Microsoft et l’innovation

Un thème de plus en plus récurrent dans la presse est de critiquer Microsoft et particulièrement Steve Ballmer. Microsoft a l’air d’une compagnie en phase terminale dit Information Week, Microsoft est une marque consommateur qui meurt clame CNN Money, etc.

Paradoxalement, le problème n’est pas l’avenir financier de Redmond. Les prévisions semblent excellentes pour les années à venir. Tous les gens qui ont évité de passer à Vista vont être forcés tôt ou tard à migrer sous Windows 7. Des centaines de millions d’ordinateur sous Windows XP arrivent en effet en fin de vie. De confortables revenus en perspective pour Redmond.

Le problème est un problème de perception et surtout d’influence sur le marché de l’informatique. Microsoft n’a pas eu de succès majeur avec des nouveaux produits depuis plus de 10 ans – depuis qu’il a enterré Netscape. Internet Explorer ne lui a rapporté aucuns revenus supplémentaires et vient d’ailleurs de repasser sous la barre des 50% de parts de marché. Apple vient de dépasser Microsoft en termes de revenus : $65 milliards pour l’année fiscale 2010 contre $62 milliards. Pire, la firme à la pomme se rapproche en termes de profits ($14 milliards contre $18,7 milliards). Un comble quand on sait qu’Apple vend du matériel alors que Microsoft vend principalement du logiciel et que ses deux produits phare – Windows et MS Office – ont des marges de l’ordre de 80%.

Comment cultiver une image d’innovateur

L’un des reproches que l’on fait à Redmond est de rester sur son monde du PC et de ne pas savoir innover.

Redmond sait pourtant être novateur quand il veut, mais d’une manière pas des plus visibles. Des compagnies telles qu’Apple ou Google ont su sortir des produits ou services que l’on peut qualifier d’innovants : l’iPhone, Google Maps, Gmail, l’iPad, etc. Microsoft a tendance à sortir des fonctionnalités novatrices.

Or pour être considéré comme novateur, il faut sortir un produit qui déclasse tout ce qui existait jusqu’alors. Etre le premier sur un concept ne suffit pas. Microsoft a tenté d’occuper le marché des tablettes depuis 9 ans, sans succès. Apple a par contre trouvé la formule gagnante du premier coup, ravissant du coup le titre d’innovateur à Redmond. Pareil pour Nintendo et sa console de jeux Wii.

Le Zune comme Bing ont tout deux apporté leur lot d’innovations. Mais pas suffisamment pour qu’ils soient considérés être des produits novateurs en tant que tel. Lorsque l’iPhone est sorti, il a créé la sensation car il apportait plusieurs fonctionnalités : utiliser l’écran comme clavier virtuel, utiliser des accéléromètres, etc. Mais la somme de toutes ses innovations ont formé un tout qui ont rendu l’iPhone un produit à part. Le Zune a certes des fonctionnalités que l’iPod n’a pas, mais rien qui ne place le Zune au-delà de la concurrence. Pareil pour Windows Phone 7 ou Bing. Ce dernier a fourni certaines fonctionnalités que Google n’offrait pas – Google a par exemple copié l’interface pour la recherche d’images. Mais la recherche d’image n’est qu’un élément d’un moteur de recherche et n’est pas suffisant pour ébahir les foules.

Autre petit détail qui a son importance, le design. L’iPod dit « classique » a un look presque mythique qui a été repris par tout le monde pour symboliser un lecteur MP3 : des coins arrondis, un écran et un cercle pour représenter la roulette. Google s’est démarqué de la concurrence avec un look simple et épuré. Et si Google Maps a enterré la concurrence en proposant un service au-delà de ce que MapQuest ou Yahoo Maps proposaient, le service a fourni une carte de fort belle facture. Les routes clairement détaillées, pas d’effet de pixellisation, etc. Le Zune n’a par exemple jamais eu de look novateur – ni les smartphones à base de Windows Phone 7.

