Archive pour juillet 2011

L’influence de la plateforme

22 juillet 2011

En informatique, toute nouvelle plateforme est une opportunité de voir apparaître de nouveaux géants. Les compagnies qui aident à créer la plateforme bien sûr (celles qui fournissent le matériel comme le logiciel), mais également des compagnies qui grandissent en construisant quelque chose sur cette plateforme.

La première plateforme informatique, les mainframes, a principalement profité à IBM. Etant donné que c’était l’époque où l’intégration verticale était de rigueur, tout les constructeurs fabriquaient également les périphériques, écrivaient le système d’exploitation comme les logiciels. A noter que les mainframes représentent techniquement un ensemble de plateformes, la plupart des constructeurs ayant des écosystèmes propriétaires.

Unix et les minis ont représenté une nouvelle plateforme. Là encore elle a profité aux compagnies qui ont aidé à la mettre en place, même si elles ont depuis disparu (Digital, Sun). Mais l’écosystème Unix a permit à des géants tels qu’Oracle et SAP de voir le jour.

La micro-informatique a elle aussi permit l’apparition de plusieurs géants. Par contre, Microsoft contrôlant la partie logicielle de la plateforme, la compagnie a réussi à siphonner le gros des profits de l’écosystème PC, renversant toute compagnie se faisant des profits un peu trop importants (Lotus, Wordperfect, Novell) et effectivement empêchant tout autre géant de naitre.

La micro-informatique a par contre été la première plateforme qui a atteint le grand public, un domaine que Microsoft a grandement ignoré. C’est ainsi que deux des six plus gros éditeurs de jeu vidéo actuels ont grandi grâce aux micro-ordinateurs, les quatre autres grandissant sur l’écosystème des consoles :

  1. Nintendo (consoles) publie des jeux pour ses consoles de jeu vidéo
  2. Electronic Arts (micro-ordinateurs) a commencé comme éditeur de jeu sur Apple II et Atari 800 puis sur Commodore 64
  3. Activision (consoles) a commencé comme éditeur de jeux sur la console de jeu Atari 2600 au début des années 80
  4. Ubisoft (micro-ordinateurs) a commencé comme éditeur de jeux sur Amstrad CPC
  5. Take Two (consoles) est un nouveau venu et est plus connu comme l’éditeur de Grand Theft Auto
  6. Sony (consoles) publie des jeux pour ses consoles de jeu vidéo

On remarque que les quatre autres géants ont grandis grâce aux consoles de jeu vidéo, une autre plateforme, bien que fragmentée. Il existe par contre une forte concurrence entre les constructeurs de consoles et les éditeurs de jeux. Nintendo a en effet produit de nombreux titres à succès (Mario Bros, Zelda). Microsoft a racheté la compagnie qui a développé Halo. Et si Sony n’a pas de jeux aussi célèbres que Zelda ou Halo, la compagnie a cependant produit de nombreux jeux sur sa PlayStation. Cela dit, Activision a réussi à grossir sur le marché des consoles de jeu Atari 2600 à une époque où les constructeurs de consoles publiaient quasiment tous les jeux (Activision a d’ailleurs été créé par des anciens d’Atari)

En France, le Minitel a représenté une autre plateforme dans les années 80 et 90. France Télécom reversant 85% des revenus aux éditeurs, il a provoqué une ruée vers l’or car extrêmement profitable (surtout le Minitel Rose). Je ne sais pas par contre si beaucoup de ses éditeurs ont réussi à survivre au-delà du Minitel. En effet, ils ont eu bien du mal à passer au Web qui n’offre pas un moyen aussi facile que le Minitel.

En parlant du Web, ce dernier est peut-être la plateforme qui a le plus aidé à l’apparition de nouveaux géants. Yahoo, Google, Amazon.com, eBay, Facebook côté grand public. Salesforce.com, LinkedIn ou Viadeo côté professionnel. Plus surprenant, même 15 ans après sa création il est toujours possible de voir arriver de nouveaux venus (Twitter, Groupon, FourSquare). Il est intéressant de noter que si le Web en tant que plateforme a été avant tout orienté grand public, il n’a pas permit l’émergence d’un nouveau géant du jeu vidéo. Les jeux vidéo sur le Web existent, mais le phénomène n’est pas aussi important que sur iOS ou Facebook.

