Internet et la Bande Dessinée

Internet a profondément changé beaucoup de médias, ceux-ci étant par définition facilement numérisables: musique, films, livres.

Il reste cependant un média grandement réfractaire à Internet: la bande dessinée. Si le phénomène Webcomics prend de l’ampleur aux Etats-Unis, l’univers de la BD franco-belge a grandement ignoré le Web. Plusieurs auteurs (souvent peu connus du grand public) publient quelques planches sur leur blog BD ou sur 30joursdebd.com, mais il n’existe quasiment aucun album complet en français disponible sur le Web. Seul Foolstrip.com (une maison d’édition en ligne) ou Féréüs (BD d’heroic-fantasy comique) font exception à la règle.

Pourquoi les Etats-Unis sont-ils en avance sur la France alors que cette dernière a une culture de la bande dessinée bien plus implantée? Justement du fait de cette culture. Car en France, les auteurs de BD amateurs veulent tous être publiés, ils ne veulent donc pas travailler « pour rien » et publier des BDs entières sur le Web. Aux Etats-Unis par contre, les attentes sont bien moindres. Peu d’artistes indépendants songent à faire une carrière dans ce domaine.

Les Webcomics aux Etats-Unis

Mais étudier les Webcomics américains permet de comprendre comment Internet pourrait aider la BD franco-belge et à faire connaître de jeunes talents. Aux Etats-Unis, il existe trois principaux segments de bande dessinée: les super-héros (contrôlés par quelques grosses maisons d’édition), les mangas (en grande expansion) et… le reste. Ce dernier segment représente un très petit marché, même si certaines BD sont adaptées au grand écran (Sin City, 300) On est loin de la France où Dargaud s’offre une page de pub dans Le Monde pour la sortie d’un nouvel album de XIII.

C’est pour ça que les Webcomics ont commencé aux Etats-Unis par des amateurs, souvent étudiants. De la même manière que tout le monde aujourd’hui a son blog, ces auteurs ont publié leur talent pour être lu plus que pour se faire de l’argent. A noter que beaucoup de sites ont recours à la publicité pour arrondire les fins de mois.

L’informatique a grandement aidé pour le coloriage et parfois même pour la BD – certains Webcomics comme Purgatory sont entièrement en image de synthèse. Comme toujours avec un marché amateur la qualité varie du tout au tout. Certains Webcomics sont de piètre facture, mais d’autres sont de qualité professionnelle (The Phoenix RequiemNo Need for Bushido). Pour aider à s’y retrouver, il existe des « portails » comme topwebcomic.com où les lecteurs peuvent voter pour leurs Webcomics préférés.

Webcomics professionnels

Mais il ne faut pas croire que les Webcomics sont uniquement un marché amateur. Un premier exemple est Rich Burlew, auteur de Order of the Stick. Commencé comme une série de blagues liées à Donjons & Dragon avec un style volontairement en fil de fer, le Webcomics a petit à petit pris une autre ampleur. Il s’est étoffé d’une véritable histoire et les personnages ont gagné en profondeur. Après l’annonce du premier album papier (copie du site Web plus quelques extras), Burlew obtient plus de 2000 pré-commandes en un mois, à tel point qu’il décide de quitter son métier pour devenir auteur de BD à temps complet. Depuis, Order of the Stick est publié dans Dragon, le magazine officiel de Donjon & Dragons.

Certes, 2000 exemplaires ce n’est pas beaucoup comparé à certaines BD franco-belges célèbres qui dépassent aisément les 150.000 exemplaires par album (Burlew n’en est pas encore de rouler sur l’or) Mais il faut prendre en compte que Burlew vise une petite section d’un marché déjà limité aux Etats-Unis : les amateurs de jeu de rôle.

Un autre exemple est Phil Foglio, un auteur de BD professionnel américain qui roule sa bosse depuis 30 ans, avec qui j’ai pu avoir une interview téléphonique. Après avoir conseillé pendant des années à de jeunes auteurs d’utiliser Internet pour se faire connaître, il a décidé en 2005 de suivre ses propres conseils et a commencé à publier gratuitement sur son site Web sa série-phare, Girl Genius. « C’était effrayant, un véritable saut dans le vide » m’a-t-il dit. Mais un saut qui s’est révélé payant. « Nous avons multiplié les ventes par 5 (…) Nous avons maintenant 250000 lecteurs [sur le Web] (…) Seulement 2 ou 3% vont acheter quelque chose, mais même ceux qui n’achètent rien parlent de nous. » Avant le passage à Internet, Girl Genius avait amassé au cours des années 9000 lecteurs (payants) ce qui est une bonne performance pour une BD indépendante aux Etats-Unis. A l’heure actuelle, le premier album de Girl Genius a été tiré à plus de 20.000 exemplaires, a été réédité 2 fois et est un cours d’une 3e réédition.

