Victoires et défaites de Microsoft

Suite de l’article Microsoft ne peut plus miser sur tous les chevaux. Faisons un tour d’horizon des marchés que Steve Balmer considère comme stratégiques.

Historiquement, Redmond a un excellent palmarès lorsqu’il s’agit de renverser des géants établis et de s’approprier leur marché:

  • IBM en lui volant le contrôle du PC
  • Wordperfect qui était le traitement de texte numéro 1 de son temps
  • Lotus qui, avec 1-2-3 avait le tableur numéro 1 de son temps et était le plus gros éditeur de logiciel du monde
  • Novell qui avec Netware était le leader du système d’exploitation en réseau
  • Palm qui a fait décoller le marché de l’assistant numérique
  • Netscape qui a été le navigateur Web le plus populaire du début du Web

Les méthodes utilisées pour gagner ont été variées, parfois d’une légalité et/ou d’une moralité douteuse. Mais on retrouve certaines constantes. S’appuyer sur Windows et/ou le PC, former le plus de partenariats possibles, et surtout jouer sur le long terme: continuer à attaquer jusqu’à ce que le concurrent commette une erreur – comme WordPerfect et Lotus ont loupé le tournant Windows, laissant le champ libre à Microsoft d’imposer Word et Excel comme les outils bureautique sous Windows.

A ce jour, Microsoft n’a jamais perdu aucun marché qu’il a réussi à conquérir.

Mais depuis l’avènement du Web, force est de constater que le palmarès de Redmond est loin d’être brillant. Microsoft a conforté son emprise sur le poste client et est en bonne position sur le marché des serveurs, mais il patine sur bien d’autres marchés. Netscape est en effet sa dernière grande victoire en dehors des systèmes d’exploitation – et cela remonte à plus de 10 ans!

Le système d’exploitation

C’est bien évidemment le marché où Microsoft a le plus d’influence.

Côté serveur, Microsoft a réussi à gagner du terrain face aux machines Unix. L’arrivée de Linux a certes un peu dérangé les plans de Redmond qui n’est désormais plus le seul à surfer sur la vague PC. Mais cela ne devrait pas empêcher la firme de Steve Balmer d’engranger des profits confortables pendant encore longtemps.

Côté client, Microsoft a réussi à empêcher que Linux ne devienne l’OS favori des netbooks. Mais il existe deux risques à plus long terme.

Tout d’abord le risque que le système d’exploitation devienne une commodité aux yeux du consommateur. Il y a 14 ans, Microsoft lançait en grandes pompes Windows 95. A l’époque on a presque assisté à une hystérie collective. La presse spécialisée n’arrêtait pas de commenter l’évènement. Les magasins d’ordinateur avaient des listes d’attentes pour avoir le privilège d’acheter Windows 95 dés qu’il serait disponible. Même la télévision a couvert le lancement.

Onze ans plus tard, le lancement de Vista a tourné au cauchemar médiatique. Certes, le fait que Vista soit gourmand en ressources et ait des problèmes de compatibilité n’a pas aidé. Mais Windows 95 a eu le même type d’imperfections. Le vrai problème est que Vista ne fait pas rêver. Autant les consommateurs se sont rués sur Windows 95, autant ils ont baillé face à Vista et sont très contents de rester sous Windows XP. Autrement dit, le public ne s’intéresse plus aux nouvelles versions de Windows.

Ce manque d’intérêt est une mauvaise nouvelle pour Microsoft. Certes, Steve Balmer peut nous forcer à passer à Vista ou Windows 7 lorsque l’on achète un nouveau PC. Mais Redmond a tout intérêt à ce que les gens changent de PC de plus en plus souvent, ce qui a peu de risque d’arriver lorsque le public n’est pas intéressé par la dernière version de Windows.  Et il est encore plus difficile de faire passer le concept de location du système d’exploitation ou de la suite bureautique – quelque chose que Redmond rêve depuis longtemps.

Le second gros risque est de voir un certain public abandonner purement et simplement Windows complètement au profit d’un « appareil Internet ». En gros, un ordinateur qui n’a pas l’air d’un ordinateur (lire Le besoin d’une borne Internet simple). Avons-nous tous besoin d’un PC dernier cri équipé de Windows Vista 64bit pour simplement surfer sur le Net? Bien sûr que non.