L’informatique mobile n’a pour l’instant pas vu apparaître de nouveaux géants bien qu’Apple et Google laissent grandement le champ libre aux éditeurs. Certes, Rovio est devenu célèbre grâce à Angry Birds, mais l’éditeur finlandais n’est pour l’instant connu que pour un seul titre. Il est loin d’atteindre le niveau d’un Electronic Arts.

Finalement, la plateforme Facebook a permit l’apparition d’un nouveau géant, l’éditeur de jeu vidéo Zynga (20e rang mondial). Reste à savoir s’il en aura d’autres.

Facteurs

Il existe plusieurs facteurs qui peuvent expliquer l’apparition (ou le manque) de nouveaux géants sur une plateforme.

Tout d’abord, il n’est jamais facile de voir de nouveaux géants se dégager lorsque la compagnie qui est à l’origine de la plateforme est en concurrence direct avec les compagnies cherchant à s’établir sur cette même plateforme. Microsoft s’est par exemple systématiquement attaqué à n’importe quel marché sous Windows qui pouvait rapporter de l’argent, ne laissant aucune autre compagnie grandir. A contraster avec les machines Unix où des compagnies comme Sun étant fondamentalement des constructeurs de matériel, ils n’ont pas cherché à concurrencer Oracle. Les constructeurs de consoles de jeu vidéo, quant à eux, ont tout intérêt à vouloir que leur console possède des titres exclusifs – et la meilleure manière est de publier soi-même des jeux. A ce sujet, il est possible que Take Two ait pu devenir un nouveau géant uniquement parce que Grand Theft Auto est trop controversé pour que les constructeurs de jeu vidéo créent un tel jeu. Si Sony et Microsoft sont très contents que GTA soit disponible sur leur console, publier eux-mêmes un tel titre serait prendre le risque d’un retour de bâton médiatique.

Trip Hawkins, fondateur d’Electronic Arts, du standard de consoles de jeu 3DO (qui n’a jamais marché) et plus récemment de la startup Digital Chocolate est très critique des plateformes de jeu vidéo actuelles. Il reproche à Nintendo, Sony et autres Apple d’avoir trop de contrôle sur leur plateforme, ce qui a étouffé l’innovation. D’un certain côté, trop de contrôle peut nuire à l’écosystème. Le Web payant n’ayant jamais pris, les sites Web ont dû trouver des moyens pour survivre. Amazon.com se fait de l’argent en vendant des livres et d’autres articles, Google en vendant des liens sponsorisés, etc. Or sur iOS, Apple impose le modèle économique : la vente des applications (qui est bon marché) ou la publicité (uniquement en passant par le réseau Apple). Google ne serait jamais devenu le géant qu’il ait si on lui avait imposé de survivre soit par abonnement soit grâce à des bannières en haut de l’écran – le modèle économique de l’époque.

Mais tout blâmer sur le contrôle de quelques compagnies serait exagérer. Facebook n’exerce aucun contrôle sur sa plateforme comme le fait Apple, mais les deux plateformes sont très fragmentées avec un très grand nombre de petits éditeurs et aucun géant. L’exception sur Facebook étant l’éditeur de jeux Zynga – ironiquement, Hawkins pense que Zynga n’a pu grandir que grâce au spam, quelque chose que Facebook a depuis limité. De même, une plateforme bien plus ouverte telle qu’Android n’a pas vu l’apparition d’applications particulièrement novatrices. Au contraire, tout le monde attribue la vivacité de l’écosystème iOS au fait qu’il soit fortement contrôlé : une intégration fluide avec l’iPhone et l’iPad, un « App Store » qui permet de trouver les applications disponibles ainsi qu’un moyen de paiement fort effectif.

Car un autre facteur est une histoire de timing. Il est facile d’oublier qu’il existait une foison d’éditeurs de jeux vidéo dans les années 80, nombre d’entre eux ayant eu plusieurs titres à succès (Sierra Online, Microprose, Epyx, Ocean, Microdeal, Loriciel, etc). La plupart ont soit coulé ou se sont fait racheter. Cela prendra du temps, mais le même phénomène a toutes les chances d’arriver sur les smartphones (pas forcément que pour les jeux), et a commencé sur Facebook. Si techniquement Zynga a plagié des jeux au lieu de racheter leur éditeurs, le résultat est le même dans la mesure où il a plusieurs jeux à succès à son catalogue au dépit de la concurrence.

