Tout est une histoire de contrôle

Le moins que l’on puisse dire c’est que le gouvernement français n’apprécie pas toujours les libertés que fournit Internet.

La polémique déclenchée par la très controversée vidéo de Brice Hortefeux est vécu comme l’UMP comme une injustice et le résultat d’un des excès d’Internet. Jean-François Copé a vite parlé de la nécessité d’un « débat public sur Internet et la liberté » (traduction de la langue de bois: il veut qu’on mette plus de lois pour contrôler Internet)

Il y a quelques mois, Nadine Morano, secrétaire d’état à la famille, portait plainte contre une internaute pour « injures publiques envers un membre du ministère. » L’internaute avait écrit « Hou la menteuse » en commentaire d’une vidéo pas particulièrement favorable à Mme Morano.

Mais cette attitude n’est ni nouvelle ni unique au gouvernement actuel. Les premiers heurts entre Internet et le gouvernement français datent peut-être de 1996, lorsqu’un patron d’un cybercafé, Pascal Barbraud, mit en ligne le livre « Le grand secret« , interdit en France car un peu trop dérangeant (les lois européennes ont depuis forcé la France à remettre le livre en circulation). Dans un domaine tout à fait autre, M. Barbraud a reçu une peine de prison ferme pour non-paiement de pension alimentaire – fait rarissime en France. Mais c’est sans doute une coïncidence.

Tout est une histoire de contrôle

La classe politique aime mettre en avant les excès d’Internet – comme le fait que n’importe qui peut publier n’importe quelle information en la déformant au passage.

Mais dans l’affaire Hortefeux les « excès » d’Internet n’ont été qu’un prétexte. Car la vidéo n’a pas été enregistrée par un téléphone portable et déformée hors de son contexte comme M. Copé le pensait. Elle a été tournée par des journalistes de Public Sénat. M. Hortefeux n’a donc nullement été pris en traître. Quant au « Hou la menteuse! » visant Mme Morano, on a du mal à voir en quoi il s’agit d’une injure nécessitant que la police questionne l’auteur des propos – même Mme Morano a reconnu que l’affaire avait été un peu trop loin.

Ce qui embête véritablement la classe politique c’est qu’Internet fournit un contrôle sans précédent aux citoyens. Si Internet n’existait pas, la polémique autour de M. Hortefeux n’aurait pas existé. La vidéo compromettante aurait peut-être été diffusée sur les chaînes de télévision, mais une ou deux fois au plus, et pas forcément à l’heure de grande écoute.

Avec Internet par contre, les citoyens ont le contrôle de la programmation. Une fois postée sur Dailymotion ou YouTube, ils peuvent visionner la vidéo complète quand ils le veulent, envoyer le lien à leurs amis, voire copier la vidéo et la publier sur d’autres sites. Le tout bien évidemment sans demander l’avis du CSA.

Dans le cas de l’affaire Morano, ce qui embête la classe politique est qu’elle n’a plus affaire simplement qu’à des poids lourds de la critique comme les Guignols ou le Canard Enchaîné. Sur Internet, n’importe qui peut critiquer publiquement les politiques (je ne parle pas ici d’insulter mais de critiquer). Ce qui n’était alors limité qu’à des conversations autour de la machine à café peuvent devenir des commentaires lus par des milliers d’internautes. C’est là que le bât blesse.

Le pire cauchemar de la classe politique n’est non pas l’internaute qui truque les vidéos, insulte ou diffame, mais celui qui publie un blog politique critique argumenté, qui reste poli et qui cite ses sources – car c’est le type de blog qui peut avoir du succès. Imaginez donc: n’importe quel citoyen peut devenir un Guignol de l’Info en puissance (comme le blog l’Actu en Patatessans avoir besoin d’aucune autorisation officielle pour exister.

Pas étonnant que le Réseau des réseaux donne de l’urticaire aux politiques.

Pas seulement les politiques

Mais on aurait tort de croire que cette attitude n’affecte que les politiques. L’industrie toute entière se comporte de la même manière vis-à-vis du Réseau des réseaux lorsque ce dernier lui fait perdre du contrôle – qu’il soit de l’information ou de processus entier.

Prenons le cas de l’industrie du disque. Comme je l’ai précédemment écrit, cette dernière n’est pas réfractaire aux nouvelles technologies. Elle a par exemple adoré la technologie du compact disc. Mais les technologies postérieures au CD ont donné beaucoup trop de contrôle aux utilisateurs à son goût. Cela a commencé par les graveurs de CD bon marché, mais cela a continué avec d’autres technologies – parfois légales. Le consommateur a en effet un plus grand contrôle sur ses achats et peut dorénavant acheter une chanson à la pièce et n’est plus obligé d’acheter un album entier. Il a pu convertir tous ses CD au format MP3 sans passer à la caisse. Autant de technologies qui irritent les majors de musique parce qu’elles donnent trop de contrôle au consommateur. Et encore une fois, les majors ont beau mettre en avant les usages illégaux des nouvelles technologies, même des pratiques légales les ennuient profondément.

Un autre exemple est celui de la presse. Le magnat de la presse australien Rupert Murdoch a récemment haussé le ton contre les « kleptomanes du contenu » (comprenez: Google News et autres aggrégateurs). On peut s’interroger sur l’utilisation d’un tel terme lorsqu’on sait qu’à l’exception du Wall Street Journal, les journaux de News Corp mettent leur contenu en ligne gratuitement. En quoi un service tel que Google Actualité qui ne copie que le début d’un article et donne un pointeur vers le journal – et qui offre aux journaux l’option de ne pas être référencés par le service – se comporte-t-il comme un voleur? Le véritable vol qui embête M. Murdoch est le vol du contrôle de l’accès à l’information. Avec un journal papier, ce dernier contrôle complètement l’accès aux articles. La rédaction décide en effet quels articles publier, dans quel ordre, et quels articles seront en première page. Lorsque les lecteurs utilisent un aggrégateur, c’est ce dernier qui détermine l’ordre des articles et non plus les rédactions. Vu sous cet angle, on comprend mieux pourquoi News Corp, malgré les discours incendiaires de son patron contre les aggrégateurs, laisse ces derniers indexer les articles en ligne de ses publications.

Conclusion

Nul ne nie qu’Internet a favorisé de nombreuses dérives moralement douteuses, voire illégales. Aux Etats-Unis, la FCC (Federal Communication Commission) a dans son collimateur les blogueurs qui publient des tests de produits et compte les obliger à révéler tout conflit d’intérêt et tout produit reçu gratuitement, sous peine d’amende.

Mais dans de nombreux cas, les excès d’Internet ne sont qu’un prétexte pour contester un changement de contrôle qui ne se fait pas toujours au détriment des citoyens et consommateurs.

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