Autre exemple, celui de la saisie. Apple a introduit des innovations comme le Magic Trackpad. Microsoft, lui, a le Ergonomic Keyboard qui permet d’éviter de se ruiner les poignets en tapant au clavier. Les deux innovations sont toutes les deux intéressantes. Mais quelle est celle qui va le plus contribuer à une image d’innovateur ? Certainement pas le clavier de Microsoft – qui n’a d’ailleurs jamais eu un succès. Pas que l’Ergonomic Keyboard soit peu utile – je n’utilise que cela pour ménager mes poignets – mais ce n’est pas une innovation sexy.

L’avenir dira si la Xbox Kinect, qui vient tout juste de sortir, fera partie des produits innovants ou pas. Cet accessoire pour la Xbox va plus loin que la Wii et détecte les mouvements sans nécessiter de contrôleur. D’un côté, c’est Nintendo qui a réellement lancé la vague de la détection de mouvement. Mais tout dépend de l’expérience de jeu que fourni Kinect. A-t-on l’impression d’un changement radical comme avec la Wii, ou de quelque chose du même ordre que la Wii ? Affaire à suivre…

Motivation d’innover

Une des raisons des problèmes de Microsoft à innover est que, trop souvent, ils s’attaquent à un marché parce qu’ils le considèrent stratégique et non pas parce qu’ils veulent améliorer ce qui existe déjà.

Lorsque Google s’est lancé sur le marché du moteur de recherche, c’était parce que ses fondateurs avaient découvert un algorithme qui surclassait les moteurs de l’époque. Lorsqu’Apple s’est lancé sur le marché du smartphone, c’est parce que Steve Jobs trouvait qu’aucun smartphone n’était satisfaisant.

Mais lorsque Microsoft s’est lancé sur le marché du navigateur Web ou du moteur de recherche, c’était respectivement parce que Bill Gates craignait que le navigateur soit une menace pour Windows, et parce que Steve Ballmer a salivé devant les profits de Google. PAS parce qu’ils voulaient améliorer l’offre existante. Microsoft a d’abord ciblé le marché et ensuite s’est demandé quelles fonctionnalités à trouver. Ces deux produits n’ont jamais été particulièrement novateurs. Internet Explorer s’est imposé plus grâce aux pratiques douteuses de Microsoft et parce que Netscape s’est fourvoyé dans la mauvaise direction avec Navigator 4. IE a d’ailleurs grandement cessé toute innovation après avoir enterré Netscape. Ce n’est que lorsque Firefox a commencé à grignoter des parts de marché qu’IE a concéder à fournir les mêmes fonctionnalités que la concurrence.

Pour être tout à fait honnête cependant, Google n’a pas grandement amélioré son moteur de recherche depuis sa sortie. Mais au moins le service initial a apporté une innovation majeure.

Victime de son succès

Mais on aurait tort de dire que Microsoft est dirigé par des incompétents. Bill Gates comme Steve Ballmer ont mené la compagnie vers le succès. Que c’est-il donc passé ?

Revenons sur l’histoire de Microsoft. Son premier succès a été MS-BASIC, un langage de programmation dans les années 70. Mais le produit qui a véritablement fait décoller la firme de Bill Gates a été MS-DOS (1981) qui a surfé sur la vague PC. Par la suite, quasiment tous les autres succès de Microsoft se sont appuyés sur les produits précédents. Windows s’est par exemple appuyé sur MS-DOS au lieu de vouloir devenir un système d’exploitation à part entière comme OS/2. MS-Office s’est appuyé sur Windows pour devenir la suite bureautique dominante. Windows a surfé sur la vague PC pour s’attaquer au marché du serveur sous la forme de Windows NT, damant le pion à Novell. Et Microsoft s’est encore une fois appuyé sur Windows pour imposer Internet Explorer face à Netscape Navigator.