Un dernier facteur -crucial- concerne les possibilités de la plateforme et l’utilisation que l’on peut en faire.

Le PC a permit de faire des choses qu’aucune mainframe ou mini ne permettait de faire – du moins pas à un prix raisonnable. Il a permit la bureautique et a pour la première fois atteint le grand public.

Les possibilités de l’informatique mobile par contre sont plus limitées (du moins pour l’instant). La grande innovation de cette plateforme, outre le fait qu’elle est mobile, a été l’utilisation d’un écran tactile et d’accéléromètres. Cela a permit la création d’une nouvelle classe de jeux vidéos, mais pas grand chose au-delà et aucune killer app. Angry Birds est disponible sur PC et même gratuitement sur le Web. Jeux vidéo mis à part, beaucoup des applications sont des frontaux pour des sites Web tels que Facebook ou Amazon.com. Il existe beaucoup d’applications que l’on pourrait considérer comme puériles (comme sur Facebook). Certes amusantes mais pas indispensables.

C’est peut-être la raison pour laquelle le Web a permit (et permet toujours) l’apparition d’autant de géants. Tout d’abord, aucune compagnie ne contrôle cette plateforme, ce qui empêche une compagnie d’avoir un avantage sur le reste. Ensuite, le Web n’effectue aucun contrôle, ce qui permet à n’importe qui de tenter n’importe quoi et n’importe quel business model. Finalement, le Web a permit de mettre en réseau de par le monde de nombreux ordinateurs, ouvrant un univers de possibilités. Mais le Web (sans passer par une compagnie telle que Microsoft ou Google) n’a par contre pas réussi à devenir une plateforme de jeu pour des raisons de possibilités. Il n’offre pas la puissance d’un iPhone, d’un iPad et encore moins d’une console de jeu. Il n’a pas l’aspect social qu’offre Facebook. Et contrairement à l’App Store, il est difficile de se faire connaitre et de se faire payer.

IP ou IP ?

15 juillet 2011

En informatique, « IP » peut signifier « Internet Protocol » comme dans  » adresse IP ». Mais cela peut aussi signifier « Intellectual Property » ou propriété intellectuelle.

Les poursuites en justice pour violation de brevet sont courantes en informatique. Il existe tout d’abord les patent trolls, des firmes qui n’ont aucune autre activité de collectionner le plus de brevets possible dans l’unique but de poursuivre en justice tout ce qu’elles peuvent. Mais plusieurs compagnies informatique -qui conçoivent, produisent et vendent des produits- sont également passé maître dans l’art de collectionner les brevets.

Comment différentie-t-on les compagnies informatiques pour qui IP signifie Internet Protocol et celles pour qui IP signifie Intellectual Property ? Il suffit de regarder comment les compagnies se placent dans la course aux brevets, et celles qui utilisent le plus leurs avocats.

Par exemple, IBM est depuis longtemps une des compagnie qui dépose le plus de brevets au monde, mais c’est loin d’être la seule.

Certains articles de presse ont récemment remarqué que Microsoft se ferait plus d’argent avec Android qu’avec Windows Phone 7. Après une poursuite en justice, Redmond a réussi à obtenir de HTC qu’il lui reverse $5 pour chaque smartphone Android qu’il vend. La firme de Steve Ballmer ne compte évidemment pas s’arrêter là et a Samsung dans son viseur, auquel il aimerait soutirer $15 par smartphone – ce qui est l’équivalent du prix que Microsoft licencie Windows Phone 7. Ah oui, si Redmond se fait moins d’argent avec WP7 qu’avec Android, c’est aussi parce que les ventes de WP7 sont toujours aussi moroses. Cette anecdote fera certainement rire les détracteurs de Microsoft, rigolant à l’idée que le géant du logiciel en est réduit à être un patent troll. Mais ce dernier n’en n’a que cure des sarcasmes. Car si Microsoft préfèrerait contrôler le système d’exploitation et aimerait bien que ses poursuites convainquent les constructeurs de smartphones d’abandonner Android, la compagnie n’est pas contre l’idée de se faire de l’argent sur le dos de produits concurrents. Du temps de MS-DOS, Redmond développait OS/2 pour IBM tout en développant Windows pour lui-même. Si Bill Gates préférait Windows à OS/2, il était près à supporter entièrement ce dernier si besoin était. Il en est certainement de même avec Android. D’autant plus que $5 ou $15 par smartphone Android est du profit pur.