Une offre « 100% Internet » est une technologie disruptive, ce qui veut dire que Microsoft ne verrait pas grand changement dans le court terme. Au début, seuls les utilisateurs qui ont des faibles besoins seront intéressés – voire des gens qui n’ont pas d’ordinateurs. Mais à terme, de plus en plus de particuliers peuvent se laisser séduire.

Le navigateur Web / plate-forme du Web

La plus grande victoire de Microsoft sur Internet a indéniablement été d’enterrer Netscape et d’imposer Internet Explorer comme le navigateur numéro un du Web. Cette victoire se relève cependant creuse. Car le but était de contrôler la plate-forme du Web par le navigateur et de la lier le plus possible à Windows, chose qui n’est pas arrivée. Nombreux ont en effet été ceux qui ont tenté d’imposer leurs standards pour palier aux limites d’HTML. Microsoft a bien évidemment été l’un d’eux.

On aurait pu penser que contrôler Internet Explorer aurait été déterminant, mais il n’en n’a rien été. Une des raisons est que Netscape – devenu depuis Firefox – a su reprendre une minorité de blocage. Firefox n’est peut-être pas majoritaire, mais il est suffisamment important pour que la plupart des sites Web veuillent supporter les deux navigateurs. Cela veut dire ignorer les technologies Microsoft, fortement liées à Internet Explorer.

Au final ce ne sont ni ActiveX ni Java qui ont gagné mais des technologies ouvertes comme AJAX ainsi que certains standards d’Adobe.

Adobe a en effet réussi à imposer Acrobat (PDF) comme le format de document sur Internet, et Flash comme la technologie pour animer les sites Web. Flash a même réussi à faire reculer la technologie Microsoft. La vidéo en streaming basée sur Microsoft Media Player a en effet quasiment disparu du Web. Depuis YouTube, tout le monde est passé à la vidéo en streaming à base de Flash.

Les services Internet

Sur le marché des services Internet, Microsoft s’est lancé contre Google. Mais à ce jour Windows Live est loin d’avoir écorné l’avance du géant de la recherche.

Redmond vient également de lancer son offre de cloud computing dénommée Azure Services Platform afin de concurrencer les offres de Google et d’Amazon.com. Affaire à suivre…

Les consoles de jeu vidéo

Microsoft a su très bien manœuvrer sur le marché des jeux vidéos et a profité d’un cafouillage de la part de Sony avec sa PlayStation 3 pour prendre une longueur d’avance avec sa Xbox 360. En 2008 les ventes de Xbox ont surpassé celles de PS3 aux Etats-Unis (ce n’est cependant pas le cas en Europe). Mais cette victoire est à mitiger par deux facteurs.

Tout d’abord, le marché du jeu vidéo est extrêmement volatile. Contrairement au monde du PC où la compatibilité avec l’existant prime, le monde du jeu vidéo peut changer très vite d’une console à l’autre. Un vendeur n’est aussi bon que sa dernière console. Le succès de Microsoft n’est donc en rien un gage pour l’avenir.

Ensuite, la console numéro 1 du marché est la Nintendo Wii, pas la Xbox 360 ni la PlayStation 3. Microsoft et Sony insistent sur le fait que la Wii n’est pas réellement un concurrent patati patata, mais c’est une réponse de mauvais perdant. Pire pour Microsoft, Nintendo a réussi à atteindre un public de non-joueurs. Car Redmond n’a pas développé sa Xbox pour son amour des jeux vidéos ou pour atteindre les gamers mais bien pour contrôler toute l’électronique de salon.

Les appareils de poche

Microsoft a su reconnaître très tôt le danger potentiel de l’assistant personnel Palm. Il a donc utilisé sa méthode habituelle: développer une version légère de Windows (Windows CE) et signer nombre de partenariats avec des concurrents du Palm. Si bien que Microsoft a su gagner le marché des assistants numériques. Même certains modèles de Palm utilisent Windows au lieu du PalmOS.

Mais après des débuts prometteurs, Microsoft commence à perdre la main sur le marché des ordinateurs de poche. Selon Gartner, Windows Mobile (dédié aux smartphones) a vu ses parts de marché descendre de 23% en 2004 à 12% fin 2008.

