Microsoft se lance contre l’iPad

Lors d’une conférence avec des analystes financiers la semaine dernière, Steve Ballmer a confirmé que sa compagnie travaillait avec ses partenaires pour que ces derniers sortent une tablette à base de Windows 7 pour concurrencer l’iPad. Ballmer a ajouté que c’est le « travail d’urgence numéro un » de Microsoft (job one urgency). Il a de plus affirmé que l’on verrait des tablette à base de Windows 7 utilisant des processeurs Intel, que l’on en verrait de diverses tailles, et que certaines seront moins cher que l’iPad.

Un parcours semé d’embuches pour Microsoft

Peu d’analystes ont été convaincus par les propos du PDG de Microsoft. Il faut dire que le challenge est de taille.

Tout d’abord, les tablettes PC n’ont rien de nouveau. Microsoft a lancé le concept en 2001 avec Windows XP, et elles n’ont jamais cessé d’être disponibles pendant toutes ces années. Le français Archos a par exemple lancé l’Archos 9 PC Tablet à base de Windows 7 Starter Edition en octobre 2009 (soit avant la sortie de l’iPad). Mais jusqu’à ce jour, les tablettes PC ont toujours été un bide. Ballmer a manqué de préciser ce que Microsoft allait faire de nouveau pour renverser la situation.

Un des arguments de Ballmer est le prix (de fait, beaucoup des tablettes PC par le passé étaient hors de prix). Apple a en effet l’habitude d’avoir de confortables marges, ce qui laisse une marge de manoeuvre pour la concurrence. Sauf qu’Apple a frappé très fort en lançant un iPad à $500. L’Archos 9 PC Tablet est par exemple à $550. J’ai certes trouvé un Netbook Eee PC sur Amazon.com à $300, mais pour ce prix-là il n’a pas d’écran tactile et utilise un disque dur traditionnel et non un SSD comme l’iPad – deux composants onéreux. Qui plus est, les Netbooks ne sont pas réputés pour être des foudres de guerre.

Les tablettes telles que l’iPad en sont au stade où les capacités matérielles sont tout juste bonnes. Apple a donc dû faire des prouesses pour que l’iPad soit confortable d’utilisation. Mais pour cela la firme à la pomme a dû quasiment tout recréer. Elle n’a pas essayé de porter MacOS X sur l’iPad mais utilise un système d’exploitation adapté aux petites machines : le système de l’iPhone iOS. Si ce dernier partage le même noyau que Mac OS X, une très grande partie a été réécrite (en partie toute la couche graphique). Apple a également utilisé des processeurs ARM, réputés pour leur basse consommation en énergie.

Microsoft par contre doit traîner tout l’existant Windows, ce qui a un coût en ressources. Même allégé, Windows 7 Starter Edition doit supporter des décennies de compatibilité Windows NT. Qui plus est, la compatibilité Windows exige l’utilisation de processeurs x86, processeurs qui eux aussi traînent des décennies de compatibilité – et qui n’ont pas été à la base conçus pour être économes en énergie. C’est pourtant un point important pour des appareils portables de petite taille – la batterie de l’iPad représente 80% du volume de ce dernier, et une bonne partie de son poids. Qui plus est, Apple bénéficie d’une intégration verticale poussée, ce qui est un atout sur des marchés encore jeunes. On peut en effet supposer que Cupertino a personnalisé son processeur ARM, iOS et l’électronique de l’iPad pour que le tout fonctionne le plus efficacement possible (et Apple a eu des années pour optimiser le tout). Si Microsoft peut travailler en étroite collaboration avec Intel et des constructeurs PC, ce n’est pas la même chose que de tout construire sous un même toit.

En bref, s’il est techniquement possible de sortir une tablette à base de Windows 7 moins cher qu’un iPad, on peut douter des performances, de la taille de l’écran, du temps d’autonomie ou des trois à la fois !

