Ce qui freine le tandem Wintel

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Au risque de me répéter, je pense que le marché du grand public n’est pas le domaine où Microsoft est le plus confortable. Redmond sait vendre au grand public (Windows 95 comme la Xbox 360 sont là pour en témoigner), mais n’est pas aussi réactif que sur le marché professionnel. La Xbox 360 a certes eu du succès, mais est restée pendant des années derrière la Nintendo Wii. Et sur le marché du mobile, Redmond a perdu beaucoup de parts de marché pour avoir commis une seule erreur : louper le tournant grand public, laissant le champ libre à Apple. Même Google a dépassé Microsoft sur ce marché avec Android, malgré être très récemment arrivé.

De la même manière, Intel a le plus grand mal à s’imposer sur le marché de l’informatique mobile. Le constructeur a certes créé la famille de processeurs à basse consommation Atom qui est un franc succès, mais elle n’est présente que dans des netbooks et quelques rares tablettes (telles que la HP Slate). Tous les smartphones par contre (et la plupart des tablettes) se basent sur un processeur ARM.

Microsoft comme Intel sont pourtant gérées par tout sauf des incompétents. Comment se fait-il donc que les deux géants ont tant de mal sur le marché du mobile ?

On remarque que les deux compagnies sont retenues par un attachement à l’existant : Windows et l’architecture x86 respectivement. En d’autres termes, les marchés qui les ont rendu riches. On pourrait donc argumenter que les marges de ces nouveaux marchés ont fait reculer les deux géants (le très célèbre dilemme de l’innovateur). Mais l’argument ne tient pas car les deux compagnies ont consciemment accepté de s’attaquer à un marché plus petit avec des marges moindres, que ca soit avec Windows CE, Windows Mobile ou l’Intel Atom.

Une autre hypothèse est la pression des partenaires. En d’autres termes, que l’écosystème qui s’est développé autour d’eux où ne soit pas intéressés par ce marché. Mais là encore, l’argument est faible. Certains de ces partenaires sont présents sur ce marché. Dell, pourtant un gros client du tandem Wintel, a utilisé Android couplé avec un processeur ARM pour sa Dell Streak. Et Microsoft fait affaire depuis longtemps avec de nombreux constructeurs de smartphones et autres PDAs. Redmond a même pendant des années connu un relatif succès avant de perdre du terrain.

Intel et la compatibilité x86

Lorsqu’Intel a démarré le projet Atom en 2004, le constructeur développait en parallèle des processeurs ARM.  Ces derniers ont cependant été relégués au second plan, en particulier lorsqu’Intel a vendu la division à Marvell en 2006.

L’Atom, de son côté, a eu beaucoup de succès. Le processeur est utilisé dans de nombreux domaines tels que les distributeurs automatiques. Il est également présent dans tous les netbooks qui ont fait fureur depuis quelques années. Intel a beaucoup de mérite d’avoir lancé avec succès ce processeur. Car l’Atom est un produit disruptif par excellence : il fournit moins de performances que les Pentium et autres processeurs multicoeur, et offre des marges plus faibles.

Mais on peut se demander si Intel n’a pas mal calculé et n’a pas créé une innovation suffisamment disruptive. Car dans le domaine de l’informatique mobile, force est de constater que l’Atom a beaucoup de mal face à l’ARM.

Le problème pour Intel est de vouloir construire des processeurs compatible x86, car cela impose un handicap. Tout d’abord, les processeurs x86 n’ont jamais été conçus pour être basse consommation. Qui plus est, supporter la compatibilité ascendante a un coût, d’autant plus que tout appareil à base d’Atom sera tenté d’utiliser Windows (c’est ce qui est arrivé avec les netbooks), là encore un système peu économe en ressources système. Intel pourrait concevoir un tout nouveau processeur qui brise la compatibilité avec le x86, afin de redémarrer sur des bases neuves. Mais, pour l’instant, rien n’a été fait dans ce sens.

Je ne connais pas les raisons pour lesquelles Intel a décidé de privilégier la piste de l’Atom, mais on peut faire quelques conjectures.

Certes, un processeur Atom rapporte plus qu’un processeur ARM. Non seulement le prix de ce dernier est plus bas (même si Intel a cassé les prix avec l’Atom), mais il demande en plus de reverser des royalties à ARM Holdings qui conçoit les processeurs et licencie le design à des compagnies tierces. Mais si Intel s’occupait des marges seules, l’Atom n’aurait jamais vu le jour, et le constructeur se serait concentré exclusivement sur les processeurs haut de gamme.

Il est possible qu’Intel, adepte de l’intégration verticale, n’aime pas l’idée de reverser des royalties à ARM Holdings. La compagnie a cependant les moyens de concevoir ses propres processeurs dédiés uniquement pour le mobile et qui ne s’embarrassent pas avec la compatibilité x86.

