Les entreprises gagnantes sont elles toujours psychopates ?

Dans une course hypothétique au trésor, qui a le plus de chances de gagner ? Le plus dérangé du lot répondront certains. Celui qui est tellement obsédé par l’appât du gain qu’il sera prêt à prendre les risques les plus fous ou faire tous les coups fourrés.

Est-ce pareil en informatique ? On ne peut s’empêcher de remarquer que deux des entreprises qui ont eu le plus de succès durable en informatique – Microsoft et Apple – sont toutes deux réputées pour être des compagnies où y travailler n’est pas toujours une ballade dans le parc. Bill Gates, Steve Ballmer et Steve Jobs ne sont pas connus pour être des managers qui font dans la dentelle. L’un des grand jeux entre Ballmer et Gates (lorsque ce dernier dirigeait toujours Microsoft) était celui qui lancerait le premier « this is the stupidest thing I’ve ever heard » (« c’est le truc le plus stupide que j’ai jamais entendu ») lors d’une présentation afin de pousser le présentateur dans ses retranchements. Microsoft est connu pour être un lieu où les employés ne comptent pas leurs heures. Bill Gates aurait une fois engu… une chef de projet parce qu’elle aurait osé prendre des congés de maternité.

Apple, de son côté, n’est pas en reste. Steve Jobs est réputé pour être un véritable dictateur, à tel point que de nombreux employés à Cupertino ne prennent pas l’ascenseur de peur d’être coincés seul avec Steve. Les colères de Jobs sont légendaires et ont fait de nombreux dégâts comme Alvy Ray Smith, le co-fondateur de Pixar. Et les colères de Steve Ballmer n’ont pas grand chose à lui envier.

Raisons du succès

Le succès d’une compagnie est dû à de multiples facteurs, et en tout premier la chance. Les fondateurs d’Apple, de Microsoft, de Facebook ou de Google ont tous ont eu la chance d’avoir été au bon endroit au bon moment. Mais mis à part la chance, l’un des facteurs déterminants selon nombre de capital risqueurs est l’ambition et la persévérance devant l’adversité.

Qu’est ce qui anime l’ambition et la persévérance lorsque les obstacles se multiplient et que la « sagesse collective » est contre vous ? Là encore, plusieurs choses selon les personnes. Deux des facteurs les plus importants sont la peur et la colère (on remarque que ce sont les deux arguments que les politiques utilisent souvent), mais il existe également le désir de gagner beaucoup d’argent ou l’envie de créer un nouveau produit et de « changer la face du monde ».

Microsoft est ainsi motivé par une hyper-compétitivité (désir de gagner beaucoup d’argent et rage de ne pas être le numéro un) couplée à une paranoïa (peur). Bill Gates est de notoriété publique hyper-compétitif, tout comme l’est Steve Ballmer. Steve Jobs, quant à lui, a toujours été motivé pour « make a dent in the universe » (écorner l’univers). Pareil pour Google qui a le plus souvent brillé lorsque la compagnie a développé quelque chose de novateur, n’étant pas satisfait de ce qui existe déjà.

Lorsque la motivation tourne à l’obsession

Quelles qu’en soient les raisons, de très grandes ambitions et une forte persévérance se traduisent par une motivation qui devient une obsession. Et l’obsession du fondateur peut facilement s’imprégner au sein de la compagnie entière. Bill Gates étant un bourreau de travail, il n’a jamais compris que ses employés ne travaillent pas 80 heures par semaine. Steve Jobs, quant à lui, n’accepte pas l’échec ou la médiocrité – et le fait savoir sans prendre de pincettes.

Cette même obsession peut également avoir un impact sur les relations extérieures de la compagnie. Lorsque l’on veut avoir du succès ou être le numéro un à tout prix, on peut facilement penser que seul le résultat compte. Apple est connu pour être extrêmement exigent avec ses fournisseurs comme ses partenaires. Microsoft a été accusé à nombreuses reprises de pratiques anticoncurrentielles douteuses, voire carrément illégales. Bill Gates a parfois affirmé à ses partenaires logiciels que Microsoft ne serait jamais sur leur segment de marché… et sortir quelques temps plus tard un produit concurrent. Larry Ellison a été tellement obsédé par le succès que sa compagnie, Oracle, a eu des très gros problèmes dans les années 90 du fait de fraudes comptable afin de « faire du chiffre ». IBM, quant à lui, a acquis une très sinistre réputation pendant ses années de gloire.

