Les politiques contre les blogs

« Jean Roucas: Et la morale? Ca a été un des grands thème de votre campagne! » (c’était à propos de l’autoamnistie de la classe politique de 1990)
« Rocroa / Michel Rocard: La morale? Mais on ne pense qu’à ça! Qu’il y en ait un qui ose ne pas payer son parcmètre, vous allez voir ce qu’il va se prendre dans la gueule! »
Extrait d’un épisode du Bebet’Show (de mémoire)

Jean-Louis Masson, sénateur ex-UMP, a proposé il y a quelques semaines une loi mettant fin à l’anonymat des blogueurs. Si la loi n’a (pour le moment) pas grande chance d’aboutir, elle a pour le moins enflammé la toile.

Les arguments de M. Masson sont qu’Internet contient des « propos inexacts, mensongers ou diffamations qui sont, hélas, de plus en plus souvent colportés. » Dans une interview, il affirme également que le blog « c’est l’équivalent d’un journal dans la presse écrite. »

Lorsqu’une personnalité politique se plaint d’Internet, c’est souvent une conjonction de deux raisons: elle n’aime pas l’idée d’un réseau non contrôlé d’une part, et elle a été directement « contrariée » par le Réseau des réseaux d’autre part. Dans le cas présent, un concurrent à M. Masson aurait colporté des rumeurs sur un blog lors d’une élection régionale. Le politicien prend alors le cas isolé qui l’a contrarié, fait un amalgame et ignore l’immense majorité des cas où il n’y a pas de problème. Le cas classique de passer une loi générale pour traiter un cas précis.

Ironiquement, le sénateur a été mouillé dans des affaires louches (avant Internet), comme le révèle un article du Nouvel Obs. Il s’est fait pincer à deux reprise, une fois en créant des faux ragots contre lui-même dans l’espoir de discréditer son adversaire, et une autre fois a été frappé d’un an d’inéligibilité. Peut-être M. Masson est-il jaloux que lui se soit fait prendre alors que d’autres y aient échappé? « Ah, de mon temps, c’était du sport de colporter des ragots! Maintenant, les jeunes n’ont même plus de mérite avec les blogs! »

Il serait faux de dire que M. Masson a entièrement tort. Les gens ont trop souvent tendance à prendre pour argent comptant ce qu’ils lisent sur la toile. De même, le fait qu’il n’ait aucune connaissance informatique n’est pas à mes yeux un problème (il a avoué ne pas se servir d’Internet, et que sa secrétaire l’utilise de temps en temps) car on ne peut pas attendre que ceux qui nous gouvernent soient des experts dans tous les domaines. Le problème est que lorsqu’on veut passer une loi, on doit faire un travail de fond et ne pas bâcler le travail:

  • M. Masson affirme que les diffamations sont « de plus en plus » souvent colportées sur Internet. Qu’en sait-il vraiment? A-t-il des chiffres à l’appui? Non M. le Sénateur, on ne passe pas une loi en se basant sur des impressions non vérifiées. Dans le cas du blog diffamatoire de l’élection régionale, était-ce un blog populaire ou un créé pour l’occasion? Si tel est le cas, quel trafic a-t-il eu? (la très grande majorité). En passant, étant donné que M. Masson a par le passé créé de faux tracts, quelqu’un a-t-il vérifié qu’il n’avait pas commandité ledit blog diffamatoire?
  • Etant donné qu’il ne connait pas grand chose à Internet, a-t-il interrogé des experts pour savoir si la loi pouvait être applicable ou risquait d’être détournée? J’en doute car la loi, si elle était votée, serait détournée le plus facilement du monde. Les colporteurs « professionnels » posteraient en effet sur des blogs établis à l’étranger ou des blogs français en passant par un proxy, masquant leur adresse IP. Les seuls qui se feraient prendre seraient les amateurs, pas les pros qui veulent influencer les élections.
  • S’est-il interrogé sur les conséquences de sa loi? Sur la manière dont elle peut être abusée? A moins bien sûr qu’un plus grand contrôle d’Internet soit considéré comme un bonus.

Il semble que M. Masson soit lui-même un cas isolé, la classe politique n’ayant pas franchement appuyé le sénateur. Mais il n’en reste pas moins représentatif de beaucoup de politiciens français: un mécontentement quant au fait qu’Internet ne soit pas assez contrôlé, et où le quidam moyen peut s’exprimer sans besoin d’autorisation. L’utilisation d’une technique rodée: on se concentre sur des cas isolés d’abus sur Internet pour pousser des lois (ou parfois des « débats publics » comme a dit une fois Jean-François Copé). La volonté de faire passer des lois sans réfléchir à toutes les conséquences. Et, fidèle à la grande traduction politique française, M. Masson critique un comportement qu’il a lui-même utilisé (faites ce que je dis, pas ce que je fais).

Au lieu de vouloir tout contrôler, une autre approche pourrait être de sensibiliser les gens à avoir un regard critique vis-à-vis de ce qu’ils lisent sur le Web. Car on peut considérer un blog plus proche d’une discussion publique que d’un article de presse. Cette approche serait beaucoup plus efficace dans la mesure où elle affecterait l’impact de sites au-delà des blogs (Wikipedia, Facebook, etc.). Il n’est cependant pas surprenant que M. Masson ait prit la direction inverse.

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