L’autre challenge est que Microsoft semble tisser des partenariats avec ses partenaires habituels : les constructeurs de PC. Or ces derniers n’ont que peu d’intérêt à vendre des machines bon marché, et auront une tendance à faire évoluer la tablette vers un portable PC – comme ils l’ont fait avec les Netbooks. Microsoft vendant principalement du logiciel à une poignée de constructeurs de PC, ses marges restent importantes même pour une version bradée telle que Windows 7 Starter Edition. Les fabricants, eux, verront leur marge opérationnelle baisser s’ils vendent beaucoup de tablette trop bon marché. On se souvient que les Netbooks ont gagné en puissance avec le temps, mais également en prix. L’Asus Eee PC, initialement annoncé à $200, a vite coûté plus cher. C’est pour cette raison qu’une tablette Android telle que l’Augen Gentouch à $150 (écran 7″, comme les premiers Eee PC, mais tactile) a été crée par une startup et non un constructeurs de PC. Mais en parlant de partenaires, on peut se demander si le scénario du Zune ne risque pas de se produire : Microsoft lance des partenariats puis, frustré face au manque de résultats, décide d’adopter le modèle d’intégration verticale en lançant sa propre machine. Mettant du même coup ses partenaires dans une position délicate.

Finalement, un handicap des plus sérieux est que la plupart des logiciels pour PC ne sont pas conçus pour fonctionner sur une tablette. Beaucoup ont été conçus pour des systèmes ayant plus de ressources (puissance CPU, quantité de mémoire, taille d’écran). Mais surtout, quasiment aucun logiciel pour PC n’a été conçu pour fonctionner avec un écran tactile au lieu d’une souris. L’iPad, lui, n’a pas ce problème, car tous les logiciels de l’écosystème iOS ont été conçus pour un écran tactile de taille restreinte. Apple a par exemple complètement réécrit et repensé iWork (sa suite bureautique) pour fonctionner avec un écran tactile. A moins que Microsoft fasse de même avec MS-Office, on peut se demander si ce dernier sera fonctionnel sur une tablette. Que vont donner des logiciels centrés autour du click de droite de la souris ou qui demandent que la souris soit positionnée très précisément ? Que vont donner les jeux PC, conçus pour fonctionner avec un joystick ou un clavier ?

Lorsque Microsoft a commencé à développer des logiciels pour le Macintosh en 1984, les premières versions de ses produits ont été peu convaincantes car elles se comportaient comme des applications en mode texte dans un environnement graphique. Il a fallu à Redmond un certain temps pour que leurs logiciels sous Mac adoptent l’interface de ce dernier. Cela dit, cette formation leur a été bénéfique lorsqu’ils ont porté Word et Excel sous Windows quelques années plus tard, contrairement à Lotus et WordPerfect qui n’étaient pas encore habitués à cette nouvelle philosophie. Le passage à un écran tactile représente un nouveau changement de philosophie d’interface. Il sera intéressant de voir la vitesse à laquelle Microsoft sait s’adapter.

En d’autres termes, Apple a recréé un système complet pour s’attaquer au marché de l’informatique mobile, alors que Microsoft a décidé d’adapter son environnement PC.

La philosophie de Microsoft

Lors de la sortie de l’iPad, Bill Gates avait dit qu’il n’y avait rien dans cette tablette qui lui faisait dire qu’il aurait aimé que ce soit un produit Microsoft. Rien d’étonnant de la part de quelqu’un qui a pendant longtemps raillé l’iPod et les baladeurs MP3 – avant que Microsoft se décide à sortir un concurrent. De même, Ballmer n’a eu de cesse de critiquer l’iPad – et l’iPhone avant ça.

Une de ces raisons est purement professionnelle : toujours dénigrer les produits de la concurrence et ne rien leur concéder, quitte à être de mauvaise foi. La seule exception est les ventes, un chiffre difficile à nier. Mais jamais Gates ni Ballmer ne reconnaîtront qu’Apple sort de bons produits. Soit ils sont trop chers, soit ils ne font pas assez, etc.

