Marché d’entreprise / marché grand public

(Pour les prédictions 2011, c’est par là)

En informatique comme partout, il existe le marché d’entreprise et le marché grand public. Ces deux segments ont leurs propres particularités, même si certains produits sont présents sur les deux marchés tels que le PC, les smartphones ou les suites bureautiques.

Deux marchés aux priorités différentes

Les marchés professionnels et grand public ont des priorités très différentes. En voici trois principales :

  • Continuité avec l’existant : le marché professionnel est beaucoup plus attaché à la continuité avec l’existant que le marché grand public. S’intégrer avec l’existant est un plus, et remplacer ce dernier est rarement considéré. Le marché grand public est par contre beaucoup moins exigeant. Mon exemple favori est celui des clients email Web tel que Hotmail qui ont conquis les particuliers mais n’ont jamais pris en entreprise.
  • Produits complexes / produits simples : le marché professionnel est beaucoup plus ouvert à des produits plus complexes. D’une part les besoins (et les budgets!) sont souvent plus important que ceux du marché grand public. D’autre part les entreprises ont les ressources pour assurer la formation et la maintenance, un luxe que peu de particuliers peuvent s’offrir. Inversement, ces derniers sont beaucoup plus sensibles aux produits faciles à utiliser et à maintenir.
  • L’aspect émotionnel : il tient une plus grande place sur le marché grand public. Comme l’a une fois remarqué Steve Jobs, les particuliers décident eux-mêmes des produits qu’ils achètent. Ils sont donc plus à même d’être influencés par l’esthétique du produit. Qui plus est, le marché grand public couvre non seulement les besoins de productivité mais également des besoins de divertissement, par nature émotionnels.

Ces caractéristiques expliquent pourquoi Microsoft est plus à l’aise sur le marché d’entreprise que le marché grand public, et pourquoi Apple est extrêmement à l’aise sur le marché du grand public mais très inconfortable sur le marché d’entreprise. L’obsession de Steve Jobs pour le design et la facilité d’utilisation est très bien adaptée au marché grand public, mais ne résonne pas autant auprès des entreprises. Et la raison d’être d’Apple est d’innover et de proposer de nouveaux produits. Mais proposer de produits radicalement nouveaux implique parfois faire table rase du passé, quelque chose que le marché professionnel n’aime pas. Microsoft au contraire est en retard sur l’aspect design de ses produits, mais affectionne le phénomène d’inertie du marché d’entreprise. Proposer un produit radicalement nouveau pour Redmond n’est pas une fin mais uniquement un moyen de conquérir un nouveau marché. Une fois ce marché conquis, on l’utilise comme une vache à lait, comme Microsoft le fait avec Windows et Office depuis des décennies.

Pour son premier Macintosh, Apple a placé la barre très haut et a donc tout réinventé, sans se soucier d’une quelconque compatibilité avec l’Apple II. Le résultat a été que les deux gros handicaps du premier Mac ont été un prix trop élevé (barre élevée oblige) et l’absence de logiciels. Et Apple a par la suite brisé la compatibilité logicielle du Mac en remplaçant les processeurs Motorola par des processeurs PowerPC, puis par des processeurs Intel. Microsoft s’est au contraire toujours démené pour conserver la compatibilité logicielle. Windows a ainsi été développé au-dessus de MS-DOS et non pas comme un système d’exploitation à part entière comme MacOS ou OS/2 d’IBM. Un compromis technique, certes, mais qui s’est avéré payant. Microsoft a par la suite amorcé le passage au 32-bit en gardant MS-DOS caché sous Windows 95 – une architecture qui a duré pas moins de 6 ans (Windows 95, 98 et ME), jusqu’à l’arrivée de Windows XP en 2001. Plus récemment, pour le passage à Windows 64-bit, Redmond s’est assuré que les applications 32-bit pouvaient toujours tourner.

Lorsque les deux marchés entrent en collision

Le marché d’entreprise et grand public peuvent parfois entrer en collision lorsqu’un même produit est adapté à ces deux segments. Mais ces derniers n’exercent pas une influence égale sur ledit produit. Et l’influence du segment détermine également l’influence des acteurs. C’est pour cette raison que le rapport de force entre Apple et Microsoft (fondés respectivement en 1976 et 1975) a changé à plusieurs reprises.

Tout produit suit en effet une courbe d’adoption comme illustrée ci-dessous :

Le segment de la majorité précoce (early majority) est celui qui a le plus d’influence sur le produit du fait de son volume de ventes. Le marché de la majorité tardive (late majority) arrive souvent trop tard pour avoir autant d’impact.

Lorsque les ordinateurs personnels (également appelés micro-ordinateurs) ont démarré dans les années 1970, ils visaient exclusivement un marché de particuliers. Un marché de passionnés d’électronique tout d’abord, à l’époque des micro-ordinateurs livrés en kit. Puis de passionnés d’informatique avec l’arrivée de micro-ordinateurs prêts à l’emploi, le pionnier étant l’Apple II en 1977. Les ordinateurs de l’époque n’ayant pas d’application pratique autre qu’être un hobby, ils n’ont eu aucune application professionnelle. C’était l’époque où Apple était le géant numéro un du marché, Microsoft ayant beaucoup moins d’influence.

Le bouleversement s’est produit lorsque la micro-informatique s’est trouvé sa première « killer app », c’est-à-dire une application qui justifie à elle seule l’achat d’un ordinateur : le tableur (1979) et plus généralement la bureautique -des applications à usage principalement professionnel. C’est la raison pour laquelle la majorité précoce des ordinateurs personnels a été un marché de professionnels. C’est la raison pour laquelle le PC d’IBM s’est imposé malgré être techniquement inférieur et plus cher que la concurrence. C’est enfin la période où Microsoft est devenu le géant qu’il est et où Apple a décliné – chose qui serait sans doute arrivée même si Steve Jobs était resté à sa tête.

