L’importance du prestige du PDG

Nombreux sont les articles qui analysent les « coups de maître » des compagnies à succès. Comment Microsoft a réussi à faire un virage à 180 degré concernant Internet et détrôner Netscape. Comment Apple a réussi à créer une nouvelle source de revenus avec l’iPod, l’iPhone et l’iPad. Comment Apple (toujours) est au 1er rang de l’American Customer Satisfaction Index pour la 7e année consécutive, etc.

L’une des raisons trop peu souvent évoquée est l’importance du prestige du PDG. En quoi est-ce important ? Parce que les « coups de maître » se font rarement sans froissement. Ils impliquent souvent des sacrifices, qu’ils soient humains ou financiers. Et c’est là où le prestige et une « légitimité » facilitent grandement les choses à un PDG. Les employés sont plus à même d’accepter les changements. Le conseil d’administration est plus à même de laisser le PDG tranquille, même s’ils ne comprennent ou n’approuvent pas la stratégie.

« Prestige » et « légitimité » sont deux concepts fortement subjectifs, mais tous deux sont fortement liés au fait que le PDG soit fondateur. Prenons quelques exemples.

En mai 1995, Bill Gates a réalisé qu’il s’était trompé sur Internet et que c’était un marché que Microsoft se devait de conquérir. Il a écrit un mémo intitulé « The Internet tidal wave » (« La marée Internet ») qui a marqué le début d’un retournement spectaculaire. Mais on ne fait pas faire un virage à 180 degrés à une compagnie de la taille de Microsoft juste avec un mémo. De nombreuses forces agissaient contre une stratégie Internet. L’entreprise était à l’époque focalisée sur Windows 95 qui devait sortir en août. Internet, comme toute technologie disruptive, allait rapporter nettement moins que Windows 95 – surtout si Microsoft allait fournir Internet Explorer gratuitement. Mais Bill Gates est le cofondateur de Microsoft, et a mené Microsoft là où il était, c’est-à-dire une position très envieuse. Lorsque Bill dit « la priorité est Internet », le reste de la compagnie a donc suivi.

Mais le fait d’être cofondateur n’est en soi pas suffisant. Steve Jobs l’a appris à ses dépends en 1985, lorsqu’il a organisé une fronde contre John Sculley (à l’époque PDG d’Apple) et que le conseil d’administration s’est rangé derrière ce dernier. La citation d’un employé d’Apple de l’époque résume bien la situation: « Les employés avaient un sentiment mitigé sur [le départ de Steve]. Tout le monde avait été terrorisé par Steve Jobs à un moment ou à un autre et il y avait un certain soulagement du fait que le terroriste était partit, mais d’un autre côté je pense qu’il y avait un énorme respect pour Steve Jobs par les mêmes gens et nous étions tous très inquiets – que deviendrait la compagnie sans le visionnaire, sans le fondateur sans le charisme. » Pour le comité de direction, Steve était perçu comme une tête brulée qui n’avait aucun sens des réalités. Il avait certes été derrière le Macintosh, mais ce dernier ne se vendait pas car trop cher et avec très peu de logiciels. Mais Steve ne semblait pas s’en soucier. A une époque où tous les voyants viraient au rouge pour Apple, il pensait que tout allait bien et que les ventes du Mac allaient bientôt décoller.

Lorsque Jobs est revenu à la tête d’Apple 12 ans plus tard, la situation avait changé. Son exil l’ayant transformé en un excellent gestionnaire, Jobs a réussi à redresser la situation d’Apple de manière spectaculaire – chose que beaucoup considèrent comme le plus grand comeback des temps moderne. Il a réussi à redorer l’image du Mac, et la compagnie est très vite redevenue profitable. Si bien que le conseil d’administration ne se mettra plus jamais en travers du chemin de Jobs. Lorsque Steve a décidé qu’Apple devait se lancer sur le marché du baladeur MP3, on pouvait se douter d’une telle décision. C’était un choix qui semblait plus personnel qu’autre chose (Steve a toujours été un grand fan de musique) visant un marché incertain. De même, Jobs a toujours refusé de dépenser le trésor de guerre d’Apple (des dizaines de milliards en banque) au grand dépit des actionnaires qui aimeraient bien voir ces milliards transformés en dividendes ou au minimum réinvestits dans la compagnie. Mais on peut douter que le conseil d’administration fasse quoi que ce soit à ce sujet. Face aux employés, Steve est toujours un tyran, et certains employés prennent toujours l’escalier pour éviter de se trouver coincé dans l’ascenseur avec Jobs. Mais son prestige et sa légitimité sont telles que quasiment personne ne le contredira. Il peut faire subir les pires choses à ses employés ou briser des fiefs sans être inquiété. Et lorsque Steve dit qu’il est important que le service client soit impeccable, toute l’entreprise suit comme un seul homme.