Un autre exemple de compagnie passée maitresse dans l’art de la propriété intellectuelle est Apple. La firme de Steve Jobs est célèbre pour rapidement dégainer ses avocats, et serait apparemment célèbre pour embaucher les plus hargneux qu’elle peut trouver. On ne compte plus les compagnies que la firme à la pomme a attaqué en justice – même si Apple est la cible de nombreuses poursuites depuis son renouveau. Contrairement à Microsoft cependant, la firme de Steve Jobs n’est pas intéressée à se faire de l’argent sur le dos de la concurrence, mais voit ses brevets comme une défense contre les copieurs – même si Steve Jobs lui-même a avoué qu’ils n’ont jamais eu aucun problème à copier et se plait à paraphraser Picasso : « les bons artistes copient, les grands artistes volent. »

Google, quant à lui, est à l’opposé de Microsoft, d’Apple ou d’IBM. La propriété intellectuelle n’est pas son fort. On se souvient que la compagnie a scanné de nombreux livres sans l’autorisation des ayant-droit. De même, je ne suis pas au courant que Mountain View ait jamais poursuivi Microsoft ou autre concurrent de son moteur de recherche pour violation de propriété intellectuelle – un domaine où tout le monde copie pourtant le modèle Google. Et dans le domaine du mobile, le portfolio de brevets de la compagnie semble bien mince bien qu’Android existe depuis 2003 (et racheté en 2005 par Google). La compagnie reste fondamentalement une compagnie de techies qui n’a pas le sens aigue des affaires comme un Steve Jobs ou un Bill Gates. Pour Google, la réponse typique à un problème est une histoire d’algorithme, pas d’avocats.

Le problème pour le géant de Mountain View est que le marché de l’informatique mobile est un domaine où les poursuites pour violation de brevet font foison. Tout le monde attaque en justice tout le monde. Les constructeurs de smartphones sont en première ligne (HTC, Motorola, Samsung). Microsoft et Apple attaquent de tout côté – et se font également attaquer. Oracle a attaqué Google. Etc. Seul ce dernier n’attaque personne, en partie du fait de la faiblesse de son portfolio. La compagnie vient d’ailleurs de perdre les enchères pour les brevets mobiles de Nortel face à un consortium formé par Apple, Microsoft, EMC, Ericsson, RIM et Sony.

Google a certes les moyens de se débrouiller. Après tout, il a les milliards pour acheter les droits pour Android -couvrant du même coup ses constructeurs de smartphone. Mais son manque de maîtrise de la propriété intellectuelle l’handicape dans le domaine de l’informatique mobile.

Google Chromebook et Google+

8 juillet 2011

Google vient récemment de lancer deux nouveaux produits qui, bien qu’ils soient souvent vus comme un remplacement, peuvent être vus comme visant de nouveaux marchés. Je veux parler du Google Chromebook et de Google+

Le Google Chromebook n’est pas nouveau (il a été annoncé il y a plus de deux mois) mais n’est que récemment disponible (Samsung en a déjà sorti deux modèles et Acer devrait en sortir un dans quelques jours). Google+ vient par contre tout juste d’être annoncé et n’est accessible que par invitations, encore limitées.

Google Chromebook

Un PC miniature à démarrage quasi-instantané (il démarrerait en 8 secondes chrono) est quelque chose que j’attends depuis longtemps. Pourtant, je ne suis pas excité plus que ça. Pourquoi donc ? Plusieurs raisons.

La première raison est le prix, qui va en effet de $350 (Acer, avec un écran 11,6″) à $500 (Samsung, écran 12″ et 3G). Cela se rapproche du prix de l’iPad qui commence à $500, et du même ordre des netbooks équipés de Windows 7 (qui vont de $240 à $530 suivant les options). Certes, il est difficile de comparer uniquement sur le prix. Le Google Chromebook contient un disque SSD de 16 GB et devrait offrir des performances bien supérieures à celles d’un Netbook sous Windows 7. Mais le problème est que si le Chromebook a l’allure et le prix d’un portable PC, les gens risquent de le considérer comme un remplacement d’un ordinateur et non un complément.