La micro-informatique pour particuliers est restée cantonnée à un marché de hobbiste pendant longtemps et du coup n’a pas bénéficié d’économies d’échelle comme pour les constructeurs de composants du PC. Elle a finalement trouvé sa killer app avec le navigateur Web, mais trop tard. Si le Web était apparu 10 ans plus tôt, il est possible que le PC d’IBM ait été cantonné au marché d’entreprise et que des ordinateurs tels que le Mac, l’Atari ST ou le Commodore Amiga aient occupé le marché grand public. Mais lorsque le Web est apparu, le PC avait déjà gagné la partie.

Le Web, quant à lui, a eu une majorité précoce orientée grand public. La raison est que le Web a été une technologie soutenante pour les particuliers (il leur a permit de faire plus) alors que c’était une technologie disruptive pour les entreprises, retardant leur adoption (le Web fait la même chose que des produits existants avec une interface graphique moins riche, même s’il a d’autres avantages). Les géants du Web (Google, Facebook, Wikipedia) sont d’ailleurs tous orientés grand public. Google gagne certes de l’argent grâce aux entreprises qui louent ses espaces publicitaires, mais ses utilisateurs sont avant tout des particuliers. On remarque d’ailleurs que Microsoft a mis du temps avant de s’attaquer au marché du navigateur Web, et a laissé Google occuper le marché du moteur de recherche. On peut douter que la compagnie ait été si lente si ces deux marchés avaient eu une application professionnelle évidente.

Mais un autre marché a pris de l’importance ces dernières années : l’informatique mobile. Les innovateurs et adopteurs précoces ont été les possesseurs de PDA et de BlackBerry, deux appareils à usage principalement professionnels. L’informatique mobile a été une technologie soutenante pour les professionnels car cela leur permettait de faire plus. Les particuliers par contre n’ont pas eu grand usage du PDA et les premiers BlackBerry étaient trop cher d’usage pour ce qu’ils offraient. L’iPhone a par contre signalé le passage de ce marché à une majorité précoce, cette fois-ci orientée grand public. La raison est une fois de plus une histoire de taille de marché. En entreprise, seuls les employés étant tout le temps en réunion (les managers) ou tout le temps sur la route (commerciaux, consultants) peuvent bénéficier d’un BlackBerry. Les employés sédentaires sont derrière leur ordinateur toute la journée. Sur le marché du grand public par contre, tout le monde peut bénéficier d’un iPhone, qu’il s’agisse de surfer le Web lorsqu’on est en extérieur, de trouver les restaurants environnants ou d’envoyer des textos. A ce sujet, l’iPhone n’a pas introduit de « killer app » mais plutôt des « killer features » avec l’utilisation poussée d’un écran tactile (faire glisser les icônes, pincer, etc.) et d’accéléromètres. Quoi qu’il en soit, ce marché orienté grand public a vu Apple prendre sa revanche sur Microsoft et dépasser ce dernier en termes d’influence sur l’informatique ainsi qu’en capitalisation boursière.

Evolution

Dans beaucoup de cas, couvrir le marché professionnel et le marché grand public requiers des produits complètement différents. C’est la raison pour laquelle beaucoup de fournisseurs couvrent un seul marché et n’ont jamais à se soucier de l’autre marché. Oracle, SAP ou Salesforce.com sont exclusivement dédiés au marché professionnel. Nintendo est au contraire exclusivement grand public. La division jeux vidéo de Microsoft n’a pas trop de soucis à se faire du marché d’entreprise, tout comme Oracle n’a pas grand chose à craindre du marché grand public.

Mais en est-on certain ? Microsoft ne pensait pas que le marché des baladeurs MP3 servirait de rampe de lancement à Apple pour envahir le marché des smartphones. Sony et Nintendo ne pensaient sans doute pas que les smartphones (initialement à usage professionnels) concurrenceraient un jour leurs consoles portables. Difficile de prédire comment vont évoluer les technologies grand public lorsqu’on est 100% dédié au marché professionnel (et vice versa)

A l’heure actuelle, les marchés en plein boom sont tous orientés grand public. Il n’est pas dit que cela reste toujours comme tel. Facebook est bien plus important que LinkedIn ou Viadeo car sur les réseaux sociaux l’activité personnelle est bien plus importante sur l’activité professionnelle. Mais il a fallu plusieurs itérations pour trouver la formule gagnante (Friendster puis MySpace puis Facebook). Si demain les réseaux sociaux professionnels se trouvent une « killer app » ou « killer feature » (notez le « si »), ils pourraient bien prendre Facebook à revers. De la même manière, une application grand public à succès pourrait aider au développement de nouvelles bases de données (ce sera le sujet d’un futur article)

Explore posts in the same categories: Apple, Culture d'entreprise, Google, Microsoft

4 commentaires sur “Marché d’entreprise / marché grand public”


  1. […] Désélection Naturelle Evolution de la high tech vue des Etats-Unis « Marché d’entreprise / marché grand public […]


  2. […] original here: Marché d'entreprise / marché grand public « Désélection Naturelle January 6, 2011   //   Mobiles   //   No Comments […]


  3. […] n’est pas à prendre à la légère car, de manière générale, Microsoft a toujours mis beaucoup d’efforts pour garder la compatibilité de son système d’exploitation phare. Windows NT pour […]


  4. […] cela veut comprendre que les deux marchés sont très différents, et qu’essayer de vendre le même produit aux deux ne fonctionne plus. Cela veut dire avoir […]


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :