Archive pour mai 2010

Tyrannie Microsoft contre tyrannie Apple

28 mai 2010

La nouvelle vient de tomber: Apple vient de dépasser Microsoft en termes de capitalisation boursière.

D’un côté, ce chiffre est à prendre avec précaution. La bourse étant volatile, la capitalisation d’Apple peut retomber du jour au lendemain. Qui plus est, les revenus et les profits de Redmond restent plus important que ceux de Cupertino.

Mais d’un autre côté le court de l’action représente non pas le présent mais ce que le marché pense du futur d’une entreprise. Vu sous cet angle, cela démontre le doute qu’ont les marchés en la capacité de Microsoft à grandir au-delà de ses deux vaches à lait (Windows et MS-Office). Depuis 10 ans la valeur de son action stagne, alors que celle d’Apple ne cesse de monter depuis 2004. Apple enregistre une croissance des revenus comme des profits, alors que Microsoft stagne – voire enregistre une légère érosion. Nombreux sont ceux qui pensent que Steve Ballmer ne reste PDG que parce qu’il a le soutien de Bill Gates.

Cette nouvelle arrive juste après que Microsoft ait annoncé une restructuration importante de sa division jeux vidéos / mobile, Steve Ballmer dirigeant désormais personnellement la division qui peine sur le marché de l’informatique mobile – celui-là même qui a fait la nouvelle fortune d’Apple.

En d’autres termes, Apple a le vent en poupe alors que Microsoft tourne en rond. L’émergence du PC dans les années 80 et 90 nous a fait voir les effets de la tyrannie Microsoft. L’émergence de l’informatique mobile de ces dernières années nous fait voir les effets de la tyrannie Apple.

Ces deux tyrannies ont leurs effets pervers. Le plus gros inconvénient d’un quasi-monopole est l’instauration d’une pensée unique. Et cette pensée unique se fait au détriment de l’innovation – même dans le cas d’une entreprise très innovante comme Apple.

Bill Gates et Steve Jobs ont des personnalités très différentes, mais ils sont tous les deux du type à tout prendre et à ne rien donner. Ironiquement, tous deux sont nés dans les années 50 et ont grandi dans les années 60, une décennie célèbre pour sa culture de partager. Richard Stallman, qui a posé les bases du logiciel libre et est lui aussi né dans les années 50, est plus représentatif de cette philosophie.

Bill Gates a pris le contrôle du PC avec Intel et s’est arrangé pour siphonner la grande partie des profits générés sur ce marché, ne laissant que des miettes aux autres acteurs tels que les assembleurs de PC. Microsoft a même une fois poussé le vice jusqu’à pirater un utilitaire (un outil de compression de disque dur nommé Stalker) pour l’intégrer dans MS-DOS, alors que Bill Gages s’est toujours plaint du piratage.

Steve Jobs, quant à lui, a une fois avoué qu’il aimait une phrase de Picasso « les bons artistes copient, les grands artistes volent », ajoutant qu’Apple avait toujours volé sans vergogne les grandes idées. Ce qui n’a pas empêché Apple de poursuivre en justice quiconque ose copier ses idées. Faites ce que je dis, pas ce que je fais.

Autre points communs entre les deux hommes, tous deux abhorrent les standards ouverts, sauf quand ça les arrange. Certains objecterons qu’Apple est a fait force derrière HTML, a été une des premières compagnies à utiliser HTML 5, et a même développé Webkit (un moteur d’affichage pour navigateur Web) qu’il a mit en open source . Sauf qu’Apple n’utilise HTML uniquement lorsqu’il est en position minoritaire. Safari n’ayant que quelques pourcentages de part de marché, Apple ne risque pas grand chose à mettre le moteur de ce dernier en open source. De même, la firme à la pomme a bénéficié du Web, car ce dernier a effacé une partie de l’avantage de la compatibilité Windows dont Microsoft jouit. Finalement, Apple a favorisé HTML 5 pour éviter de dépendre de Flash, une technologie propriétaire. Mais lorsqu’Apple est en position de force comme c’est le cas avec l’iPhone, le HTML passe rapidement au second plan. L’API de programmation de l’iPhone / iPad est en effet complètement propriétaire, complètement fermée et dicte quelle machine utiliser pour développer une application iPhone (un Mac) et quel langage de programmation (Objective C). La firme à la pomme pousse même le vice jusqu’à interdire l’utilisation d’outils non agréés Apple. Côté expérience utilisateur, sur un iPhone ou un iPad, tout est fait pour que vous n’alliez pas sur vos sites Web favoris mais que vous téléchargiez l’application équivalente – application qui doit être approuvée par Apple. Dans ces conditions, pensez-vous vraiment que Steve Jobs aime la philosophie du Web où n’importe qui peut créer un site Web sans demander aucune autorisation à personne ni suivre aucun standard de qualité? De la même manière, si Apple utilise le standard eBook pour son format de livre numérique, la protection elle reste propriétaire. Ce qui fait qu’un livre acheté sur l’iPad ne peut être lu que sur une machine Apple.