La deuxième raison de ma déception est que je n’ai pas réussi à en toucher un pour vérifier qu’il démarre effectivement en 8 secondes. Aux Etats-Unis, le Chromebook est vendu sur Amazon.com et par la chaîne de magasins Best Buy. Ces derniers ne semblent par contre pas l’avoir en magasin – uniquement en ligne. Difficile de juger d’un nouveau type d’appareil lorsqu’on ne peut pas le voir en « chair et en os ». Surtout que les diverses tablettes Android, elles, sont présentes et bien mises en valeur chez Best Buy.

Car le véritable concurrent du Chromebook n’est pas les PC mais bel et bien les tablettes. Elles font en effet partie du mouvement dit du « post-PC » et visent soient les utilisateurs de PC qui désireraient un appareil supplémentaire d’usage plus simple, soit des non-utilisateurs qui ont des besoins limités. Les tablettes sont par contre beaucoup plus « cools ». Certes, l’iPad d’entrée de gamme commence à $500 pour un écran plus petit et pas de clavier physique, mais l’iPad reste une machine bien plus sexy qu’un Chromebook, bien plus léger (600g contre 1,5 Kg) et bien plus fin (9mm d’épaisseur). D’un certain côté le Chromebook arrive trop tard.

Google+

Google+ est ce que je qualifierais le Bing de la recherche sociale. Bing n’était pas la première tentative de Microsoft sur le marché des moteurs de recherche Web, mais c’est la première tentative qui n’a pas été un bide – un signal que Redmond était -enfin- sérieux sur ce marché. Si le service n’a pas eu suffisamment de succès pour menacer Google (du moins pour le moment), il a généré suffisamment de bruit pour sérieusement inquiéter le géant de Mountain View.

De la même manière, Google+ n’est pas la première tentative de Google dans le domaine des réseaux sociaux (on se souvient d’Orkut et de Buzz), mais c’est la première tentative qui fait un tant soi peu parler d’elle. Le fait que l’utilisateur de Google+ le plus suivi n’est autre que Mark Zuckerberg, PDG et cofondateur de Facebook, a fait grand bruit.

Si beaucoup voient Google+ comme le « Facebook killer », le service prend un angle que Facebook s’est toujours refusé de prendre : le concept de plusieurs cercles sociaux parfois complètement distincts. Zuckerberg n’a en effet jamais compris le désir de vouloir séparer sa vie privée de sa vie professionnelle. Pire, il considère ça comme « mentir » et pense que la vertu de Facebook est de forcer les gens à être honnêtes. Google+ au contraire permet de facilement filtrer l’information comme on le désire : telle annonce uniquement pour les amis, telle autre annonce pour les contacts professionnels, etc. Alors que les utilisateurs de Facebook soucieux de leur vie privée doivent régulièrement se battre avec les paramètres Facebook pour s’assurer que des informations personnelles ne sont pas visibles par tout le monde, Google+ est centré autour du concept de filtrage d’information. Cerise sur le gâteau, il est même possible de voir comment les autres utilisateurs nous voient, que ce soit un de nos contacts spécifique ou quelqu’un d’anonyme.

Et Google+ fait bien de ne pas prendre le même angle que Facebook. Plus il évitera de l’attaquer de face, plus il aura de chance de succès. En particulier, le gros handicap des réseaux sociaux à leurs débuts est qu’avec peu d’utilisateurs leur utilisation reste limitée, ce qui freine l’adoption de nouveaux utilisateurs. Facebook a brisé ce cercle vicieux en s’appuyant sur les étudiants d’Harvard, puis des autres universités américaines. Google+ ferait bien d’avoir le plus grand nombre de fonctionnalités possibles même lorsque les contacts de ses utilisateurs ne sont pas sur Google+.  Cela peut signifier devenir un excellent service de gestion de contacts, ou de pouvoir partager des informations avec des non-utilisateurs sans qu’ils aient à s’enregistrer.

Et même dans ce cas, Google+ n’a que peu de chance de détrôner Facebook. On ne remplace pas un service qui a des centaines de millions d’utilisateurs comme ça. Il est par contre possible qu’un succès de Google+ force Facebook à revoir sa vision en matière de données privées.