Il est donc possible qu’Intel soit très attaché à la compatibilité x86, qu’il voit comme un atout commercial. Il faut se rappeler que le constructeur a tenté de briser la compatibilité x86 lorsqu’il a développé son premier processeur 64-bit, l’Itanium. Intel a été doublé par AMD qui a le premier développé un processeur 64-bit gardant la compatibilité ascendante avec les processeurs x86. L’Atom, de son côté, à été conçu avec la constructeur de PC Asus. Ce dernier a en effet utilisé l’Atom pour ouvrir la voie des netbooks avec son Eee PC.

Pour Intel comme pour Asus, offrir la compatibilité x86 est un plus. Pour un constructeur de smartphone, beaucoup moins.

Microsoft et le grand public

Pour ce qui est de Microsoft, j’ai l’impression qu’il s’agit de quelque chose au-delà de la force de l’habitude, mais bel et bien de « compétences transversales » (soft skills en anglais – un exemple pour de telle compétence pour les individus serait d’être plus extroverti)

Microsoft a su acquérir les compétences techniques dont il a eu besoin, que ce soit en rachetant des compagnies ou en débauchant des talents tels que Dave Cutler, l’architecte de VMS, pour concevoir Windows NT. Acquérir des compétences transversales est cependant beaucoup plus dur car les bons vieux reflexes peuvent à tout moment rapidement reprendre le dessus. Sur ce point, Bill Gates comme Steve Ballmer n’ont jamais « senti » le marché du grand public comme Steve Jobs sait le sentir. Microsoft est par contre beaucoup plus à l’aise pour savoir vendre sur le marché d’entreprise. C’est le genre de choses qui s’imprègne partout dans la société. Steve Jobs a une fois dit que « Microsoft n’a aucun goût » (ce que la comparaison de Windows Phone 7 à iOS laisse à penser). Redmond a sans doute une armée de designers, encore faut-il qu’ils aient voix au chapitre dans les décisions-clé.

Passons en revue les trois marchés grand public que Microsoft considère comme stratégiques : les moteurs de recherche (Redmond salive certainement devant les profits juteux de Google), les consoles de jeu vidéo (pour contrôler l’électronique de salon) et l’informatique mobile (car à terme dangereuse pour le PC).

Le marché des consoles de jeux vidéo est le domaine où Redmond s’en sort le mieux. La Xbox 360 s’est très bien vendu. Si Microsoft n’a pas révolutionné le marché comme l’a fait Nintendo avec sa Wii (perdant du coup 3 ans de retard), Kinect a cependant le mérite de sortir des sentiers battus, contrairement à Sony qui a imité Nintendo avec sa PlayStation Move (même si ce dernier se vend au moins aussi bien que Kinect). On remarque cependant que la division jeux vidéos de la compagnie est une division à part. Car s’il existe bien un domaine où Microsoft pouvait difficilement lier à Windows et/ou voir une application professionnelle, c’est bien les consoles de jeu vidéo. Microsoft n’a pas pu adapter les méthodes habituelles. Si Steve Ballmer a pris en main personnellement les divisions moteur de recherche et informatique mobile, on l’imagine mal faire de même avec la Xbox. La compétence de Ballmer dans le domaine est d’avoir su acheter les bonnes compagnies telles que Bungie (l’éditeur de Halo) et d’attirer les bonnes personnes (elles-mêmes souvent issues du monde du jeu vidéo)

Sur le marché du moteur de recherche, Microsoft a commis la première erreur d’ignorer le marché. Pendant des années il ne s’est pas donné les moyens de sérieusement concurrencer Google, et ni Bill Gates ni Steve Ballmer n’ont daigné se rendre aux salons dédiés à cette technologie ou accorder des interviews aux experts du domaine. Ce n’est qu’avec Bing que le géant de Redmond a commencé à avoir un début de succès. On note que Microsoft a enfin compris que la marque Windows n’aidait pas (« Windows Live Search » est l’ancien nom de Bing). Mais s’il apporte quelques fonctionnalités nouvelles, Bing n’a pas de vision si ce n’est copier Google et essayer de passer le plus de partenariats possibles.

Pour ce qui est du domaine de l’informatique mobile, par contre, Microsoft a pu garder ses anciens réflexes – et ne s’en n’est pas privé. Ce qui lui a fait perdre la place qu’il avait sur ce marché. Ici, la vision de Gates comme de Ballmer (un marché orienté entreprise) a mené la compagnie dans une impasse. Avec Windows Phone 7, Microsoft a enfin essayé d’orienter son système d’exploitation pour smartphone vers le grand public. Sauf que sur toutes les copies d’écran de WP7 que l’on voit, deux des icônes sont un icône Exchange et un calendrier. Chasse ton naturel, il reviendra au galop…

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