Les deux compagnies se sont efforcées de plomber toute concurrence, et pas toujours par des moyens loyaux. Microsoft a eu affaire avec la justice américaine et européenne, et Apple en est sur le chemin.

Microsoft, de son côté, a fait plusieurs choix techniques regrettables qui ont maudit le PC pendant des décennies. Pendant des années MS-DOS a pourri la vie de millions d’utilisateurs, qu’il soit visible ou sous Windows. Et le système de registre de Windows NT a prouvé être une catastrophe, ce qui fait que même avec Windows 7, le système ralenti avec le temps. Concernant les plantages, problèmes divers et les virus, une partie du problème est due au fait que Microsoft aime rajouter des tonnes de fonctionnalités, fragilisant le système. Mais une autre raison est due au PC et non pas à Microsoft – développer un système d’exploitation qui doive fonctionner avec des milliers de combinaison matérielle relève de la mission impossible.

C’est là où la tyrannie Apple a son avantage: Apple a souvent influencé la concurrence pour le meilleur. Que ce soit l’Apple II, le Macintosh ou l’iPhone, la firme à la pomme a forcé la concurrence à améliorer leurs produits. Les smartphones modernes doivent grandement à Apple qui a su lancer un pavé dans la mare en 2007. A tel point que tout le monde s’est mis à copier l’iPhone.

Mais il n’est pas prouvé que nous serions mieux logés si le Mac avait gagné contre le PC. Certes, le PC a eu beaucoup de défauts. Il lui a fallu 10 ans pour sérieusement rivaliser avec ses concurrents (Macintosh, Atari ST, Amiga), et 5-10 ans de plus pour les dépasser allègrement. Mais le PC a eu l’énorme avantage d’être un système ouvert, ce qui a permit énormément d’innovations, à composer par ses composants. Par exemple, les constructeurs de processeurs graphiques tels qu’ATI ou nVidia ont pu se développer du fait d’un système ouvert et sont devenus si bons que du fait d’une concurrence acharnée. Si le Mac bénéficie aujourd’hui de telles avancées, il n’est pas dit que ces composants seraient disponibles s’il avait gagné contre le PC. De même, le PC est arrivé côté serveur car certains constructeurs ont pu créer des serveurs PC sans demander l’autorisation à Microsoft. Au contraire, le Mac a toujours été faible côté serveur car Steve Jobs a toujours affirmé qu’Apple était une compagnie orientée grand public. La pensée unique a des gros inconvénients, même si elle provient d’un génie. Sur ce point, l’avantage de la tyrannie Microsoft sur la tyrannie Apple est que cette dernière s’étant sur le logiciel ET le matériel.

Au final, cela ne peut qu’être qu’une bonne chose pour les consommateurs si la tyrannie Apple tombe. Pas qu’Apple disparaisse, mais qu’il n’ait pas autant d’influence. C’est une bonne chose pour tout le monde lorsque la firme à la pomme intègre de nouvelles fonctionnalités à ses produits – elle force la concurrence à s’améliorer. C’est une moins bonne chose lorsqu’Apple arrive à imposer son modèle, car vous pouvez être sûr que ce dernier sera toujours le plus fermé possible.

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Google comprend-il le challenge que représente MS-Office?

21 mai 2010

Google continue à monter Google Docs contre MS-Office. Juste avant la sortie de Microsoft Office 2010, Matthew Glotzbach, un directeur de la division Enterprise de Google, a posté sur le blog officiel de la compagnie un message encourageant les entreprises à mettre à jour d’Office à Google Docs (oui, oui, il a employé le terme upgrade)

Je me demande si Mountain View a quelconque idée du challenge que représente s’attaquer à MS-Office. Google commet l’erreur de vouloir remplacer l’existant. Ils ne semblent pas comprendre (ou vouloir reconnaitre) qu’une technologie disruptive telle que Docs n’a des chances de réellement concurrencer MS Office que sur le long terme.

Le principal avantage avancé par Google Docs est le prix. Il faut dire que Microsoft utilise sa position dominante pour faire payer aux entreprises son traitement de texte au prix fort. Sur ce point, le comparatif de Glotzbach sur son blog est limpide. Mais le prix seul ne suffit pas. OpenOffice existe depuis longtemps, est gratuit, et n’a pourtant pas réussi à s’imposer face à Office. Pour le reste, ce dernier reste ancré en entreprise car intégré avec MS-Exchange / Outlook / Sharepoint. Un aspect que Google Docs n’est pas près d’égaler. D’ailleurs, employer le terme d’upgrade est fort risqué. De nombreux produits ont trop échoué car ont trop promis. Car Office possède de très nombreuses fonctionnalités que Docs n’est pas près d’égaler (j’attends toujours le correcteur grammatical). A commencer par l’existant, sous forme de tonnes de feuilles Excel contenant des macros écrites en Excel Basic.

Au lieu de se présenter comme supérieur à Office, Google ferait mieux d’être honnête et positionner Docs comme un traitement de texte certes qui n’a pas toutes les petites fonctionnalités d’Office, mais qui possède les fonctionnalités principales et qui en prime possède une fabuleuse possibilité de collaboration – il est en effet possible à deux personnes d’éditer en même temps un même document ou une feuille de tableur et de voir en temps réel ce que l’autre modifie.

Mais cela impliquerait admettre que Docs est inférieur à Office. Même lorsqu’on sait que moins est parfois plus, il reste difficile de dire que l’on propose moins tout en gardant la tête haute.

Certes, Google a obtenu quelques succès avec plusieurs universités qui sont passé à Google Apps. Mais Linux avait de même eu quelques coups d’éclat en vendant à des organismes publics il y a quelques années (quelques villes et organismes gouvernementaux). Cela a créé un peu de bruit à l’époque, mais depuis plus rien… Et Linux n’est pas du tout sur le chemin de s’installer sur le poste client en entreprise. S’il y a un concurrent à Windows qui a timidement fait son apparition en entreprise, c’est le Mac plus que Linux (côté client s’entend).

Là où Google Docs a le plus de chance de réussir, ce sur le marché de l’entrée de gamme. Il y a en effet de nombreux segments que Google pourrait viser:

  • Les particuliers qui achètent leur PC par Dell, HP ou autres gros vendeurs et qui ont d’office Microsoft Works d’installés (Works a depuis été remplacé par MS Office 2010 Starter Edition). Est-ce que Google Docs peut compléter Works? C’est-à-dire synchroniser les documents en ligne avec ceux créés et modifiés par MS Works?
  • Les particuliers qui n’ont pas Office ou Works, et qui aimeraient une suite bureautique.
  • Les particuliers qui ont des besoins plus poussés que la version installée sur leur machine et veulent acheter MS-Office. Google Docs peut-il les convaincre d’utiliser Google Docs au lieu de débourser beaucoup d’argent avec Microsoft?
  • Les petites entreprises qui n’ont pas MS-Exchange ou Sharepoint mais qui veulent un système collaboratif.
  • Les universités, car habituer les nouvelles générations à Google Docs est une excellente idée.

Car la force de Docs face à Office est d’offrir des capacités collaboratives sans MS-Exchange. Et même les particuliers ont des besoins collaboratifs, ne serait-ce que pour partager un budget familial ou une liste de choses à faire.

Mais il semble que les universités est le seul marché noté ci-dessus auquel Google s’attaque sérieusement. Pour le reste, force est de constater que le gros de la communication de Google que j’ai entendu tourne autour des entreprises d’une certaine taille.