Mais l’autre raison est que Bill Gates comme Steve Ballmer voient l’iPad de leur point de vue, c’est-à-dire en tant que fournisseur d’une solution généraliste. Windows et le PC sont en effet des solutions « universelles » qui répondent au plus grand nombre de besoins possibles (bureautique, accès Internet, jeux vidéo, etc.). Pour Microsoft, plus un produit couvre de besoins, mieux c’est – même si le produit en devient médiocre. A la conférence D: All Things Digital de juin dernier, Ballmer défendait le PC généraliste : « …il y aura un appareil généraliste qui fait tout ce que vous voulez, parce que je ne pense pas que le monde entier puisse se payer cinq appareils par personne » (« …there will exist a general-purpose device that does everything you want because I don’t think the whole world is going to be able to afford five devices per person« )

De la même manière, le choix de Windows 7 plutôt que Windows Phone 7 pour ses tablettes PC est sans doute une évidence pour Redmond. Peut-être que la raison est de gagner du temps : Microsoft doit réagir rapidement, et Windows 7 Starter est déjà disponible, alors que Windows Phone 7 n’est pas encore sorti. Peut-être Redmond pense que la compatibilité Windows sera un atout décisif. Mais je soupçonne également Microsoft de tout voir comme un PC et de vouloir imposer Windows 7 sur tous les types d’appareils qu’il peut. Quand on a un marteau en main, tout ressemble à un clou.

Microsoft a commit la même erreur pendant des années avec les smartphones : il les a considérés comme des PC miniatures. Redmond a finalement tiré les leçons de son échec sur le marché des smartphones et rectifié le tir avec Windows Phone 7. Mais il n’est pas encore dit qu’il ait tiré les leçons pour le marché des tablettes. Pour Steve Ballmer, une tablette ne semble avoir d’intérêt que si elle peut faire autant qu’un PC.

Timing incertain

Ballmer a cependant été très vague sur l’arrivée de telles tablettes, tout en parlant de « bientôt ». Stratégie peu habituelle de la part de Microsoft qui a tendance à annoncer des produits bien à l’avance, quitte à repousser la date. Windows Phone 7 a par exemple été annoncé pour la fin de l’année. Mais Ballmer a également ajouté que les tablettes bénéficieraient de la dernière famille de processeurs Atom d’Intel (nom de code : Oak Trail), processeurs à basse consommation. Sauf que ces derniers ne seront disponible que début 2011. De leur côté, plusieurs tablettes à base d’Android ont été annoncées (par Dell, Lenovo, Acer, Asus et bien d’autres), mais force est de constater que pour le moment on nage dans le vaporware.

Il y aura peut-être de nouvelles tablettes Windows 7 disponible cette années, mais c’est à se demander si elles ne seront pas sorties à l’à-va vite – juste pour montrer que Microsoft est toujours dans la course.

Steve Ballmer doit transformer les promesses en actes

A l’heure actuelle, Android reste l’adversaire le plus dangereux d’Apple – bien plus que Microsoft. Les obstacles que doit surmonter ce dernier ne sont pas insurmontables mais sont importants. Le temps où tout le monde buvaient les annonces de Microsoft sans se poser de question est terminé. Ballmer doit désormais prouver que ses promesses ne sont pas que des paroles en l’air pour convaincre.

Cela dit, le PDG de Microsoft a raison sur un point : la tendance est souvent à un produit multifonctions au lieu de plusieurs appareils spécialisés. Mais il existe des cas où le modèle de plusieurs produits spécialisés s’impose. Par exemple, les consoles de jeu existent en parallèle du marché du PC, bien que les deux mondes aient beaucoup de jeux en commun. Et pour ce qui est du prix, un moyen que les consommateurs auront pour pouvoir s’acheter une tablette en plus d’un PC est d’éloigner les dépenses liées à ce dernier. J’ai gardé mon dernier PC pendant plus de 8 ans, et j’espère garder mon PC actuel pendant au moins autant de temps.

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