L’ « ère des tablettes » en entreprise

En matière de journalisme, il y a comme partout des modes. Par exemple, la presse anglo-saxonne adore ces temps-ci des titres sous forme de « pourquoi » (« Pourquoi Microsoft n’est pas mort », « Les 5 raisons pourquoi l’ère de Windows touche à sa fin », etc.). Ou une introduction rabâchant le fait que les choses ont changées : « Fini est le temps où les entreprises pouvaient bla bla bla. De nos jours, les managers demandent de faire plus avec moins bla bla bla ».

Une mode récente est d’annoncer l’ère des tablettes en entreprise. Le PC est mort, Microsoft est terminé (une fois de plus), et les entreprises ne vont pas échapper au bouleversement de l’iPad. Quelques exemples :

  • Un article d’un blog de Harvard Business Review (excusez du peu) affirme que « les smartphones et tablettes du 21e siècle créent des attentes radicalement différentes autour de l’efficacité au bureau » et que « tout le monde utilisant [un smartphone ou une tablette] au travail – n’est-ce pas le cas de tout le monde ? » L’article donne comme exemple une serveuse hypothétique d’un restaurant qui peut utiliser un iPad pour être plus efficace.
  • Le géant du CRM en ligne, Salesforce.com, oppose le Cloud 1 (Amazon.com, taper/cliquer, PC/Mac) au Cloud 2 (Facebook, interface tactile, Android/iOS). Son PDG et Fondateur, Marc Benioff, a écrit un article dans TechCrunch où il affirme avoir vu le futur et que le futur est l’iPad.
  • Un article d’Infoboom intitulé « Pourquoi les tablettes remplaceront les ordinateurs portables d’ici à 5 ans » qui prédit que les tablettes (« sans doute à base de Windows ») remplaceront les portables PC en entreprise d’ici 5 ans.
  • InformationWeek affirme que les DI doivent se préparer car les tablettes arrivent.

Beaucoup de belles prédictions. Sauf que pour l’instant cette vision n’est encore qu’une chimère. Beaucoup trop de monde est aveuglé par les chiffres de ventes spectaculaires de l’iPad, oubliant que ses ventes sont avant tout sur le marché du grand public.

A la grande surprise de Steve Jobs, l’iPad se vend même en entreprise – bien qu’Apple n’ait pas fait grand effort pour viser ce marché. Les tablettes restent cependant épisodiques sur le lieu de travail. Les quelques rares tablettes que j’ai vu en entreprise sont 1) des tablettes achetées par les employés mêmes et 2) des tablettes offertes comme cadeau de motivation ou lot de tombola (l’iPad est un cadeau de choix en entreprise). Le service de Salesforce.com est principalement utilisé par des PC et non pas par des tablettes.

Même pour les commerces qui vendent au grand public, les tablettes n’ont pas fait une entrée fracassante. Apple a certes prévu d’équiper les vendeurs de ses magasins d’iPads, mais non seulement c’est une forme de publicité, mais Apple est la seule entreprise à bénéficier d’iPads à prix coûtant. Et aux dernières nouvelles, les serveuses utilisent toujours des calepins pour noter les commandes des clients.

Les smartphones sont certes plus répandus en entreprise, mais sont encore cantonnés à certains employés : les managers et les personnes sur la route. Les employés sédentaires ont rarement droit à un smartphone. On voit bien plus de jeunes dans la rue utiliser des smartphones que sur le lieu de travail.

L’article d’Infoboom a au moins le mérite de voir la nécessité d’une transformation pour s’imposer en entreprise. D’où la prédiction de tablettes « certainement » sous Windows. Par contre, je ne suis pas convaincu par les prix donnés. On peut douter qu’une tablette Windows ne coûte que $800 comparé à un portable PC à $2000. Les tablettes Windows actuelles sont plus chères que les portables. Je ne vois pas en quoi ajouter un écran tactile (même plus petit) va diviser le prix par deux.

Autre domaine auquel personne ne semble penser : les applications d’entreprise ne sont pas encore conçues pour une interface tactile. Dans les années 80, il a fallu plusieurs années pour que les applications tirent véritablement partie des possibilités de l’interface graphique. Dans un premier temps, tout le monde s’est contenté d’afficher une interface texte au sein d’une fenêtre. Le même phénomène se produit avec l’interface tactile, où les tablettes Windows affichent purement et simplement des applications Windows traditionnelles prévues pour le clavier et la souris.

Apple, de son côté, a complètement réecrit sa suite bureautique pour utiliser l’interface de l’iPad. Mais Apple est Apple et aime bien de temps en temps tout réécrire. En entreprise au contraire, la tendance est de rajouter une couche sur l’existant. Marc Benioff trouve « inacceptable » que beaucoup d’entreprises n’en soit même pas encore au Cloud 1 et que certaines en soient encore aux mainframes. La réalité est que les entreprises ont beaucoup de contraintes, et qu’elles ont donc une forte inertie.

Et même dans le cas d’Apple, la bureautique sur un iPad reste difficile. Tout ceux qui ont utilisé Page sur iPad vous diront que c’est loin d’être aussi pratique que MS Office sur PC. L’interface tactile n’est par exemple pas encore idéale pour les opérations au pixel près. Et contrairement à ce qu’en pense l’auteur du blog de Harvard Business Review, une tablette n’est pas la recette miracle pour améliorer la productivité.