Les entreprises gagnantes sont elles toujours psychopates ?

1 juillet 2011

Dans une course hypothétique au trésor, qui a le plus de chances de gagner ? Le plus dérangé du lot répondront certains. Celui qui est tellement obsédé par l’appât du gain qu’il sera prêt à prendre les risques les plus fous ou faire tous les coups fourrés.

Est-ce pareil en informatique ? On ne peut s’empêcher de remarquer que deux des entreprises qui ont eu le plus de succès durable en informatique – Microsoft et Apple – sont toutes deux réputées pour être des compagnies où y travailler n’est pas toujours une ballade dans le parc. Bill Gates, Steve Ballmer et Steve Jobs ne sont pas connus pour être des managers qui font dans la dentelle. L’un des grand jeux entre Ballmer et Gates (lorsque ce dernier dirigeait toujours Microsoft) était celui qui lancerait le premier « this is the stupidest thing I’ve ever heard » (« c’est le truc le plus stupide que j’ai jamais entendu ») lors d’une présentation afin de pousser le présentateur dans ses retranchements. Microsoft est connu pour être un lieu où les employés ne comptent pas leurs heures. Bill Gates aurait une fois engu… une chef de projet parce qu’elle aurait osé prendre des congés de maternité.

Apple, de son côté, n’est pas en reste. Steve Jobs est réputé pour être un véritable dictateur, à tel point que de nombreux employés à Cupertino ne prennent pas l’ascenseur de peur d’être coincés seul avec Steve. Les colères de Jobs sont légendaires et ont fait de nombreux dégâts comme Alvy Ray Smith, le co-fondateur de Pixar. Et les colères de Steve Ballmer n’ont pas grand chose à lui envier.

Raisons du succès

Le succès d’une compagnie est dû à de multiples facteurs, et en tout premier la chance. Les fondateurs d’Apple, de Microsoft, de Facebook ou de Google ont tous ont eu la chance d’avoir été au bon endroit au bon moment. Mais mis à part la chance, l’un des facteurs déterminants selon nombre de capital risqueurs est l’ambition et la persévérance devant l’adversité.

Qu’est ce qui anime l’ambition et la persévérance lorsque les obstacles se multiplient et que la « sagesse collective » est contre vous ? Là encore, plusieurs choses selon les personnes. Deux des facteurs les plus importants sont la peur et la colère (on remarque que ce sont les deux arguments que les politiques utilisent souvent), mais il existe également le désir de gagner beaucoup d’argent ou l’envie de créer un nouveau produit et de « changer la face du monde ».

Microsoft est ainsi motivé par une hyper-compétitivité (désir de gagner beaucoup d’argent et rage de ne pas être le numéro un) couplée à une paranoïa (peur). Bill Gates est de notoriété publique hyper-compétitif, tout comme l’est Steve Ballmer. Steve Jobs, quant à lui, a toujours été motivé pour « make a dent in the universe » (écorner l’univers). Pareil pour Google qui a le plus souvent brillé lorsque la compagnie a développé quelque chose de novateur, n’étant pas satisfait de ce qui existe déjà.

Lorsque la motivation tourne à l’obsession

Quelles qu’en soient les raisons, de très grandes ambitions et une forte persévérance se traduisent par une motivation qui devient une obsession. Et l’obsession du fondateur peut facilement s’imprégner au sein de la compagnie entière. Bill Gates étant un bourreau de travail, il n’a jamais compris que ses employés ne travaillent pas 80 heures par semaine. Steve Jobs, quant à lui, n’accepte pas l’échec ou la médiocrité – et le fait savoir sans prendre de pincettes.

Cette même obsession peut également avoir un impact sur les relations extérieures de la compagnie. Lorsque l’on veut avoir du succès ou être le numéro un à tout prix, on peut facilement penser que seul le résultat compte. Apple est connu pour être extrêmement exigent avec ses fournisseurs comme ses partenaires. Microsoft a été accusé à nombreuses reprises de pratiques anticoncurrentielles douteuses, voire carrément illégales. Bill Gates a parfois affirmé à ses partenaires logiciels que Microsoft ne serait jamais sur leur segment de marché… et sortir quelques temps plus tard un produit concurrent. Larry Ellison a été tellement obsédé par le succès que sa compagnie, Oracle, a eu des très gros problèmes dans les années 90 du fait de fraudes comptable afin de « faire du chiffre ». IBM, quant à lui, a acquis une très sinistre réputation pendant ses années de gloire.

