L’importance de la chance

A l’heure où j’écris ces lignes, tout le monde ici s’apprête à fêter Thanksgiving (j’habite à Boston, aux Etats-Unis). Outre le fait de commémorer une célébration de 1621, beaucoup en profitent pour se rappeler des choses pour lesquelles ils sont reconnaissants. Les fondateurs des géants de l’informatique actuels, tels que Google, Microsoft, Facebook ou autres peuvent être reconnaissant de leur succès. Mais ils devraient être également reconnaissants de la chance qu’ils ont eue.

Très nombreux sont les PDG qui attribuent les bons résultats de leur entreprise à leur seul talent (et réclament à être payés en conséquence), mais blâment des circonstances extérieures en temps de disette. Par exemple, après l’explosion de la bulle des dotcoms, un marché désormais déprimé de l’informatique a été l’explication de nombreux résultats trimestriels moroses dans secteur, et ce pour des entreprises autres que des dotcoms. Mais ces mêmes dirigeants qui ont pointé du doigt des dépenses informatique en berne se sont pourtant attribué le mérite pour les années de croissance avant l’explosion de la bulle.

La chance a plus d’impact qu’on veut le reconnaître. Des succès planétaires tels que Google, Microsoft ou Facebook suivent le principe d’Anna Karenine: ils ne s’expliquent que par une combinaison de plusieurs facteurs, l’un d’entre eux étant la chance.

L’importance de la localisation

Les fondateurs des géants actuels doivent beaucoup au lieu où ils ont grandi, et en particulier à leur université. Larry Page et Sergey Brin, les fondateurs de Google, se sont rencontrés sur le campus de Stanford. Même chose pour David Filo et Jerry Yang, les fondateurs de Yahoo. Le fait que Facebook ait été créé par un étudiant d’Harvard (Mark Zuckerberg) a aidé le site à gagner en popularité (pensez-vous, être en connexion avec des anciens d’Harvard). Bill Gates a rencontré Paul Allen à Lakeside School, une école privée de la région de Seattle. Le fait que cette école soit très huppée font qu’ils ont eu de la chance d’avoir accès à des ordinateurs (extrêmement rare dans les années 60), ce qui leur a permit d’apprendre la programmation. Bill a par la suite rencontré Steve Ballmer à Harvard. Steve Jobs, quant à lui, a rencontré Steve Wozniak au lycée, avec qui il a plus tard fondé Apple. De même, il a grandi dans ce qui est devenu la Silicon Valley. Pas le pire endroit pour créer une startup informatique.

De la même manière, des universités comme Stanford ont aidé des compagnies telles que Sun, Yahoo, Google et bien d’autres à se développer en mettant en contact les étudiants ayant des idées avec des capital risqueurs.

L’importance du timing des technologies

Le timing a également une importance cruciale. Si les fondateurs des géants actuels étaient nés quelques années plus tôt ou plus tard, ils auraient sans doute loupé le marché qui leur a apporté le succès. Page, Brin ou Zuckererg doivent leur succès grâce à une seule invention qui a été introduite au bon moment. S’ils étaient nés 10 ans plus tôt, il seraient arrivés avant le Web, soit trop tôt pour que leur invention ne puisse voir le jour. S’ils étaient nés 10 ans plus tard, quelqu’un d’autre aurait certainement trouvé une idée similaire.

Les cas de Bill Gates et de Steve Jobs sont plus difficiles à juger, car ils ne doivent pas leur succès grâce à leurs compétences techniques. S’ils étaient nés 10 ans plus tôt ils auraient loupé les débuts de la micro-informatique, et auraient sans doute suivi un cursus plus conformiste. Mais s’ils étaient nés 10 ans plus tard, il est possible qu’ils aient tout de même réussi dans d’autres domaines de l’informatique (peut-être pas avec le même succès cependant)

L’importance des changements du marché

Parallèlement au timing des technologies, les changements du marché ont été critiques pour les géants actuels. Google est arrivé à une époque où personne ne s’intéressait plus aux moteurs de recherche, tout le monde étant focalisé sur le portail. Si ça n’avait pas été le cas, Page et Brin auraient vendu leur technologie pour le profit d’un Yahoo ou d’un Microsoft (ils ne voulaient pas créer leur compagnie). C’est parce qu’ils n’ont pas trouvé preneur qu’ils ont décidé de se lancer à créer leur propre entreprise. De même, ils ont bénéficié quelques années plus tard du modèle économique que Bill Gross, fondateur de GoTo.com, a trouvé: faire payer les liens vers des sites Web tiers.

Zuckerberg, de son côté, a bénéficié des erreurs de Friendster et de MySpace.