Il est intéressant de noter que, dans le cas de Girl Genius, la grimpée des ventes n’a pas changé les circuits de vente. Peu de ventes directes donc, les marges n’ont donc pas changé. D’autre part les ventes d’album en PDF sont non négligeables – et évidemment avec de très bonnes marges. Phil a reconnu cependant que pour un nouvel auteur la vente en direct peut être une meilleure méthode.

Les gros éditeurs

Pourquoi les gros éditeurs ont-ils largement boudé Internet? Lors une interview que j’ai eu avec Anthony Maréchal, président de Foolstrip, ce dernier estime que les gros éditeurs suivent de très près le phénomène Internet, mais ont plusieurs handicaps. Tout d’abord, le format de la BD traditionnelle ne s’adapte pas toujours sur le Web. « Les doubles pages sont très belles dans un album, mais sur Internet ça ne passe pas. » affirme M. Maréchal. Autre problème, les gros éditeurs ont des gros catalogues et n’ont pas forcément les droits numériques – ils n’ont commencé que récemment à les demander. Ils doivent donc contacter tous les auteurs (ou les ayants droits s’ils sont décédés), ce qui demande un travail considérable.

Selon M. Maréchal, ce qui va pousser les gros éditeurs vers Internet est l’arrivée du piratage. Le risque de piratage reste encore faible (« le format CBR n’est pas encore le Winamp du livre »), mais va arriver tôt ou tard, forçant les gros éditeurs à réagir. On commence d’ailleurs à trouver des grands classiques de la BD disponible sur des sites bittorrent.

Diverses technologies

Il existe à l’heure actuelle de nombreuses technologies pour la BD commerciale en ligne: paiement à l’achat et lecture avec un lecteur propriétaire (Relay.com), paiement à l’achat avec lecture sur le Web avec un lecteur Flash (lekioske.fr), téléchargement de PDF ou formats propriétaires (numilog.fr), location en ligne (egbd.fr)

Mais comme tout, il existe également une guerre de format entre Adobe (format epub) et Amazon.com (format PRC). Sur ce point, Amazon.com a l’avantage d’avoir un gros catalogue et de la vente de son Kindle aux Etats-Unis.

Reste l’attitude du public. Si, selon M. Maréchal, le public des 15-25 ans n’a pas de problème avec le format protégé, le public des 25-45 ans (qui reste l’essentiel des consommateurs de BD) est beaucoup réservé.

J’ai personnellement des doutes quant aux formats protégés. Non seulement une guerre des standards limite l’adoption, mais l’industrie du disque peut témoigner qu’un format protégé n’empêche pas le piratage. Pire, des épisodes comme celui du Kindle – où Amazon.com, pour des raisons de droits d’auteur, a effacé à distance toutes les copies du livre 1984 des Kindle qui l’avaient achetée – ne peuvent que refroidire le public.

Leçons à tirer

Internet est un excellent moyen de se faire connaître (mais bon, ce n’est pas vraiment une nouveauté). Il n’existe pas encore d’équivalent français de topwebcomics.com, mais c’est aussi parce qu’il n’y a que peu de vraies BDs francophones en ligne. A ce sujet, il est important de publier de manière régulière. Le lectorat s’évanouit très rapidement lorsqu’on est irrégulier.

A partir de là, il existe plusieurs modèles pour transformer le trafic en espèces sonnantes et trébuchantes – et les avis divergent. Beaucoup des Webcomics américains ne « vivent » que de la publicité, mais il y a d’autres moyens.

D’un côté, il y a ceux qui jouent sur le nombre et espèrent attirer le plus de trafic possible en mettant le contenu entier en ligne – même distillé au compte-gouttes. Ils savent qu’un très petit pourcentage de lecteurs mettra la main au porte-monnaie (dans les 2-3%), mais que si le trafic généré est suffisant ils s’y retrouveront. Il est toujours difficile de donner le fruit de son labeur gratuitement, mais Phil Foglio a démontré que cela ne tue pas le commerce, au contraire. Les lecteurs qui ne veulent pas payer pour une BD ne débourseront pas de toute façon – ils iront à la FNAC lire la BD gratuitement. D’un autre côté, il y aura toujours un public pour acheter un album broché.

D’autres sites sont plus conservateurs et ne mettent en ligne qu’un amuse-gueule – comme les premières pages. C’est le cas de Foolstrip mais aussi de sites de BD pour adulte (encore une fois, le sexe est ce qui se vent le mieux). Pour lire l’album en entier, il faut passer à la caisse.

