steve Jobs n’a jamais pu avoir l’influence qu’il désirait sur la micro-informatique, car celle-ci a été beaucoup trop influencée par le marché d’entreprise (un marché que Jobs n’a jamais aimé). Si le PC a représenté le basculement de la micro-informatique d’un monde gouverné par le marché des particuliers vers un monde gouverné par le marché d’entreprise, l’iPhone a représenté le basculement du monde des smartphones dans le sens inverse. Etant dans son élément, Steve Jobs a eu le champ libre pour fasçonner l’informatique mobile presque exactement comme il le désirait. C’est ainsi qu’il a créé un environnement plus contrôlé que personne d’autre n’aurait jamais imaginé. Seul Steve aurait osé créer une plateforme où le constructeur décide quelles applications peuvent être installées et touche 30% des ventes. Quant aux tablettes, Apple a ouvert la voie là où personne n’y était arrivé auparavant. Microsoft a tenté de percer ce marché pendant 10 ans sans succès.

Si Apple n’avait pas existé, il est possible que l’informatique mobile ait de toute façon basculé vers le marché du grand public. Mais dieu sait quand. Sans Steve Jobs, les tablettes en seraient peut-être restées au stade de gadget pendant encore longtemps.

Steve Jobs était bouddhiste. Espérons qu’il se réincarne en un futur PDG d’Apple.