Microsoft, quant à lui, a bénéficié de la vague PC. Non seulement IBM leur a ouvert la porte sur un marché colossal, mais le PC a changé le mode de fonctionnement des constructeurs de micro-ordinateurs. Il est passé d’un modèle d’intégration horizontal -peu bénéficiaire à Microsoft- à un modèle vertical qui lui allait parfaitement. Et en dehors du PC, aucun des trois autres principaux types d’ordinateur 16-bit des années 80 / 90 n’utilisaient un système d’exploitation Microsoft (le Macintosh d’Apple, l’Atari ST et le Commodore Amiga). Le succès de MS-DOS puis de Windows est essentiellement d’avoir surfé sur la vague du PC. Ce n’est pas Windows qui a gagné contre le Mac, l’Atari ST ou l’Amiga mais bel et bien le PC.

Apple, finalement, a bénéficié du Web qui a permit à Steve Jobs de résurrecter la gamme Macintosh. Car le Web a apporté un très grand nombre « d’applications » au Mac, limitant l’importance de la compatibilité Windows pour les particuliers, le marché de prédilection d’Apple. Si tous les sites Web devaient être portés sur Macintosh comme les logiciels traditionnels, on peut douter que le Mac ait eu beaucoup de succès passé 1997. Et le renouveau du Mac a remplit les caisses d’Apple, lui permettant d’investir dans l’iPod.

Mais les compétences comptent quand même

On aurait cependant tort de croire que tous ces succès ne sont dus qu’à la chance. Comme précédemment indiqué, le succès des géants actuels ne peut s’expliquer que par plusieurs facteurs. Si un seul de ces facteurs avait été absent, ils ne seraient pas devenus les géants qu’ils sont. Tous ont donc une part non négligeable de mérite. Tous ont eu plusieurs concurrents qu’ils ont arrivé à supplanter.

Larry Page et Sergey Brin ont inventé un moteur de recherche qui dépassait tout ce qui existait à l’époque. Zuckerberg a trouvé la combinaison gagnante du réseau social. Et s’il a réussi à rester PDG de sa compagnie, c’est qu’il a su la diriger avec brio.

De la même manière, Bill Gates est un excellent businessman qui a su diriger sa compagnie vers une position fort enviable. Lui et Allen ont eu la vision de créer un langage de programmation BASIC pour les premiers ordinateurs personnels dés 1975. Cette position leur a apporté leur premier succès, mais surtout une opportunité qu’ils ont su saisir: lorsqu’IBM est venu frapper à leur porte pour son IBM PC. Par comparaison, Digital Research a également été contacté en 1980 par IBM –recommandé par Bill Gates lui-même- mais n’était pas intéressé pour faire affaire avec eux. Si Microsoft a souvent bénéficié d’erreurs qu’a commit la concurrence, une des raisons est que Bill Gates – et par extension Microsoft – est quelqu’un d’extrêmement tenace qui n’abandonne jamais. La compagnie a continué à attaquer ses concurrents jusqu’à ce que ces derniers commettent des erreurs: Lotus et Wordperfect qui ont eu du retard dans l’adoption de l’interface graphique, Novell qui est resté cantonné sur son marché, Netscape qui s’est fourvoyé avec un navigateur Java + Corba, etc. Et si Windows a été le pont d’or pour Microsoft, il faut se rappeler que la compagnie avait initialement misé sur le plus d’options possibles dans les années 80: elle continuait de supporter MS-DOS, elle développait OS/2 avec IBM, elle avait racheté les droits de Xenix (un Unix pour PC) et a même essayé de créer un partenariat avec Apple pour licencier MacOS (Steve Jobs a refusé). La compagnie a certes utilisé certaines tactiques douteuses, mais il n’est pas prouvé que ces tactiques aient été déterminantes dans le succès de la compagnie.

Quant à Steve Jobs, il a été le chef d’orchestre de la création de pas moins de quatre produits cultes: l’Apple II, le Macintosh, l’iPod et l’iPhone (il est trop tôt pour se prononcer pour l’iPad). Il a été derrière Pixar. Et il a redressé Apple de manière spectaculaire après son retour en 1997, créant l’un des plus grands comebacks de toute l’histoire de l’informatique. La chance seule n’explique pas une telle réussite.

En d’autres termes, aucun des fondateurs précédemment cités n’ont eu le succès facile, même si certains (comme Bill Gates) sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche (la famille Gates fait partie de « l’aristocratie » de Seattle, d’où Lakeside School). Tous ont mérité leur succès car ils ont travaillé dur et ont réussi à vaincre la concurrence. Mais tous doivent une grosse part de leur succès à la chance.

Ce qui veut dire qu’il existe énormément d’autres personnes dans le monde aussi talentueuses qu’un Bill Gates ou un Steve Jobs, qui ont eu les mêmes idées que Sergey Brin, Larry Page ou Mark Zuckerberg, mais qui n’ont débouché nulle part parce qu’ils sont nés au mauvais endroit ou au mauvais moment. Comme le dit St Exupéry, « C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Steve Jobs assassiné. »

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