Quoi qu’il en soit, la vente de BD au format électronique est un outil fort pratique pour les auteurs du fait de ses faibles coûts de production – surtout pour les petits aux petits moyens. On peut même imaginer un modèle où la BD au format PDF (payante) est publiée avant la BD en ligne – un tel scénario n’est pas envisageable avec un album relié étant donné que les délais de publication sont de plusieurs mois. C’est le même principe que celui du modèle livre cartonné / livre souple: ceux qui ne veulent pas attendre paient au prix fort le livre cartonné, ceux qui sont plus attentifs à leur porte-monnaie doivent patienter pour acheter la version souple. L’idée est de laisser la liberté au lecteur, mais de lui offrir plus s’il opte pour la solution la plus onéreuse – tout en proposant à tout le monde le même produit.

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8 commentaires sur “Internet et la Bande Dessinée”


  1. Attention, j’ai quand même l’impression que vous sous-estimez le phénomène webcomics francophone.
    Avez-vous connaissance de webcomics.fr, de grandpapier.org, de festival-blogs-bd.com, ou de lapin.org ? Qualitativement parlant, on est parfois bien au-dessus de vos exemples américains.
    De plus, il ne faut pas oublier que la bande dessinée, pour les auteurs comme les lecteurs, et même s’ils sont jeunes, est encore un phénomène culturel avant d’être un bien de consommation.
    Certains blogs-bd comme celui Martin Vidberg, ont un réel et significatif public, ou une reconnaissance naissante par le festival d’Angoulème (Lomsek, Le dromadaire bleu)…
    Il me semble que les auteurs et dessinateurs francophones parlent de plus en plus d’auto-édition, de publication en ligne. C’est une remise en question du modèle économique des éditeurs, ce qui ne fait pas exception dans le domaine des produits culturels, mais dans la pratique, je pense que ça commence a réellement exister, même chez nous.

    • lpoulain Says:

      Bonjour, et merci beaucoup de votre commentaire.

      Je sous-estime peut-être le phénomène webcomics francophone, et si c’est le cas je m’en réjouis.

      Je connais webcomics.fr et lapin.org, mais j’avoue que la qualité des BD sur ces sites ne m’a jamais impressionné (j’ai suivi Zac le Musicos sur webcomics.fr pendant un temps). Je ne connaissais pas grandpapier.org et le site festival-blogs-bd.com ne semble pas fonctionner. Mais pour revenir sur la qualité, j’ai l’impression que les meilleurs auteurs ont tendance à rester au format blog BD – c’est à dire une succession de dessins mais pas d’histoire (exception faite de Foolstrip).

      Quels sont vos webcomics francophones préférés? Je suis toujours intéressé par connaitre de nouvelles BD.

      Pour ce qui est de l’auto-édition, voulez-vous parler des auteurs de Blog BD qui ont sortis des ouvrages (Ced, Monsieur le Chien, Pacco, etc.) ou de ceux qui vendent au format numérique?

  2. MiniKim Says:

    Vu sur Wartmag🙂

    « Bludzee : la BD numérique de Trondheim arrive en août »

    http://www.wartmag.com/?p=7851

  3. Gabrion Says:

    Bonjour
    Pour info. Depuis mai 2008, j’ai mis en ligne -http://www.bdprimalzone.net/-au jour le jour et au fur et à mesure de sa réalisation mon nouvel album (Primal Zone) qui va sortir chez Delcourt le 9 septembre prochain. Toutes les pages y sont lisibles et téléchargeables en haute def gratuitement. Il s’agit d’une vraie prépublication commencée sur facebook à l’origine.
    Cette approche m’a permis d’avoir une véritable interactivité avec les internautes au quotidien et surtout a inversé le processus avec les éditeurs. En effet, ce sont eux qui au vu des premières planches publiées sont venus me proposer un contrat. Je n’ai donc pas eu à leur « vendre » le projet, ni à les convaincre d’investir sur une BD en pur noir et blanc de 100 pages et au genre très particulier (il s’agit d’un thriller psychotique).
    De plus, j’ai pu garder certains droits et obtenir une liberté éditoriale totale sur mon travail.
    Pour moi internet m’a apporté une véritable liberté de création loin des formatages marketing du marché et j’encourage vivement mes confrères du « franco-belge » à tenter cette expérience.

    • lpoulain Says:

      Cool! Faites-nous savoir ce que donnent les ventes de l’album papier – les BD en ligne c’est bien, mais lorsque l’auteur peut en vivre c’est encore mieux. Si ce n’est pas indiscrèt, vous avez beaucoup de lecteurs en ligne? Comptez-vous vendre vos albums au format PDF (si vous avez gardé les droits)?


  4. […] En revanche, l’univers de la BD franco-belge ne porte pas grand intérêt au Web. Désélection naturelle, blog consacré à l’évolution de la High tech vue des États-Unis, fait un rapprochement […]


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