Un autre exemple parlant est Zynga, l’éditeur de Farmville, Mafia Wars et autres jeux sur Facebook. La compagnie est réputée pour être extrêmement agressive et a son lot de controverses. La plus tristement célèbre est le plagiat pur et simple de jeux existants couplé à une force marketing pour voler le buzz des éditeurs plagiés. C’est ainsi que les célèbres Farmville et Mafia Wars sont des copies de Farm Town et Mob Wars, tous deux bien moins connus malgré être les jeux originaux. Selon un article de SFGate, Son fondateur, Mark Pincus, aurait été à dire à un employé « I don’t fucking want innovation (…) Just copy what they do and do it until you get their numbers » (« P…, je ne veux pas d’innovation (…) Copie juste ce qu’ils font jusqu’à ce qu’on fasse autant de chiffre qu’eux »). Une autre controverse concerne des offres douteuses au sein de ses jeux, comme proposer de télécharger une barre d’outil / malware pour IE qui ne se désinstalle pas. Pincus a d’ailleurs admit avoir « fait toutes les choses horribles possibles pour avoir des revenus tout de suite« . Mark Pincus est quelqu’un d’extrêmement ambitieux et motivé – il a créé sa première startup en 1995 à l’âge de 29 ans pour la revendre quelques mois plus tard pour $38 millions. C’est sans surprise qu’il a une formation de businessman et non d’informaticien.

Contre-exemples

Il existe cependant de nombreux contre-exemples. Plusieurs compagnies ont eu du succès sans avoir une atmosphère de travail malsaine. Mais elles sont rarement eues du succès sur le long terme. WordPerfect et Novell, deux compagnies créés avec une éthique de travail conservatrice (les deux compagnies, basées à Salt Lake City, ont été fondées par des Mormons) ont décliné en moins d’une décennie. Pareil pour Digital. Le géant de l’informatique des années 70 avait une culture très paternaliste et traitait bien ses employés. Mais des compagnies comme Digital qui sont plus intéressées par la technologie même que par, par exemple, changer le monde comme Apple, survivent rarement au long terme. En 1981, le fondateur de Digital, Ken Olsen, avait démonté un PC et ce qu’il avait vu l’avait rassuré. Le PC était alors un tel assemblage vite fait mal fait qu’Olsen voyait mal comment IBM pouvait les concurrencer. En 1998 pourtant, Digital se faisait racheter par Compaq, un constructeur de PC !

Facebook semble être un autre contre-exemple. Mark Zuckerberg est certes quelqu’un de très ambitieux et motivé, il ne semble pas que cela ait déteint sur la culture de la compagnie ou sur ses relations extérieures. Peut-être est-ce du fait que Zuckerberg est un idéologue et pense que Facebook permet car il force les gens à être honnête.

Le cas Google

Autre contre-exemple notable : Google. Ses fondateurs, Sergey Brin et Larry Page, ne sont pas les personnes les plus ambitieuses de la Silicon Valley. Ils désiraient initialement continuer leur thèse et ont cherché à vendre leur technologie. Lorsqu’ils ont créé a contrecoeur leur compagnie, ils ont fourni à leurs employés tout un tas de privilèges, tel que des repas gratuits préparés par un chef.

Mais il est intéressant de remarquer que la compagnie a eu beaucoup de chance dans la mesure où elle n’a pas eu de concurrent sérieux pendant des années. Larry Page a eu l’idée de son nouvel algorithme de moteur de recherche à une époque où tous les Yahoo, Microsoft et autres AOL délaissaient ce marché pour tenter de construire le « portail » le plus populaire. Son plus grand adversaire de l’époque, AltaVista, a fait les frais du rachat de sa compagnie (Digital) par Compaq. Google a eu une seconde fois de la chance lorsque la compagnie s’est trouvée être la mieux placée pour profiter du business model que goto.com avait trouvé : vendre des liens sponsorisés. Yahoo a par la suite tenté de concurrencer Google en rachetant goto.com et le moteur de recherche Inktomi, mais des problèmes d’intégration l’ont empêché d’être compétitif pendant trop longtemps. Microsoft, quant à lui, ne s’est pas sérieusement attaqué à ce marché pendant des années. En d’autres termes, Google a pu grossir sans concurrence sérieuse pendant suffisamment de temps pour s’accaparer une position dominante.