Les exemples de Bill Gates et Steve Jobs sont à contraster avec celui de Mark Hurd, le PDG de Hewlett-Packard de 2005 à 2010, limogé des suites d’un scandale pour harcèlement sexuel. Selon le blogger Bob Cringley, Hurd est « le meilleur PDG de compagnie de PC de sa génération ». Il est en effet crédité d’avoir redressé les finances de HP. Hurd est brillant, mais aurait été licencié parce qu’il « n’avait pas beaucoup d’amis » au sein de la compagnie. Le motif de licenciement semble en effet être un prétexte, et il ne serait pas surprenant qu’en redressant la situation Hurd se soit mis à dos de nombreuses personnes haut placées. Mais croyez-vous vraiment que Steve Jobs a beaucoup d’amis au sein d’Apple ? Il existe sans doute des fiefs au sein de la firme à la pomme, sauf que tous les vice-présidents d’écrasent devant Jobs. Ce dernier a également été mêlé à un scandale (celui des stock options rétroactives) mais l’entreprise a tout fait pour le protéger. De la même manière, Bill Gates n’a jamais été connu pour être tendre avec ses employés, ses phrases préférées étant « c’est le chose la plus stupide que j’ai jamais entendu », « sérieusement, on vous paye pour travailler ici? » ou « vous voulez que je code ça [à votre place] pendant le weekend? » Mais Jobs comme Gates ont une légitimité que Hurd n’a jamais eue au sein de HP.

Enfin, Steve Ballmer est un cas mitigé. S’il n’a pas cofondé Microsoft, il a occupé un poste important depuis longtemps. Il a été embauché en 1980, devenant l’employé numéro 24. Il a également été pendant longtemps très proche de Bill. Certains pensent que cela l’a aidé à resté à son poste alors que l’action Microsoft stagnant depuis ces 10 dernières années. D’un autre côté, Ballmer n’a pas l’aura de Bill. On peut douter qu’il puisse faire changer la compagnie de direction comme Gates l’a fait. Ou qu’il soit aussi indéboulonnable.

Lorsque le fondateur part

Lorsque le fondateur quitte la compagnie, il est souvent remplacé par un PDG professionnel. Ce dernier a alors beaucoup plus de mal à diriger la compagnie, car il lui manque une légitimité. Les employés mettent en doute n’importe quel changement (« Ce n’est pas comme ça que l’on fait les choses ici »). Et le conseil d’administration est beaucoup plus sur le dos du PDG, demandant des résultats rapides. Le PDG n’a que quelques années pour réussir ou il prend la porte.

On peut faire un parallèle avec les partis politiques. En France, au cours des 30 dernières années, beaucoup des partis ont été dirigés par leur fondateur. Cela a permit à ces derniers de rester à la tête malgré plusieurs échecs électoraux : François Mitterrand avec le Parti Socialiste, Jacques Chirac avec le RPR, Jean-Marie Le Pen avec le Front National, François Bayrou avec le Modem, Olivier Besancenot avec le Nouveau Parti Anticapitaliste, etc.

Mais dés que le fondateur part, la dynamique change à jamais. Depuis la mort de François Mitterrand le PS n’est plus le même et a été envahit par les luttes internes, aucun des prétendants au trône ne réussissant à rassembler le parti. Et aux Etats-Unis où les deux principaux partis (Démocrates comme Républicains) ont été fondé au 19e siècle, les candidats n’ont qu’une seule chance à la présidentielle. En cas d’échec ils laissent la place à quelqu’un d’autre.

C’est pour cette raison qu’en France, François Bayrou et Olivier Besancenot ont dissout le parti dont ils étaient à la tête pour créer leur propre parti. C’est cependant une option qui n’est pas envisageable pour les PDGs professionnels.

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One Comment sur “L’importance du prestige du PDG”


  1. […] Ballmer n’est pas la meilleure solution non plus. Son successeur n’aurait en effet pas la légitimité de Ballmer ou Gates pour diriger la compagnie et changer sa […]


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