Et pendant longtemps, toutes les tentatives pour lancer un nouveau produit sans s’appuyer sur ses bases existantes ont été des échecs. Microsoft était impliqué dans le développement d’OS/2 et avait racheté Xenix, un Unix sur PC, mais ces deux systèmes d’exploitation n’ont été nulle part. Sous MS-DOS, le traitement de texte et le tableur de Microsoft n’ont jamais réussi à ravir la vedette à WordPerfect et Lotus 1-2-3. Ce n’est que lorsque ces derniers ont loupé le tournant Windows que Microsoft a réussi à s’accaparer le marché des suites bureautiques. De la même manière, Microsoft LAN Manager n’a jamais réussi à ébranler l’hégémonie Novell Netware. Ce n’est qu’avec Windows NT que Redmond a réussi à enterrer Netware (une exception notable est la Xbox. Mais sur ce terrain, Microsoft a été obligé de ne pas tout lier à Windows, ce dernier n’était vraiment pas adapté pour s’attaquer à la PlayStation)

Dans ces conditions, pourquoi changer une méthode qui gagne ?

Microsoft s’est donc appuyé sur Windows pour s’attaquer au marché de l’informatique mobile. Windows CE et Windows Mobile ont joué la carte de l’intégration avec Office et Exchange, même si cette stratégie s’est révélée contre-productive. Les tablettes PC, quant à elles, ont utilisé tout bonnement une version de Windows. Et pendant de nombreuses années cette stratégie a relativement bien marché. Redmond a réussi à enterrer Palm et eu un succès relatif avec Windows Mobile, même s’il n’a pas enrayé l’ascension du BlackBerry. Les tablettes PC ont fait un bide mais n’ont pas vu apparaitre de concurrent sérieux, ce que recherchait avant tout Microsoft.

En d’autres termes, le marché de l’informatique mobile semblait sous contrôle jusqu’à ce qu’Apple dévoile l’iPhone il y de ça seulement 3 ans et l’iPad cette année. Or 3 ans est une période relativement courte pour mettre à la corbeille une stratégie qui a porté ses fruits pendant plus de 25 ans.

Que peut faire Microsoft ?

Comme je l’ai déjà écrit, Microsoft ne peut plus utiliser les méthodes du passé avec le même succès, et n’a pas la culture idéale pour le marché grand public.

Microsoft a besoin d’une vision pour ses produits grand public. Or si Steve Ballmer est un génie des nombres, mais n’est pas quelqu’un qui peut « sentir » le marché grand public – Bill Gates n’est guère mieux sur ce côté. Comme l’a dit Steve Jobs, « Microsoft n’a aucun goût »

Mais remplacer Ballmer n’est pas la meilleure solution non plus. Son successeur n’aurait en effet pas la légitimité de Ballmer ou Gates pour diriger la compagnie et changer sa culture.

L’idéal serait que Ballmer se trouve un conseiller qui devienne ses yeux sur le marché du grand public. Quelqu’un en qui il ait suffisamment confiance pour suivre presque aveuglément ses conseils. Et quelqu’un qui ait une personnalité suffisamment forte pour tenir tête à Steve (pas une mince affaire). Ce conseiller trouve comment améliorer les produits Microsoft et qu’ils soient véritablement novateurs, et Ballmer s’occupe de les appliquer, car lui seul a la légitimité et la force de caractère pour imposer un changement au sein de Microsoft.

Où trouver une telle personne ? Sans doute pas à l’intérieur de Microsoft. Certes, Redmond a connu un succès relatif avec la Xbox 360, mais ce succès n’est pas dû grâce à l’innovation, mais grandement parce que Microsoft a eu la bonne idée de racheter l’éditeur de Halo, la killer app de la console.

L’une des personnes les plus proches de Steve Jobs au sein d’Apple est Jonathan Ive, un designer britannique. Pour Bill Gates cela a été Nathan Myhrvold. Steve Ballmer à besoin de son propre conseiller, cette fois orienté grand public.

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