Pixar ou l’histoire d’une persévérence hors du commun

Cette semaine je consacre un article à Pixar, car son histoire est fort intéressante et donne l’exemple de ce qu’est un vrai visionnaire.

Non, je ne parle pas de Steve Jobs. Si Jobs est l’une des rares personne que je qualifie de visionnaire, il n’a eu aucune vision dans le cas de Pixar. Au contraire, il a failli torpiller la compagnie quand il a par exemple menacé de licencier John Lasseter, l’esprit créatif de la compagnie. La contribution de Jobs a été principalement monétaire. Il a acheté la bonne compagnie pour les mauvaises raisons – encore qu’il est possible qu’il ait été influencé dans son choix par ses dirigeants (il a toujours été doué pour reconnaître les gens talentueux)

Pixar est avant tout le fruit d’une vision d’Ed Catmull, rejoint plus tard par Alvy Ray Smith : créer un long métrage entièrement en images de synthèse. Cette vision n’aurait rien d’extraordinaire si ce n’est qu’elle date de 1970. Une époque où l’imagerie informatique n’en n’était qu’à ses balbutiements et où une application industrielle était impensable. Catmull et Smith savaient qu’il faudrait des décennies pour que cette vision devienne réalité, mais cela ne les a pas découragés. Et il en a fallu du courage pour attendre 25 ans tout en restant inflexibles face à deux monstres sacrés : George Lucas et Steve Jobs. Car ces derniers avaient une vision toute autre de l’informatique.

L’ère Graphic Group sous George Lucas

Pixar a légalement commencé son histoire en 1979 comme division de LucasFilm, sous le nom de Graphic Group. George Lucas n’était cependant pas intéressé par un film en image de synthèse, et voyait deux usages pour Graphic Group. Le premier était les effets spéciaux de Star Wars, et en particulier les sabres laser. Pour le premier film de la série (1977), les sabres laser étaient en effet peint à la main sur le celluloïd, un processus extrêmement fastidieux si l’on veut avoir une animation fluide. L’autre utilisation que Lucas voyait était… la comptabilité ! La compta du premier Star Wars était en effet faite entièrement à la main !

Difficile donc de convaincre son patron d’une vision au long terme lorsqu’il avait une vision très pratique de l’informatique : faciliter la production du prochain Star Wars. D’autant plus qu’à l’époque George Lucas était un véritable monstre sacré. Cela n’a pas empêché Catmull et Smith de persister en « sous-marin ». Ils ont créé au sein de leur groupe une équipe complète qui travaillait sur des animations complètes dans le plus grand secret.

C’est à cette époque qu’ils ont embauché John Lassetter, ancien animateur de Disney. Ce dernier avait en effet essayé de pousser l’usage de nouvelles technologies au sein de Disney, sans grand succès. Tron, l’essai en la matière, n’avait eu qu’un succès mitigé, et la culture de l’animation traditionnelle était fortement ancrée au sein du studio. Lassetter a commis l’erreur de passer au-dessus son patron. Non seulement son plan a échoué, mais il s’est retrouvé à la rue. Catmull et Smith ont embauché Lassetter immédiatement, reconnaissant un talent créatif et le désir d’utiliser la technologie pour améliorer l’animation. Ils lui ont inventé un titre bidon afin de pouvoir l’embaucher sans trop éveiller de soupçons.

L’ère Pixar sous Steve Jobs

Lorsque George Lucas entamé sa coûteuse procédure de divorce (il s’était marié avant d’être célèbre), il a eu besoin de liquidités et a fini par vendre Graphic Group à Steve Jobs en 1986 pour $10 millions. Graphic Group est devenu Pixar. Mais même Steve Jobs, tout visionnaire soit-il, n’a pas partagé la vision de Catmull et Smith. Si Jobs est quelqu’un d’extrêmement visuel, il a toujours voulu vendre un ensemble complet machine+logiciel, qu’il s’agisse du premier Mac ou de l’iPad.

Steve n’a donc pas été séduit par l’idée de films en image de synthèse, mais par les prouesses graphiques des machines customisées de Pixar. C’est pour cette raison que la compagnie a été tout d’abord un fabriquant d’ordinateur tentant de vendre des (coûteuses) machines pour des applications demandant des grosses utilisations graphiques, comme certaines applications médicales. Mais les ventes n’ont jamais décollé, commençant une longue traversée du désert pour Pixar. Car la compagnie perdait beaucoup d’argent, et Catmull et Smith ont du constamment convaincre Jobs de mettre la main au portefeuille. Non seulement Steve n’est pas quelqu’un de facile à convaincre lorsqu’il a une idée en tête, mais son autre compagnie, NeXT, ne se portait guère mieux. Jobs a donc imposé des dégraissages. Il a même à plusieurs fois menacé de licencier John Lassetter.

Mais Catmull et Smith ont réussi à petit à petit orienté la compagnie vers leur but. Les ventes d’ordinateurs n’ayant jamais marché, Pixar s’est réorienté en vendant son logiciel de génération d’animation 3D Renderman. Le résultat n’étant toujours pas suffisant, la compagnie a fait plusieurs « petits boulots » en produisant des animations pour des spots publicitaires. Pendant toute cette période, Catmull et Smith ont dû gérer Steve Jobs. Heureusement pour eux, il était suffisamment occupé avec NeXT pour micromanager Pixar. Catmull et Smith lui ont ainsi rendu visite dans les bureaux de NeXT bien plus souvent que Jobs ne leur rendait visite. Ils ont du le convaincre de l’utilité de produire des animations telles que le fameux Luxo Jr. Et finalement de travailler sur un long métrage entièrement en images de synthèse. Heureusement, ce film, sous la direction de John Lassetter, a eu un franc succès. Si Toy Story avait été un bide, Pixar aurait sans doute mis la clé sous la porte.

Conclusion

L’histoire de Pixar est l’un des plus grands exemples de persévérance que je connais.

Catmull et Smith ont en effet fait preuve d’une patience et d’une persistance hors du commun. D’un côté ils ont persisté dans leur vision envers et contre tout, surtout quand deux monstres sacrés (George Lucas et Steve Jobs, excusez du peu) n’ont pas partagé leur vision. Mais d’un autre côté ils ont su être réalistes. Ils ont reconnu qu’il faudrait des décennies pour que la technologie soit au point. Beaucoup trop de projets capotent parce que l’excitation ambiante fait oublier que la technologie n’est pas encore prête (l’Apple Newton, le Network Computer, etc.)

Peu de compagnies peuvent se vanter d’une telle prémonition…

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2 commentaires sur “Pixar ou l’histoire d’une persévérence hors du commun”


  1. Très belle histoire et bien racontée, merci !


  2. […] d’abord, Steve Jobs a racheté la bonne compagnie pour les mauvaises raisons. La vision qui a mené Pixar au succès provient de ses deux fondateurs, Ed Catmull et Alvy Ray Smith. Pas de […]


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