Un autre exemple parlant est Zynga, l’éditeur de Farmville, Mafia Wars et autres jeux sur Facebook. La compagnie est réputée pour être extrêmement agressive et a son lot de controverses. La plus tristement célèbre est le plagiat pur et simple de jeux existants couplé à une force marketing pour voler le buzz des éditeurs plagiés. C’est ainsi que les célèbres Farmville et Mafia Wars sont des copies de Farm Town et Mob Wars, tous deux bien moins connus malgré être les jeux originaux. Selon un article de SFGate, Son fondateur, Mark Pincus, aurait été à dire à un employé « I don’t fucking want innovation (…) Just copy what they do and do it until you get their numbers » (« P…, je ne veux pas d’innovation (…) Copie juste ce qu’ils font jusqu’à ce qu’on fasse autant de chiffre qu’eux »). Une autre controverse concerne des offres douteuses au sein de ses jeux, comme proposer de télécharger une barre d’outil / malware pour IE qui ne se désinstalle pas. Pincus a d’ailleurs admit avoir « fait toutes les choses horribles possibles pour avoir des revenus tout de suite« . Mark Pincus est quelqu’un d’extrêmement ambitieux et motivé – il a créé sa première startup en 1995 à l’âge de 29 ans pour la revendre quelques mois plus tard pour $38 millions. C’est sans surprise qu’il a une formation de businessman et non d’informaticien.

Contre-exemples

Il existe cependant de nombreux contre-exemples. Plusieurs compagnies ont eu du succès sans avoir une atmosphère de travail malsaine. Mais elles sont rarement eues du succès sur le long terme. WordPerfect et Novell, deux compagnies créés avec une éthique de travail conservatrice (les deux compagnies, basées à Salt Lake City, ont été fondées par des Mormons) ont décliné en moins d’une décennie. Pareil pour Digital. Le géant de l’informatique des années 70 avait une culture très paternaliste et traitait bien ses employés. Mais des compagnies comme Digital qui sont plus intéressées par la technologie même que par, par exemple, changer le monde comme Apple, survivent rarement au long terme. En 1981, le fondateur de Digital, Ken Olsen, avait démonté un PC et ce qu’il avait vu l’avait rassuré. Le PC était alors un tel assemblage vite fait mal fait qu’Olsen voyait mal comment IBM pouvait les concurrencer. En 1998 pourtant, Digital se faisait racheter par Compaq, un constructeur de PC !

Facebook semble être un autre contre-exemple. Mark Zuckerberg est certes quelqu’un de très ambitieux et motivé, il ne semble pas que cela ait déteint sur la culture de la compagnie ou sur ses relations extérieures. Peut-être est-ce du fait que Zuckerberg est un idéologue et pense que Facebook permet car il force les gens à être honnête.

Le cas Google

Autre contre-exemple notable : Google. Ses fondateurs, Sergey Brin et Larry Page, ne sont pas les personnes les plus ambitieuses de la Silicon Valley. Ils désiraient initialement continuer leur thèse et ont cherché à vendre leur technologie. Lorsqu’ils ont créé a contrecoeur leur compagnie, ils ont fourni à leurs employés tout un tas de privilèges, tel que des repas gratuits préparés par un chef.

Mais il est intéressant de remarquer que la compagnie a eu beaucoup de chance dans la mesure où elle n’a pas eu de concurrent sérieux pendant des années. Larry Page a eu l’idée de son nouvel algorithme de moteur de recherche à une époque où tous les Yahoo, Microsoft et autres AOL délaissaient ce marché pour tenter de construire le « portail » le plus populaire. Son plus grand adversaire de l’époque, AltaVista, a fait les frais du rachat de sa compagnie (Digital) par Compaq. Google a eu une seconde fois de la chance lorsque la compagnie s’est trouvée être la mieux placée pour profiter du business model que goto.com avait trouvé : vendre des liens sponsorisés. Yahoo a par la suite tenté de concurrencer Google en rachetant goto.com et le moteur de recherche Inktomi, mais des problèmes d’intégration l’ont empêché d’être compétitif pendant trop longtemps. Microsoft, quant à lui, ne s’est pas sérieusement attaqué à ce marché pendant des années. En d’autres termes, Google a pu grossir sans concurrence sérieuse pendant suffisamment de temps pour s’accaparer une position dominante.