Même Gmail qui a du succès auprès des particuliers n’a pas réussi à s’installer en entreprise face à Outlook. Or Google Docs n’en n’est même pas là – les particuliers veulent encore MS-Office comme suite bureautique. Convaincre ces derniers d’utiliser Google Docs serait une bonne première étape.

iAd ou Steve à l’assaut de la télévision

7 mai 2010

De plus amples détails ont été dévoilés sur iAd, la plateforme publicitaire d’Apple pour son iPhone / iPod / iAd:

  • Les annonceurs doivent payer Apple au moins $1 million s’ils veulent annoncer sur iAd – et au minimum $10 millions s’ils veulent faire partie du lancement d’iAd.
  • Les publicités coûtent 1 cent pour chaque impression, et $2 pour chaque click.
  • Les annonceurs doivent utiliser les services d’Apple pour créer leur publicité, bien que la firme à la pomme compte fournir un SDK permettant aux annonceurs de le faire d’eux-mêmes. Il ne serait cependant pas surprenant qu’Apple exerce le même contrôle que pour les applications iPhone / iPad et rejette certains types de pubs.

Comparé au type de publicité sur le Web, cela donne l’impression que Steve Jobs ne se sent plus. $1 million minimum pour être annonceur iPad. Des publicités qui non seulement coûtent $2 par click mais en plus coûtent $10 par millier d’impression – une méthode qui avait disparue depuis le paiement par click. En d’autres termes, le beurre et l’argent du beurre.

Cette impression recoupe l’avis proposé dans un excellent article d’un ancien manager d’Apple. Ce dernier pense que, la firme à la pomme étant au top, Steve Jobs (et par conséquent Apple) montre son vrai visage (cela dit, c’est le cas de quasiment tout le monde). Et la première victime en est le Mac, Steve ne s’y intéressant plus du tout.

Apple est certes devenu arrogant ces derniers temps, mais pour ce qui est d’iAd, Apple n’est pas en concurrence avec Google mais avec les réseaux de télévision. Lorsqu’il a introduit iPad, Steve Jobs a mentionné quelques fois les publicités télévisées. Selon lui, c’est parce que les pubs TV ont plus d’émotions que la publicité en ligne qu’elles attirent le gros des budgets publicitaires. Et le but d’iAd est justement d’avoir des publicités qui fournissent la même émotion. Sur ce point, force est de reconnaître que Steve est maitre en la matière.

Or, quel type d’annonceur est près à payer fort cher pour produire une publicité et payer encore plus cher pour la diffuser? Les annonceurs télévisés tels que les vendeurs de voiture, les marques de bière et (aux USA) tous les annonceurs qui dépensent littéralement des millions chaque année pour couvrir le Superbowl. Pour eux, une barre d’entrée de $1 million n’est pas rédhibitoire.

Steve cherche à créer une nouvelle plateforme pour remplacer à terme les chaînes télévisées. Cupertino possède déjà iTunes qui permet de louer et d’acheter des films et séries télévisées. La firme à la pomme a également lancé l’Apple TV qui, si elle a été un bide, a clairement indiqué ses intentions. Et maintenant il y a l’iPad qui, Apple espère, va avoir un plus grand succès que l’Apple TV. Le chaînon manquant est bien évidemment la publicité qui vient avec et qui dans l’esprit de Steve permet d’avoir un atout de poids dans les négociations avec les fournisseurs de contenu.

Mais Apple n’est pas le premier sur le marché des « publicités qui portent une émotion. » Car un marché qui s’est développée est celui des publicités diffusées avant des vidéos. De plus en plus de sites de vidéo utilisent le principe suivant: avant de voir la vidéo désirée on doit voir une publicité du même style de ce qu’on voit à la télévision. YouTube a commencé, mais surtout Hulu, le site Web créé par les chaînes NBC, Fox et ABC qui diffuse des programmes télévisés (disponible uniquement aux Etats-Unis). Hulu ne fonctionne d’ailleurs pas sur la plateforme iPhone / iPad car requiers Flash, et il n’existe pas d’application Hulu pour cette plateforme. Ironiquement, Hulu est co-crée par ABC qui est détenu par Disney dont Steve Jobs est le plus gros actionnaire. Sans doute trop éloigné de Steve pour qu’il s’y intéresse. Mais si demain Hulu utilise iAd il pourrait changer d’avis.

Jobs étant Jobs, il ne chercher pas à faire aussi bien que les autres mais mieux que les autres. Il cherche ici à faire une publicité plus « émotionnelle » que les publicités vidéo que l’on trouve sur le Web. Les exemples qu’il a donné sont des applications complètes qui interagissent avec l’utilisateur – contrairement aux publicités traditionnelles qu’il subit bien trop souvent (d’ailleurs, le fait de cliquer sur un bandeau de pub iAd ne quitte pas votre application – on peut y retourner quand on veut). Reste à savoir si ce genre de publicité a une chance de fonctionner.