Dans le domaine du mobile, Google a jouît d’un succès certain grâce à Android, mais là encore sans concurrence directe – soit par chance, soit parce que Google a vu une ouverture et s’y est engagé. Google est en effet le seul sur le marché de l’informatique mobile qui suit à la fois un modèle d’intégration horizontal (contrairement à Apple, RIM, Palm, ou Nokia) tout en proposant un système d’exploitation gratuit et ouvert (contrairement à Microsoft). Car les constructeurs de smartphones tels que HTC ou Motorola qui ne cherchent pas à développeur leur propre système d’exploitation ne peuvent que se tourner vers Google ou Microsoft. Ce dernier a par contre perdu du temps en étant focalisé sur une offre professionnelle, loupant le virage du grand public. Quant aux consommateurs, ceux qui désirent un smartphone autre que l’iPhone pour diverses raisons (écran plus grand, clavier physique, etc.) ont beaucoup plus de choix avec Android.

On remarque que Google s’impose principalement lorsque ses produits ou services ont un aspect différentiateur critique, comme cela a été le cas avec Google Maps. Mais lorsque l’aspect différentiateur est plus flou, Mountain View a beaucoup plus de mal à affronter une quelconque concurrence. Google Video n’a ainsi jamais réussi à détrôner YouTube. Ni Orkut ni Buzz n’ont égratigné Facebook. Et Google a tenté de racheter Groupon pour quelques $6 milliards au lieu de vouloir créer un concurrent.

Avantage compétitif

Toute compagnie cherche à avoir un avantage compétitif. Quelque chose qui permet de se différentier avantageusement de la concurrence. En informatique, beaucoup d’entreprises se focalisent sur l’aspect différentiateur de leur produit. Mais ce n’est pas toujours facile.

Sur certains marchés, comme sur le marché des PC, les produits sont quasiment tous les mêmes. Les constructeurs se différentient donc sur la facilité d’achat, les services… ou le prix.

Sur d’autres marchés, les produits se différentient, mais pas suffisamment pour faire une différente critique. S’il existe de nombreux modèles variés de smartphones et si certains sont plus populaires que d’autres, il n’existe pas de modèle qui possède une différentiation critique, c’est-à-dire qui surclasse tellement la concurrence qu’il va s’accaparer 90% du marché.

Certes, Apple a introduit une telle différentiation critique avec son premier iPhone en 2007. Mais la concurrence a depuis copié les principales fonctionnalités de l’iPhone. Une compagnie ne peut pas espérer avoir un produit qui jouit d’une différentiation critique pendant trop longtemps. Parfois cependant, cela peut lui permettre de prendre suffisamment de parts de marché pour verrouiller ce dernier. C’est ce qui s’est passé pour Google, mais pas sur Apple.

Par hasard ou pas, les entreprises les plus « psychopathes » semblent le mieux se débrouiller lorsque la différence au niveau produit est faible. Zynga a réussi à se différentier alors que ses jeux sont virtuellement les mêmes que la concurrence étant donné qu’il les a plagiés ! Pareil pour Microsoft, dont MS-DOS et SQL Server ont été achetés à respectivement Seattle Computing et Sybase. Redmond s’est fait beaucoup plus d’argent avec ses deux produits que leur éditeur initial. Qui plus est, la firme de Bill Gates a plusieurs fois réussi à s’accaparer un marché où la différence produit existe mais n’est pas critique, et où un concurrent a déjà la mainmise sur le marché. Demandez à Lotus, WordPerfect, Novell ou Netscape !

Et même lorsque les produits ont un aspect différentiateur important, les compagnies psychopathes peuvent avoir un avantage. Apple est un cas typique. La firme à la pomme ne créé pas des produits dans la joie et l’allégresse. Elle les crée certes avec l’ambition de changer la face du monde, mais également avec la peur au ventre de décevoir Steve.

Cela ne veut pas dire qu’il faut être psychopathe pour gagner. Après tout, Microsoft, Apple ou Zynga sont toutes psychopathes à leur manière. Mais cela peut parfois aider à survivre sur le long terme.

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