Dans le domaine du mobile, Google a jouît d’un succès certain grâce à Android, mais là encore sans concurrence directe – soit par chance, soit parce que Google a vu une ouverture et s’y est engagé. Google est en effet le seul sur le marché de l’informatique mobile qui suit à la fois un modèle d’intégration horizontal (contrairement à Apple, RIM, Palm, ou Nokia) tout en proposant un système d’exploitation gratuit et ouvert (contrairement à Microsoft). Car les constructeurs de smartphones tels que HTC ou Motorola qui ne cherchent pas à développeur leur propre système d’exploitation ne peuvent que se tourner vers Google ou Microsoft. Ce dernier a par contre perdu du temps en étant focalisé sur une offre professionnelle, loupant le virage du grand public. Quant aux consommateurs, ceux qui désirent un smartphone autre que l’iPhone pour diverses raisons (écran plus grand, clavier physique, etc.) ont beaucoup plus de choix avec Android.

On remarque que Google s’impose principalement lorsque ses produits ou services ont un aspect différentiateur critique, comme cela a été le cas avec Google Maps. Mais lorsque l’aspect différentiateur est plus flou, Mountain View a beaucoup plus de mal à affronter une quelconque concurrence. Google Video n’a ainsi jamais réussi à détrôner YouTube. Ni Orkut ni Buzz n’ont égratigné Facebook. Et Google a tenté de racheter Groupon pour quelques $6 milliards au lieu de vouloir créer un concurrent.

Avantage compétitif

Toute compagnie cherche à avoir un avantage compétitif. Quelque chose qui permet de se différentier avantageusement de la concurrence. En informatique, beaucoup d’entreprises se focalisent sur l’aspect différentiateur de leur produit. Mais ce n’est pas toujours facile.

Sur certains marchés, comme sur le marché des PC, les produits sont quasiment tous les mêmes. Les constructeurs se différentient donc sur la facilité d’achat, les services… ou le prix.

Sur d’autres marchés, les produits se différentient, mais pas suffisamment pour faire une différente critique. S’il existe de nombreux modèles variés de smartphones et si certains sont plus populaires que d’autres, il n’existe pas de modèle qui possède une différentiation critique, c’est-à-dire qui surclasse tellement la concurrence qu’il va s’accaparer 90% du marché.

Certes, Apple a introduit une telle différentiation critique avec son premier iPhone en 2007. Mais la concurrence a depuis copié les principales fonctionnalités de l’iPhone. Une compagnie ne peut pas espérer avoir un produit qui jouit d’une différentiation critique pendant trop longtemps. Parfois cependant, cela peut lui permettre de prendre suffisamment de parts de marché pour verrouiller ce dernier. C’est ce qui s’est passé pour Google, mais pas sur Apple.

Par hasard ou pas, les entreprises les plus « psychopathes » semblent le mieux se débrouiller lorsque la différence au niveau produit est faible. Zynga a réussi à se différentier alors que ses jeux sont virtuellement les mêmes que la concurrence étant donné qu’il les a plagiés ! Pareil pour Microsoft, dont MS-DOS et SQL Server ont été achetés à respectivement Seattle Computing et Sybase. Redmond s’est fait beaucoup plus d’argent avec ses deux produits que leur éditeur initial. Qui plus est, la firme de Bill Gates a plusieurs fois réussi à s’accaparer un marché où la différence produit existe mais n’est pas critique, et où un concurrent a déjà la mainmise sur le marché. Demandez à Lotus, WordPerfect, Novell ou Netscape !

Et même lorsque les produits ont un aspect différentiateur important, les compagnies psychopathes peuvent avoir un avantage. Apple est un cas typique. La firme à la pomme ne créé pas des produits dans la joie et l’allégresse. Elle les crée certes avec l’ambition de changer la face du monde, mais également avec la peur au ventre de décevoir Steve.

Cela ne veut pas dire qu’il faut être psychopathe pour gagner. Après tout, Microsoft, Apple ou Zynga sont toutes psychopathes à leur manière. Mais cela peut parfois aider à survivre sur le long terme.