Il faut dire que Windows Mobile est pris entre deux feux.

Il est attaqué sur le flanc droit par les systèmes d’exploitation gratuits – petit détail qui a son importance lorsque l’on vend des millions d’unités. Symbian, co-développé par Ericsson, Nokia, Motorola et Psion, est le leader avec 47% du marché des systèmes d’exploitation pour smartphones. Google Android se range également dans cette catégorie, et est en plus ouvert, donc personnalisable à souhait – autre détail important pour les constructeurs qui cherchent tous à se différentier de la concurrence. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui ont noté que lorsque le PDG de Motorola – un gros partenaire de Microsoft – a annoncé fin mars 2009 la sortie de plusieurs smartphones d’ici à la fin de l’année, il n’a parlé que de Google Android et n’a pas dit un mot sur Windows Mobile.

Mais le système d’exploitation de Microsoft est également attaqué sur le flanc gauche par les systèmes propriétaires comme l’iPhone et sa version légère de Mac OS X. Apple a en effet démontré avec son iPod puis son iPhone qu’une forte intégration entre le matériel et la couche logicielle permet de sortir des produits plus performants, plus compact et plus simple d’utilisation pour les achats en ligne que la concurrence.

A tel point que Microsoft s’oriente de plus en plus vers une intégration verticale pour les appareils de poche. Après avoir tenté de pousser sa technologie auprès des constructeurs de baladeur MP3, il a sorti en 2006 son propre baladeur, le Zune. Et des rumeurs circulent comme quoi Redmond serait en train de développer un smartphone avec Verizon (un des gros opérateurs mobiles aux Etats-Unis) pour concurrencer l’iPhone.

Mais passer à une intégration verticale ne sera pas un remède miracle. D’une part, le Zune n’a jamais vraiment décollé. Et si Redmond développe effectivement son propre smartphone il se pose en concurrent direct de ses propres clients. Le risque est donc qu’un smartphone made-in-Redmond nuise à Windows Mobile.

Pour ce qui est de la guerre entre Microsoft et Apple sur le marché des smartphones, cela fera l’objet d’un futur article.

Conclusion

Il serait prématuré d’enterrer Microsoft. Le géant a gardé de nombreux atouts: il a toujours été très bon lorsqu’il s’agit de forger des alliances et de créer des partenariats. Il possède également un énorme trésor de guerre qui lui permet de perdre de l’argent à court terme et viser sur le long terme. Après tout, Microsoft a réussi une très bonne performance dans le domaine des jeux vidéo, domaine où il avait très peu d’expérience et a du utiliser un modèle horizontal nouveau pour lui.

Sur de nombreux marchés cependant, Microsoft semble impuissant.

Redmond s’est souvent appuyé sur le PC ou sur Windows pour conquérir d’autres marchés. Cette stratégie a été très efficace pendant des années, mais plus Balmer convoite des marchés éloignés du PC plus cette méthode montre ses limites. Dans le cas du PDA, Microsoft s’est imposé en formant des partenariats. Cette stratégie a fonctionné lorsqu’il n’y avait que Palm en face de lui. Mais lorsque Apple ou Google sont entrés en scène, Redmond a du revoir sa copie.

Dans de nombreux marchés, la meilleure manière de détrôner les géants établis est de faire un coup d’éclat. Sony a imposé sa PlayStation parce que ses performances était nettement au-delà de ce qui existait. Pareil pour Google. Mais Microsoft n’est pas spécialisé dans des coups d’éclats. Le seul qu’il a fait dans toute sa carrière a été Windows 95 – et c’est parce que quasiment personne ne s’est rendu compte que Windows ne faisait que rattraper une partie de son retard sur Mac OS.

Qui plus est, Microsoft a en face de lui plusieurs concurrents fort redoutables: Google, Apple et Adobe. Tous trois sont des compagnies fort novatrices, qui sont bien placées dans leur domaine respectifs et qui ont également des milliards de dollars en réserve.

Microsoft a encore de beaux jours devant lui, mais il est loin d’avoir l’influence qu’il a eue par le passé.

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