Les opportunités en entreprise

Maintenant, cela ne veut pas dire que les tablettes n’ont pas d’avenir en entreprise. L’adoption sera sans doute plus lente que prédit, et dans un premier temps sera sans doute moins un replacement qu’un outil pour les employés n’utilisant pas de PC à l’heure actuelle. Les exemples mis en avant sont souvent dans ce cas-là : des traders, des médecins, des pilotes d’avion (l’iPad vient d’être autorisé pour remplacer les manuels de vol). Autrement dit, des employés qui sont rarement devant un bureau et qui n’ont pas envie de trimbaler avec eux un ordinateur portable.

Mais étant donné qu’Apple ne s’intéresse pas au marché d’entreprise, cela veut dire qu’il existe une opportunité pour la concurrence, à savoir Google, RIM et Microsoft. Microsoft vous répondra que ce n’est pas faute d’essayer. Le problème de Redmond est que les tablettes en entreprise représentent une technologie disruptive, et que par conséquent les bons vieux réflexes ont la vie dure. Microsoft ne semble avoir que les utilisateurs existants en tête et a du mal à imaginer les besoins des non-utilisateurs. La compagnie a (tout naturellement) énormément de mal à produire une offre qui propose de faire moins que son offre actuelle. C’est ainsi que la firme de Steve Ballmer essaie toujours de refourguer Windows et Office sur les tablettes, ayant en tête les utilisateurs actuels. Les non-utilisateurs tels que les médecins ou les pilotes d’avion, eux, se fichent sans doute de pouvoir faire tourner MS-Office sur une tablette.

Comprendre les non-utilisateurs pourrait cependant être clé pour percer le marché d’entreprise. Par exemple, pas besoin de tablettes aussi puissantes et avec un écran aussi grand qu’un iPad (au contraire, plus c’est portable mieux c’est). Le but n’est en effet pas de surfer le Web ou de jouer à des jeux en 3D, mais de faire tourner des applications professionnelles. De la même manière, le circuit de distribution est sans doute différent. Les ventes professionnelles ne sont pas des ventes en magasin mais des ventes en direct (où les fournisseurs ont leur propre force de vente) et en gros (on imagine mal un hopital acheter des tablettes au compte-goutte).

Pour aider à une transition vers ce marché, Google, RIM et Microsoft feraient peut-être même bien d’écrire des logiciels verticaux (c’est-à-dire pour une industrie donnée) pour leur système d’exploitation mobile. Par exemple, le marché des professionnels de la santé et/ou des vendeurs de grands magasins (à l’instar des employés des Apple Stores) sont des marchés potentiellement importants qui bénéficieraient d’applications dédiées à leur profession. Cela ne veut pas dire exclure des logiciels tiers, mais juste doter son système d’exploitation de logiciels qui peuvent aider à la vente – exclusif au système d’exploitation de surcroit.

Jusqu’alors, Google, RIM et Microsoft ont laissé les éditeurs de logiciels spécialisés écrire les logiciels sur leur plateforme. Le problème est que ces derniers portent leurs applications sur de nombreux systèmes d’exploitation (comme c’est le cas pour Angry Birds). Nintendo a par contre su produire des jeux exclusifs sur ses consoles de jeux pour favoriser les ventes de ces dernières. De la même manière, Apple a cassé les prix de sa suite bureautique sur iPad pour rendre ce dernier plus attrayant. Les deux constructeurs n’ont pas fermé la porte aux logiciels tiers, au contraire. Ils se sont juste assurés que leur plateforme possède quelques logiciels exclusifs de qualité.

Aux Etats-Unis, ont trouve des tablettes Android bas de gamme à moins de $200. Imaginez une tablette, même modestement puissance, avec un écran de 7″ vendue à $150 lorsqu’achetée par lot de 1000. Une tablette accompagnée d’applications verticales, le tout packagé en une offre qui peut être mise en oeuvre facilement – tout en permettant l’installation d’applications tierces. Une solution visant de nombreux segments de non-utilisateurs d’entreprise : les professionels de la santé, les pilotes d’avion, les employés de magasin, etc. Certes, ce n’est pas en ciblant les hopitaux et les pilotes d’avion que l’on va vendre des millions de tablettes. Mais les non-utilisateurs sont les adopteurs précoces des tablettes en entreprise.

P.S: il existe une autre opportunité pour les concurrents d’Apple sur le domaine des tablettes grand public : les enfants, en particulier en bas age. Si l’iPad est idéal pour ce public (un enfant est beaucoup plus habile avec le toucher qu’avec une souris ou un touchpad), il reste un joujou fort cher pour un public qui est tout sauf doux avec les appareils électroniques. C’est là où une tablette peu chère ciblant les enfants peut se tailler une place de choix.

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2 commentaires sur “L’ « ère des tablettes » en entreprise”

  1. tom Says:

    Merci pour cette chronique très intéressante. Comme d’habitude, je me régale de tes articles !


  2. […] vient du fait que la meilleure manière pour une tablette de s’introduire en entreprise est de viser les non-utilisateurs de PC. Microsoft et RIM en sont quasiment incapables, mais cela ne pose pas de problème à Apple. […]


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